Déclaration publique
Par marginales le jeudi, juin 21 2007, 01:14 - Simon Armitage - Lien permanent
Un texte du poète anglais Simon Armitage (né en 1963) publié dans le numéro 6 de la revue Marginales.
Depuis la très brutale extraction
de mes quatre dents de sagesse,
je me suis trouvé parlant
avec la bouche d’un autre homme, si j’ose dire,
et ma langue est devenue un mollusque
telle une huître ou une palourde,
pénétrée par effraction, qui lèche
ses plaies dans sa coquille.
**
Un homme qui sourit m’a endormi par ruse
il m’a filé la dose
comme un arrière-oncle file à son neveu préféré
un billet de dix livres, comme
ça, en douce, puis il m’a fait un clin d’œil.
J’étais dans les vapes, parmi les étoiles
et me suis réveillé plus tard, en larmes,
cherchant à tenir la main de l’infirmière.
**
Auparavant, ma seule expérience
sur le billard remontait à l’âge de cinq ans,
alors que mes amygdales pendaient
comme deux chauve-souris au fond d’une cave
et qu’il a fallu un coup de ciseau. Mais ça c’était fait
les doigts dans le nez comparé à ceci,
qui consista, entre autres,
de trois hommes adultes, une pince multi-prises
**
et la dislocation de ma mâchoire. Je me demande
s’il ne s’agit pas ici d’un cas de force majeure,
comme quand les autorités expulsent
une famille de quatre, la traînent
alors qu’elle résiste, hurle, s’accroche aux meubles,
dehors par sa propre porte d’entrée ?
Comme faire passer les quatre coins du monde
sous l’Arc de triomphe.
**
On pourrait croire qu’avec tous les progrès
des sciences médicales
des dents comme celles-ci seraient extraites
par les oreilles ou l’anus,
où désintégrées comme des calculs,
au laser, depuis une distance convenable.
Mais il semble que l’art
n’a pas beaucoup évolué depuis le temps
**
où un dentiste aurait installé son stand
sur une foire de campagne
ou un cirque ambulant.
En plus ça me rappelle John Henry Small
de Devises, qui inséra son poing dans sa bouche
mais ne parvint pas à le recracher,
et la main dut, aussitôt, être enlevée
avec ses canines et ses incisives.
**
Revenant à moi-même, le consultant déclare
que je devrais attendre au moins encore une semaine,
avant de dire, sans réfléchir, quelque chose
que, tête reposée, je pourrais peut-être regretter.
Mais j’ai encore l’impression que ma bouche est
comme une voiture dont on a volé les roues, posée
sur des briques, et je ne suis pas content de la façon
dont ils ont cousu le bout de ma langue
**
à ma joue.
© Simon Armitage
Traduit de l'anglais par Alison Carter et Samuel Autexier
Commentaires
Comme si les autorités pourraient expulser une famille de quatre (sans endormir leur chien de garde).
Autrement dit, comment être expulsée tout en restant chez soi (ndt)