Le degré zéro de l'indépendance éditoriale
Par marginales le mercredi, février 28 2007, 10:15 - À boulet rouge - Lien permanent
Dans un entretien récent du Monde des livres Benoît Yvert (président du Centre national du livre et directeur du Livre et de la lecture) défend une certaine idée de l'indépendance et prétend que les menaces que font peser les concentrations actuelles de l'édition sur l'indépendance éditoriale relèvent du fantasme. Ce qui est particulièrement drôle dans cette histoire c'est que les livres qui lèvent le voile sur cette concentration ne sont pas si nombreux et ne sont même pas cités dans l'article (cf. la petite bibliographie présentée sur le blog de « L'édition avec éditeurs »). Comment ne pas relever dans cette attitude, celle du quotidien vespéral et celle du fonctionnaire de l'État, une inquiétante soumission aux lois du marché ?
Voici un extrait de l'entretien qui me semble représentatif de la position de soumission de la presse et des pouvoirs publics vis-à-vis des grands groupes éditoriaux.
- Alain Beuve-Méry : La concentration de l'édition ne menace-t-elle pas son indépendance ?
- Benoît Yvert : Ne mélangeons pas tout. L'indépendance, c'est quoi au juste ? Ce qui compte, c'est l'indépendance intellectuelle. Le discours alarmiste sur la concentration de l'édition ne s'est traduit à mon sens par aucune atteinte à l'indépendance des éditeurs. J'ai encore lu récemment des interviews de François Gèze (PDG de la Découverte, Editis) et de Claude Durand (PDG de Fayard, Hachette) : tous deux estiment que leur expérience d'éditeurs indépendants au sein d'un groupe s'apparente à un fédéralisme qui les fait bénéficier des avantages économiques des grandes structures. La logique de groupe n'est pas antinomique avec la qualité de l'édition. Les menaces sur l'indépendance relèvent du pur fantasme.
Les nouveaux héros de l'indépendance éditoriale y sont nommés avec soin et discernement. En des temps pas si éloignés, ces deux patrons aux ordres du capital n'auraient pas eu à se défendre d'être ce qu'ils sont. Se pourraient-ils que les grands groupes financiers qui chaperonnent les éditeurs craignent que le public ne soit pas aussi abruti qu'ils ne cessent de nous le dire ? Et que ce grand public donne plus de crédit, quand il arrive à se les procurer, aux livres d'André Schiffrin, de Janine et Greg Brémond, de l'association L'autre livre, de Jérôme Vidal, de Gilles Colleu... tous publiés chez de vrais éditeurs indépendants [1] qu'aux auteurs riches et célèbres qui attaquent la gratuité ou prétendent que la « diabolisation » (comprenez : la critique radicale) de l’argent est potentiellement antisémite et pronazi [2] ?
Samuel Autexier
Lire la petite bibliographie des ouvrages disponibles sur l'édition « indépendante »
Notes
[1] Lire l'article d'Isabelle Kalinowski & Béatrice Bertrand ''Les clameurs de l'indépendance éditoriale'' publié par la gazette d'Agone n°2 en 2003
[2] Lire l'article de Jacques Bouveresse à qui j'emprunte ma conclusion paru dans l'Humanité du 13 février 2007, sur la manière dont les porte-parole de la soumission aux marchés tentent de « diaboliser » toute critique sociale.
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