Elle dieu et l’Infrabasse (2)
Par marginales le vendredi, octobre 5 2007, 17:02 - Manifeste Rien - Lien permanent
Dans le cadre du festival Falaises et plateaux
le 6 octobre à 19h et le 7 octobre à 21h
Friche artistique Anis Gras « le lieu de l'autre »
Réservation : 01 49 12 11 35
Pour en savoir plus sur le spectacle lire la présentation de février 2007.
Programe du festival et itinéraires
Réveil (extrait)
ELLE : Le réveil sonne, sonne, sonne, sonne, je vais mécaniquement jusqu’à la cafetière, que j’enclenche, des traînées de rêves disparaissent au ras de ma conscience, j’ouvre le frigo, l’odeur me repousse, vers la fenêtre, je regarde, le mur d’en face, la fenêtre allumée de la cuisine du voisin. Quelque chose me dit que je rate ma vie. Je lâche un pet sonore, cela me libère un peu, me rassure comme une idée retrouvée. J’avale le café.
Sur la cuvette, devant le lavabo, j’entends la télé, les reniflements du voisin, filtrés par le mur, est-ce qu’il entend les plouf de mes estrons? Nous sommes nombreux, nauséeux, voués à l’aube, au constat, j’ai le sentiment de vivre ici, depuis toujours, dans cette distance frileuse, dans cette clarté du non sens, de la nouvelle journée. La voisine tire la chasse, ça passe en trombe au dessus de ma tête, puis derrière la cloison, en direction de la cage d’escalier où raisonneront bientôt les pas lourds et pressés de l’expéditrice. La salle de bain - le vide qui s’y est investi, qui s’engouffre -, est un résumé de la journée qui m’attend. La salle de bain ne connaît rien du soleil qui découvre la ville, du ciel encore accroché aux roches, de ses variations mourantes, la salle de bain est un conduit où il n’y a ni jour ni nuit, ni rêve ni réalité, un point de vue lucide de l’existence, un lieu de transit.
Dehors, des centres isolés s’agitent. Des éclairs d’énergies, des déjections traversent la pièce. Il faut aller dehors, travailler, se perdre à la pitance, de la salle de bain je vois nettement les portes vitrées de l’immeuble, le sourire poli et triste de la standardiste, les parois de plastique de l’ascenseur. Quand je marche dans le couloir de moquette rouge qui me mène à heure fixe jusqu’à mon supérieur, mon âme est feutrée par la lumière froide des néons derrière les grilles, mon âme est viciée par l’air conditionné, prisonnière d’un corps prisonnier du couloir ponctué de portes, quand j’entre, de la salle de bain, dans le bureau de mon supérieur, et que nous discutons du nouveau périmètre, qui n’a pourtant rien de nouveau, du planning, du timing, j’aimerais avoir perdu mon corps et mon âme, subir cet entretien avec la perfection d’une machine, non comme une annexe de l’angoisse, de l’ennui, de la salle de bain, l’indifférence à l’égard de ma vie, l’indifférenciation entre la fiction réelle des années et les factions de mes regrets, la banalité de mon cas - car la standardiste et mon supérieur ont la même conscience impuissante de leur rang, de leur trajectoire -, m’inspire de la pitié, pour la pitié que je me porte, pour la construction inconsciente de cet autre, pour cette alternance de fixité et de pourrissement.
Jérémy Beschon & Jean-Battiste Couton
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