J’ai toujours été particulièrement frappé par les extraits de textes que nous utilisons pour présenter un livre ou un auteur, par leur étrange capacité à nous parler de façon intime de ce qui nous agite au présent. Prenons ce texte d’Eyvind Johnson extrait de nouvelles écrites à la fin des années 1920 (vraisemblablement en France, lors de son séjour à Saint Leu-la-Forêt) et publiées par Agone dans la collection « Marginales ».[1]

Songeons maintenant à ce que nous dit Joël Faucilhon dans son billet du 17 janvier dernier « Cet immense sentiment de solitude »… http://www.lekti-ecriture.com/bloc-notes

De quoi peut-on être sûr ? Il n’y a pas de sapin en face de l’appartement de Joël, peut-être seulement un de ces père Noël pendu haut et court sur la façade et qui annonce un cerveau occupé par Coca-Cola. Il y a, plus sûrement, des messages affichés sur l’écran et une déception : les auteurs aussi détestent les libraires. En l’occurrence le billet nous parle de François Bon qui commence à être assez bien connu par ici et qui s’intéresse avec beaucoup d’opiniatreté à l’outil internet.

Trêve de gentillesse, venons en au fait. Proposant une petite librairie en ligne, François Bon (qui connaît bien le fonctionnement d’internet, je me répète, non ?!) puisqu’il y passe ces jours et ces nuits a décidé de faire appel aux services d’Amazon. Je le cite : « Des livres qu’on ne trouverait pas ailleurs, ou auxquels on n’aurait pas pensé sans ce geste de vous le proposer. Cet environnement, Internet le crée : les sites que nous aimons fréquenter sont ceux qui peu à peu prennent visage. »

Passons sur les choix du Sire blogueur. Dans la page dense de présentation qu’il modifie au fur et à mesure des courriers et coups de téléphone reçus, il justifie (pour aller vite, le Bon va toujours très lentement dans sa prose !) ce choix par l’immobilisme des libraires, incapables selon lui de créer un site qui rassemble l’ensemble de leurs fonds…

Pour prendre la mesure du décalage de François Bon avec la réalité de l'édition et de la librairie aujourd'hui, on lira avec profit la lettre ouverte du libraire Hervé Floury http://www.lekti-ecriture.com/contrefeux/Lettre-ouverte-a-Francois-Bon.html et notamment ceci qui en dit long sur les rapports qu'entretiennent « éditeurs et libraires » : « Avez-vous la moindre idée de ce que un groupe industiel comme Hachette au sein duquel la marque Fayard qui vous édite aujourd’hui nous offre comme marge commerciale et avec quel mépris une librairie comme la nôtre est considérée par la direction de ce même groupe ? »

On peut donc légitimement se demander pourquoi, alors qu’il les connaît ou qu'il les cite, ne parle-t-il pas des projets de Lekti écriture et du portail de la librairie française ? Pourquoi ne s'est-il pas associé à Libraire.com initié par Le Matricule des anges et la librairie Sauramps ? Pourquoi enfin n’apporte-il pas à ces projets toute l’aide qu’il accorde à Amazon sans rien connaître de cette entreprise [2] [3] [4] ?

Sans vouloir répondre à sa place, je pense que François Bon (comme tous les auteurs ?) n'a plus de temps à perdre avec tout ça (les grandes souches, la révolution, les éditeurs, les libraires, les syndicats…) et que son unique problème c’est donc d’aller toujours plus vite…

Voyons ce que le temps finira par faire de tout cela.

Samuel Autexier

PS : On avait cru comprendre que le Sire avait reculé devant les critiques que suscitaient son partenariat avec Amazon et que sa librairie en ligne s'était refermée sur ses propres livres ! Point du tout, François Bon a seulement renoncé à l'emballage justificatif de son petit commerce. Du coup , je trouve tout de même assez dommage que la lettre d'Hervé Floury ne soit plus disponible sur Lekti. Enfin, il reste le méchant (et bien documenté) article écrit par C&G du site cynthia3000 (cf. les commentaires).

Notes

[1] Dolorosa et autres nouvelles européennes, Agone, 2000.

[2] Juin 2004 – France Amazon (vente de livres par internet) supprime 50 postes sur 70 en France en se recentrant sur des pôles rentables. Les travailleurs des entrepôts d’expéditions insistent sur la « terrible tension, l’ambiance délétère et la pression hallucinante » qui règlent les conditions d’exploitation. (Dans le monde une classe en lutte – repris du journal Libération)

[3] Novembre 2000 - France & Etats-Unis À l’initiative de Washtech, la petite Alliance des travailleurs des nouvelles technologies de l’État de Washington, une cinquantaine d’employés du service client se sont permis de se plaindre publiquement des conditions de travail dans leur centre de Seattle. « Beaucoup ne veulent plus accepter les heures supplémentaires obligatoires, l’absence de congés pendant les jours fériés, les horaires modifiés sans préavis et la faible sécurité de l’emploi », résume Barbara Judd, porte-parole des 250 adhérents de Washtech. À quelques semaines de Noël, période cruciale aux yeux des investisseurs, elle sait que l’attaque est stratégique et espère rencontrer plus de succès que lors des tentatives infructueuses de 1998 et 1999. Washtech a reçu le soutien, depuis le 20 novembre, du Prewitt Organizing Fund (POF). Cette autre association de défense des employés est spécialisée dans le e-commerce parce que « ce secteur dessine le futur des conditions de travail aux États-Unis, voire dans le monde ». « Cette campagne devrait mettre un terme au mythe qui dit que les travailleurs de la nouvelle économie ne veulent pas de représentation et que les syndicats ne sont plus pertinents au XXIe siècle », annonce Marcus Courtney, cofondateur de Washtech. Ce dernier tente en vain depuis des années de mobiliser les milliers d’intérimaires permanents de Microsoft, exclus des avantages sociaux maison. Pour lire la suite de l’article : http://www.transfert.net/Syndicats-un-embryon-d

[4] Novembre 2000 - France & Etats-Unis Ils veulent créer chez Amazon le premier syndicat dans une dotcom. Interview croisée de Patrick Moran, porte-parole du Prewitt Organizing Fund, Marie-Thérèse Deleplace et Luc Lecornu, membres du secrétariat fédéral du syndicat français SUD. Pour lire la suite de l’article : http://www.transfert.net/Les-syndicats-doivent-adapter,2763