Philippe Geneste : Marius Noguès, vous êtes reconnu comme un écrivain-paysan. Dans un de vos livres, Grand Guignol à la campagne (1976)[1], vous affirmez n’avoir jamais voulu être un écrivain professionnel. Je vous cite : « Jamais bon Dieu je n’avais eu l’intention de m’engager dans le sérieux de la littérature professionnelle. Ni message à transmettre ni carrière à envisager » ou encore, « je me fous de bien écrire, de bien parler, qu’importe l’élégance, le poli, le policé des simulacres et de la manière ». Vous dites même, « moi, je ne suis pas un écrivain, un professionnel de la plume ». Pouvez-vous expliquez cela : « Je ne suis pas un écrivain…» ?

Marius Noguès : Je ne me considère pas comme un écrivain mais plutôt comme un témoin. Le livre c’est ma tribune. Un écrivain en effet est celui qui rumine son travail, qui n’apporte des choses ni sincères ni spontanées. J’appellerai écrivain celui qui va chercher le lecteur, qui va se mouler dans ses goûts qui sont aussi ceux que lui demandent d’exprimer les éditeurs qui le font vivre. Voilà pourquoi je ne suis pas un écrivain.

Je voudrais ajouter autre chose. Je n’aime pas la formule écrivain-paysan. Elle est discriminatoire. C’est une manière de rabaisser le peuple. Il y a des paysans qui écrivent voilà tout. Il n’existe pas de catégorie sociale ayant pour vocation l’écriture. L’écriture est l’expression d’une sensibilité qui cherche à s’exprimer par les mots. Et chacun devrait pouvoir faire part de son expérience.

P. G. : Est-ce lorsque l’on écrit, on est porté par la nécessité de se libérer d’un fardeau qui pèse et qui chez les humbles ressemble souvent à la révolte ou à l’amour, parfois à la haine ? Est-ce pour en finir avec une envie de dire ?

M. N. : J’écris pour dire des choses que d’autres ne disent pas. L’écriture est un engagement éthique. Gide a dit une ânerie lorsqu’il a prétendu que la littérature ne se faisait pas avec de bons sentiments.

P. G. : Le critique Guy Bordes affirme que l’écrivain du peuple ne cherche pas l’innovation formelle mais la nouveauté dans le sujet. Vous en êtes d’accord ?

M. N. : On peut être original sans casser la langue. L’écriture vient de soi et le sujet s’impose. On ne le recherche pas dans le but d’innover. L’écriture est viscérale. Elle colle à soi comme à son sujet. Prenez Ramuz. Il recherche le dépouillement qui donne force à la forme, à l’authentique, au vrai. Les critiques se méprennent qui le trouvent trop simple. L’écriture de Ramuz est comme un recueillement. Et dans sa simplicité, la puissance d’une projection. Un prolongement en répercussion concentriques .

P. G. : Vous dites que votre tâche est de faire entendre la voix du peuple de la terre elle-même, d’être un porte parole, « le verbe tout puissant de ce peuple et de cette terre souillée et profanée… » L’écriture est ici un combat.

M. N. : Oui, un combat. Un engagement avant toute chose, telle doit être l’écriture pour réhabiliter la terre et ce qu’elle porte. Le centre de la réflexion doit être l’écologie. Or, sur les rivières voguent des poissons ventre en l’air, les sources sont détruites par le drainage à outrance, des centaines d’arbres crèvent en plein air, des insectes pollués assassinent les hirondelles et leurs couvées. Les abeilles sont sous la menace de produits chimiques qui les tuent par milliers ; on voit de moins en moins les bergeronnettes suivre les sillons des labours, ni le rossignol enchanter les nuits chaudes de mai et juin. C’est la transe des épandages épais d’herbicides, fongicides, insecticides, mollusquicides, corvicides, rongeurticides, la transe de tout ce qui défiole, extermine, trucide, génocide la terre mère. Aucun agriculteur ne peut être heureux du massacre de ses lieux de vie . Aussi le paysan qui prend la plume est un porte parole. Il est un peu comme la rumeur , voix diffuse d’un peuple qui veut se faire entendre.

