Prisma n°2 (1949) – réponse à une question sur le Mouvement des Citoyens du monde.

De la politique on a dit qu’elle était l’art du possible. Je crois que c’est là une formule qui tient. Le possible, en effet, c’est le minimum concevable. Et croire au possible comporte bien une censure préalable des possibilités du risque, de l’espérance et du rêve. Dans le monde du possible, l’être humain n’est rien d’autre qu’un captif, enchaîné dans la galère de la peur et de l’indifférence. Contre le possible, l’homme est aussi impuissant que devant la mort. L’indéniable mérite de Garry Davis [1] est de nous avoir une nouvelle fois révélé qu’il existe un autre art, celui de l’impossible, un art qui à l’heure actuelle est sans doute le plus important de tous. Important en particulier en tant qu’antidote efficace contre la crainte et la passivité qui sont les conséquences habituelles d’un séjour par trop prolongé dans le monde du possible. Je sais que Garry Davis est accueilli avec beaucoup de scepticisme, et en premier lieu par certains de ses sympathisants : où sont les résultats pratiques ?

« Pratiques », qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Personnellement, comme socialiste libertaire, je suis d’avis qu’il y a déjà, dans ce que Davis a réussi à faire, un résultat non négligeable : il a amené un grand nombre de gens à douter de l’art du possible et à penser, ou du moins à souhaiter, que tout citoyen, et non plus seulement l’homme politique, possède un droit de veto sur les questions de vie ou de mort considérées jusque-là comme étant de la seule compétence des États, des groupes dirigeants ou des gouvernements. Je pense que la découverte qu’un tel droit de veto existe et doit exister est un résultat pratique du travail de Davis qui en vaut bien un autre. Un deuxième résultat est que cela a conduit de très nombreux jeunes écrivains européens [2] à formuler plus en conscience qu’auparavant la position qui est la leur (et donc aussi celle de chacun) dans le monde du possible. Peut-être cela apparaîtra-t-il comme étant peu de chose, mais c’est tout de même un résultat assez important, tout simplement parce que la formulation doit précéder l’action.

Mais si par résultats pratiques on entend des changements tangibles dans la situation politique, il est naturel de considérer avec scepticisme le mouvement de Garry Davis. Le rideau de fer n’a pas été levé d’un pouce, ce qui était auparavant le facteur de paix le plus essentiel, le mouvement ouvrier international, est toujours aussi divisé et politisé de part en part, et tout aussi étranger au vieux mot d’ordre : grève générale contre la guerre. Mais rien de tout cela ne doit, à mon avis, empêcher les partisans de Davis de continuer, bien conscients que ce n’est que le début. Si c’est plus qu’un début, on ne peut pas le savoir, et cela ne devrait pas nous importer. Ce n’est pas non plus une raison pour penser que tout cela n’a pas de sens, parce qu’il n’est jamais absurde de préférer l’impossible au possible. La seule chose qui est insensée est d’accepter le possible.

© Stig Dagerman

Traduit du suédois par Bernard Weigel

Notes

[1] Pilote de l’US Air Force pendant la Seconde Guerre mondiale, Garry Davis (1921-…), dont l’avion est abattu en 1944, se retrouve en Allemagne sous les ruines. Bouleversé par cette vision d’horreur, il devient militant pacifiste et imagine la création d’un mouvement mondial. De retour en France en mai 1948, il rompt symboliquement avec sa patrie en déchirant son passeport américain devant l’ambassade. Quelques mois plus tard, il décide d’installer une tente dans les jardins du Trocadéro à Paris en se présentant comme « citoyen du monde ». Le 19 novembre 1948, Davis interrompt une séance de l’Assemblée des Nations unies afin de demander la création d’un gouvernement mondial. À la suite de quoi il fit une fois de plus la « une » des médias du moment. Il est le fondateur du Mouvement des Citoyens du monde, « Citizen of the world », qui suscita un vif intérêt avant de tomber peu à peu dans l’oubli. Son fils Troy a repris le flambeau de l’association, qui édite un journal en douze langues et milite contre le libéralisme.

[2] On lira avec profit la prise de position d'André Breton, sur le mouvement des objecteurs de conscience et sur Garry Davis, dans Le Libertaire d'octobre 1949