Ecrire en marge, corriger le monde
Par lekti le dimanche, février 11 2007, 18:03 - Manifeste - Lien permanent
L’écrivain ne saurait se soustraire au devoir de prise de position puisque, malgré ce que bien des gens lui chuchotent à l’oreille, il n’est pas seul au monde.
Stig Dagerman (1923-1954)
Au quotidien, être éditeur est un travail sans qualité.
Mais bien avant d’être un travail, on se souvient du jour où l’on s’est réveillé avec le désir de changer le monde parce qu’il ne nous convenait pas. On se souvient d’en avoir parlé autour de soi sans savoir quoi faire. On s’est souvenu de tous les livres qui avaient nourris nos désirs et nos pensées. On s’est dit que si le monde ne changeait pas, on ne pourrait plus vivre. On a continué à se réveiller avec les mêmes désirs.
On s’est aperçu que les livres qu’on aimait n’étaient pas toujours disponibles, que des livres qu’on aurait aimé lire n’avaient pas été traduits. C’est devenu petit à petit un travail. On a découvert de nouveaux auteurs, on a rencontré des traducteurs, des libraires, des bibliothécaires, des lecteurs, on a pris rendez-vous avec des imprimeurs. On a créé une association avec les amis qui se réveillaient avec nous. On s’est trouvé un nom et on a commencé à faire des livres. On a continué à se lever avec les mêmes désirs. C’est devenu une raison de vivre et d’espérer.

Gravure de Pïerre Laroche extraite du numéro 5 de la revue Marginales, La Littérature à la place des yeux. Jean Giono et Harry Martinson. Écrivains du peuple, écrivains contre la guerre, Agone, 2006.
Avant de parler des livres et des auteurs publiés, on peut tenter de se présenter. Être éditeur, surtout quand on ressent le besoin de changer le monde pour continuer à vivre, c’est quoi au juste comme travail ? Cela consiste essentiellement à effectuer une besogne de correction qui s’exécute dans les marges de la page. Si le nom de « Marginales » s'est imposé à nous, c’est justement parce que les textes qu’on avait envie de publier nous sont apparus comme autant de corrections du monde dans lequel nous vivons. Revendiquer ce nom, contrairement aux idées reçues, ne procède donc pas d’un désir d’échapper aux pesanteurs du réel. Bien au contraire, en publiant ces écritures “dans les marges du monde”, nous avons la prétention de contribuer à en corriger, au quotidien, le cours.
On voit qu’une ligne éditoriale se dessine dans cette courte présentation. Elle consiste à tenter de donner à lire des auteurs dont l’engagement ne peut être réduit à une pose esthétique et dont la pensée ne se limite pas à l’exploration de leur joli, ou moins-joli, ou pas-joli-du-tout nombril. Il se trouve que la production littéraire française (depuis une trentaine d’années au moins) s’est considérablement dégagée pour satisfaire à des penchants formalistes et à une certaine modernité. Aussi nous avons trouvé notre bonheur ailleurs. En Suède notamment, mais aussi en Autriche, en Serbie, en Hongrie, en Afrique… Or, si la littérature a encore son mot à dire dans la formulation du monde, c’est bien une littérature qui vient de quelque part, qui puise son originalité dans le terreau d’une langue. Tous les auteurs étrangers publiés par Marginales explorent la diversité des territoires. Ils témoignent de l’existence de pays qui ne sont pas peuplés d’abstractions et dont les frontières n’ont rien d’exotiques. Ils dénoncent l’optimisme des fabriques à bonheur et l’impitoyable organisation du monde. Chantant le particularisme de chacun des caractères, ils nous donnent à entendre le semblable et non l’identique. Ils conjuguent l’idée de communauté et de fraternité.
En s’associant avec les éditions Agone nous souhaitons redonner à la littérature sa place dans la production de la pensée. Certains qui voulaient croire à la fin de l’histoire ont contribué à l’accouchement d’une littérature formaliste qui se satisfait bruyament de son propre scandale pour masquer son insignifiance. L’un des livres d’Agone nous donne l’occasion de préciser brièvement les idées qui animent nos choix et nous opposent à la plus grande part de la production éditoriale française. Je cite la quatrième de couverture de L’ordre moins le pouvoir de Normand Baillargeon (collection « Mémoires sociales ») : « Affirmez que vous êtes anarchiste et presque immanquablement on vous assimilera à un nihiliste, à un partisan du chaos voire à un terroriste. Or, il faut bien le dire : rien n’est plus faux que ce contre-sens qui résulte de décennies de confusion savamment entretenue autour de l’idée d’anarchisme. En première approximation, disons que l’anarchisme est une théorie politique au cœur vibrant de laquelle loge l’idée d’antiautoritarisme, c’est-à-dire le refus conscient et raisonné de toute forme illégitime d’autorité et de pouvoir. Une vieille dame ayant combattu lors de la Guerre d’Espagne disait le plus simplement du monde : “Je suis anarchiste : c’est que je n’aime ni recevoir, ni donner des ordres.” On le devine : cette idée est impardonnable, cet idéal inadmissible pour tous les pouvoirs. On ne l’a donc ni pardonné ni admis. »
Depuis octobre 1999, la collection « Marginales » publiée par Agone a fait paraître une trentaine de livres dans la collection du même nom et six numéros d'une revue littéraire sur des thèmes sociaux.
Samuel Autexier
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