P. G. : Grand Guignol à la campagne est un livre étrange, une sorte d’essai-fiction. Aujourd’hui, des affaires multiples ont pris le devant de la scène : OGM, vache folle etc. Les avancées techniques du secteur agroalimentaire et de sa raison industrielle avivent de vieilles peurs. La fièvre aphteuse fait remonter le souvenir des épidémies moyenâgeuses. La vache folle suscite l’imaginaire des monstres et autres créatures hybrides dont se gargarisent une certaine littérature et un certain cinéma. Le clonage rend actuel le Meilleur des mondes et l’humain se retrouve dans la position de Frankenstein dépassé par sa créature. D’une certaine manière, Grand Guignol à la campagne puise dans ces faits, une nouvelle actualité…

M. N. : C’est un manifeste de grande colère, manifeste d’indignation outrée, romancé, parce qu’il y a, dans les situations, des personnages réels. Grand Guignol… est bien un récit de réflexion qui accuse. Avec force. Il s’est imposé à moi, devant le spectacle quotidien d’une dégradation systématique et programmée d’une nature, d’une terre, d’une profession, qui sont la base même de la vie… C’est né de pulsions, suscitant en séquences parfois violentes, une vision-témoignage d’une réalité insoutenable de vérité,… tant elle est… révoltante…

P. G. : Pulsions, mais aussi réflexion profonde qui permet à ce livre d’entrer en résonnance directe avec l’actualité, de tracer une filiation.

M. N. : Revenons en 1957, à la ratification du traité de Rome[2], qui décidait de ce que devait être la nouvelle Europe du gros capitalisme. Un fait qui n’a jamais été souligné, à cette date, c’est qu’il y avait un million et demi ou deux millions d’exploitations agricoles en France. Il en reste de 300 à 500 000 au maximum. Comptez : chaque exploitation fixait au moins trois personnes. La désertion des campagnes est un flagrant motif du chômage. En même temps, la consommation venait définir la nature même des individus.

P. G. : Une critique de la conception de l’individu qui introduit, dans votre œuvre, une critique paysanne, écologique, de la société…

M. N. : Qu’est-ce que c’est une société de consommateurs ? Un cheptel à nourrir au plus bon marché. En 1967, j’avais écrit un article dans ce sens, dans La Volonté paysanne. Et pour le nourrir, ce cheptel, on va utiliser les cultures intensives, à grand renfort de produits chimiques sans se soucier qu’ils condamnent les forces de vie animales, humaines, végétales… sans discernement. On appelle cela, la productivité, alors que ce n’est qu’une transformation de l’agroalimentaire en agrochimie. Des fortunes fabuleuses se construisent ainsi. Avec l’affairisme grandissant autour de cette mutation, nos sociétés deviennent des sociétés d’abdication devant le Dieu Fric. Un nouvel ordre de servage, subtil se met en place. Le monde paysan est peu à peu nié pour devenir un monde d’assistés, dépossédé de sa culture, de son agri-culture. À cela, on s’entend répondre qu’il faut suivre le progrès. Mais quel progrès ? Il n’y a pas si longtemps, le paysan vivait, entier, debout dans le soleil et sous la pluie, dans le vent, l’herbe, près de la feuille, de la graine, avec l’oiseau, l’abeille, sur sa terre amoureusement retournée, ensemencée, au fil des heures lentes des jours et des saisons. L’écoulement cristallin des sources n’était pas un souvenir livresque, repos et peines, dignement partagés, viscéralement éprouvés.

Notes

[1] Réédition Plein Chant, 1985.

[2] Signé par la RFA, la Belgique, la France, l'Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas, ce traité instituait la Communauté économique européenne (CEE). L'élément central du traité était la création d'un marché commun permettant la libre circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux.