On ne peut parler de littérature et terre natale, de roman paysan sans évoquer le fait que, depuis les origines jusqu’à la fin des années 1930, la société européenne fut rurale. Depuis 1789 (date à laquelle le pouvoir politique cesse d’être féodal, donc fondé sur les valeurs terriennes) jusqu’à l’industrialisation et l’urbanisation généralisées qui ont suivi la deuxième guerre mondiale, la ruine de cette ruralité s’est effectuée par étapes. Mais durant des millénaires, les paysans constituèrent l’essentiel de la population, la masse des travailleurs, la masse des exploités. Cette écrasante majorité de prolétaires [1], exclue du pouvoir qui siègeait alors dans les châteaux, et qui, à l’aube des temps modernes, glissa progressivement vers les villes, fut exclue donc aussi du pouvoir culturel, celui que donne l’instruction. La réalité historique de la France, c’est une minorité gouvernant une masse d’analphabètes.

Parlons de pouvoir culturel, parlons de littérature. Née dans les couvents, les châteaux, les villes, dans et pour la société dominante, la littérature ne pouvait pourtant ignorer la masse des paysans, et du les intégrer dans les sujets qu’elle traitait. Elle ne pouvait pas être uniquement courtoise ou de chevalerie. Une fois épuisés les sujets que lui offraient le miroir dans lequel elle se contemplait, cette société fut obligée de voir, au-delà du miroir, une réalité omniprésente. Mais comment fut-elle traitée ? Quelle image du paysan les clercs qui font la littérature ont-ils donné ?

La lecture en perspective de l’ensemble des oeuvres littéraires françaises où apparaissent des personnages de paysans fait ressortir deux sortes de représentations du paysan, se rattachant à deux types opposés. Le paysan est :

– ou bien un être fruste, brutal, bestial, voisin de l’animal. Des fabliaux du Moyen-Age aux plus modernes romans et nouvelles de la fin du siècle, cette représentation est généralisée. Voici le fabliau du vilain ânier. Celui-ci passant par la ville respire les délicats parfums d’une boutique d’épices. Tant de raffinement le fait s’évanouir, il faudra lui mettre une pelleté de fumier sous le nez pour le faire revenir à lui. Voici Balzac dans Les Paysans : « Il n’y a pas besoin d’aller en Amérique pour observer des sauvages ». Voici Zola : « L’homme… tenait sur ses genoux son chapeau de feutre rond, sans que l’ombre d’une pensée animât sa large face de terre cuite, rasée soigneusement, trouée de deux gros yeux bleu faïence, d’une fixité de boeuf au repos ». Voici, enfin, tout Maupassant, ou presque !

– ou bien un aimable berger ou une aimable bergère, enrubannés, êtres libres et heureux, ignorants des contraintes de la ville, héros insouciants des pastourelles médiévales, des romans précieux de Jean-Jacques Rousseau ou de George Sand. Voici la Pastourelle de Jean de Brienne (XIIIe siècle). « Sous l’ombre d’un bois, je trouvais une bergère à mon goût ; elle était bien protégée contre l’hiver, la fillette aux cheveux blonds ... Sur sa flûte elle chantait Garinet et Robichon… Faisons de feuilles une cabane et nous nous aimerons gaiement… Sire, paix je vous prie… car j’aime mieux une pauvre joie sous le feuillage avec mon ami qu’être dame en belle chambre et qu’on ait cure de moi… » Voici Mme de Sévigné : « Faner est la plus jolie chose du monde, c’est retourner du foin en batifolant dans une prairie, dès lors qu’on en sait tout, on sait faner ». Voici George Sand, avant-propos à François le Champi : « J’ai vu et j’ai senti par moi-même, avec tous les êtres civilisés, que la vie primitive était le rêve, l’idéal de tous les hommes et de tous les temps » [2].

Noire ou rose, le paysan n’a droit qu’à une existence de fantaisie.

Ces représentations ont un rôle. La vision noire du paysan, c’est la contre-image du seigneur ou du bourgeois. C’est aussi la justification de l’ordre social. La vision rose, complémentaire, donne bonne conscience en montrant un paysan heureux et détaché de toute contrainte. Elle joue également son rôle de justification de l’ordre établi en masquant les véritables rapports sociaux, quand elle ne les inverse pas, le chevalier étant conquis par la bergère. Les seuls problèmes qu’ont à résoudre ces paysans-là sont d’ordre sentimental. Ils ignorent le travail, la faim, les soucis. Dans les deux cas, le paysan fantasmatique cache le paysan réel.

Cette idéologie a introduit une morale, liée à la condition de vie du paysan : dureté des travaux des champs, exaltations de l’effort, vérité du rapport homme-nature médiatisé par le travail (la terre « ne ment pas ») d’une part, vision idyllique de la campagne, persistance du mythe de l’âge d’or de l’autre.

Les représentations idéologiques survivent longtemps aux réalités matérielles qui les ont engendrées. Celles-ci donc ont survécu à l’effondrement de la société paysanne en France. Elles imprègnent encore certaines sensibilités et certaines idées politiques. Elles furent au fondement du discours pétainiste du retour à la terre mais aussi du rêve « écologique » des marginaux fuyant la ville pour trouver le bonheur en communautés champêtres.

De manière générale, la morale du travail – et de la propriété – issue de la terre, a été reprise par l’ensemble de la société. De même, on peut faire en littérature un parallèle entre l’image du paysan et de l’ouvrier (caractéristiques chez Zola, par exemple dans La Terre et Germinal).


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La situation d’autonomie ou de dépendance par rapport à l’idéologie dominante est un problème central dans le roman paysan, défini, ici, comme le roman écrit par le paysan lui-même ou quelqu’un dont la condition est proche (ruralité, situation sociale...). Il faut attendre Émile Guillaumin et La Vie d’un Simple (1904) [3] pour voir surgir dans la littérature française la première grande oeuvre paysanne. On constate à la lecture de ce livre que, dès que le paysan a accès au statut d’écrivain, il se montre en apparence influencé par les idées reçues mais en réalité en révolte contre elles, plus autonome que dépendant. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Guillaumin fut le fondateur du syndicalisme paysan dans sa région bourbonnaise. Et La Vie d’un Simple, véritable chef-d’oeuvre du réalisme français, n’est qu’un long cri de révolte contre la condition inhumaine des métayers qu’à bien connue Guillaumin.

Dans Maria [4] de l’instituteur-paysan Lucien Gachon, on trouve aussi des paysans âpres, durs, conformes à certains stéréotypes, quoique coulés dans le moule d’un réalisme plus scrupuleux que ne le veut la tradition. Gachon se libère complètement de cette tradition dans Jean-Marie, homme de la terre [5], récit d’une tentative de coopération pour se libérer des contraintes économiques qui pèsent sur les exploitations isolées.

Enfin, pour limiter le nombre de nos exemples, Marius Noguès effleure ou traite le thème traditionnel de la ville pervertisseuse du paysan dans Petite chronique de la boue [6] et Lutèce et le paysan [7] mais dont l’esprit de révolte apparaît dans toute l’oeuvre, surtout dans Grand guignol à la campagne [8] et dans le petit texte intitulé « La mort de l’amandier » [9]. Noguès peint le paysan avec réalisme, entraîné par une veine de conteur inégalable. Dans ces deux derniers textes, c’est la vision idyllique qui resurgit, mais l’auteur en fait une arme, un cri de révolte contre l’asservissement que le progrès impose au paysan. C’est une façon de lutter contre l’argent-roi, pour garder une campagne humaine. C’est le retournement, à des fins qu’on peut appeler politiques, de thèmes empruntés à la tradition. Il y a même chez Noguès un véritable panthéisme à l’antique. La nature vit, elle est animée, elle résiste, elle se venge.

Dans un texte célèbre paru en 1682, La Bruyère retourne la vision noire du paysan, comme un avertissement ou un remords, pour dénoncer l’injustice sociale. Marius Noguès ne fait rien d’autre avec la vision rose. Si elle apparaît dans son oeuvre comme l’évocation d’un âge d’or à jamais regretté, ce n’est pas par mélancolie passéiste. C’est encore, c’est surtout un avertissement contre les excès d’un progrès technique, mal maîtrisé, corrupteur et destructeur. Quand le peuple prend la parole et s’empare de la plume, ses œuvres sont toujours un cri de révolte.

© Guy Bordes

Notes

[1] Au sens antique : celui qui ne possède que ses muscles et sa progéniture.

[2] Ces exemples sont pour la plupart empruntés à l'ouvrage de Bruno Hougre et Claude Lidski, Le paysan dans la littérature française, Sèvres, CIEP 1970, ronéoté.

[3] Réédition LGF, 1977.

[4] Réédition L. Souny, 1994.

[5] Réédition Slatkine, 1981.

[6] Réédition Plein Chant, 1990.

[7] Éditions du midi et l’Amitié par le livre, 1967.

[8] Réédition Plein Chant, 1986.

[9] In Avec Marius Noguès, Plein Chant 16-17, 1983.