Alors que « l'odeur de décomposition du monde paysan » [1] est partout perceptible dans les campagnes à ceux qui conservent l'usage de leur « nez » malgré les efforts désodorisants des portes paroles de l'opinion publique qui professent ici et là [2] que la campagne est aujourd'hui un « paysage » et que le paysan doit apprendre à en devenir « l'animateur », il n'est pas inutile de rappeler que ce sont les mêmes stratégies de développement [3] qui ont conduit à « la destruction des villes et des relations sociales particulières qui s'y étaient construites » qui livrent aujourd'hui la campagne à la contemplation de sa ruine et de son désert.

Le paysan est ainsi exhorté à devenir un exploitant, et sa production une marque déposée, labelisée, authentifiée, une forme identifiable parmi les autres objets assujettis à la dictature du spectacle. Le territoire rural est tenu de devenir un « paysage » où se multiplient les espaces protégés voués aux distractions organisées ; où le « désert » pourrait bien être utile à ceux qui ont besoin d'espaces inhabités pour enfouir nos déchets ou continuer l'expérience génétique. La guerre totale qui est faite à la vie (à l'oeuvre ici comme ailleurs) ne manque pas de se dissimuler sous les mots mais aussi de dissimuler les mots. Ainsi cette langue qui faisait parler les choses n'est plus aujourd'hui qu'un folklore et le patrimoine rural un héritage dépouillé de sa valeur.

Que peut la littérature face à cela ? C'est toute l'ambition de la revue Marginales que de montrer comment l'écriture peut éclairer notre réflexion sur des thèmes de société comme les paysans, l'école, la guerre, l'errance... Dans ce premier numéro de Marginales nous avons choisi des oeuvres qui nous plongent dans l'univers du paysan européen. C'est en quelque sorte le portrait le plus vif possible des situations et des individus qui composent ce peuple qui voudrait se donner ici. On y découvre combien la fiction et la poésie sont des moteurs puissants qui nous permettent de voir et d'entendre le monde et d'en capter la formidable résistance et l'irréductible vitalité. Depuis la Pologne de Reymont jusqu'aux Pyrénées de Massé en passant par la Suède, la Russie, l'Autriche ou la France on entend les cris de cette singulière multitude sans que jamais le silence et la peine ne cesse de répondre. « C'est que l'hiver arrivait ; le peuple détachait ses mains fatiguées de la terre nourricière ; chacun détendait son échine courbée, délassait son âme endolorie, se redressait de toute sa taille, et l'un devenait l'égal de l'autre dans l'absence de contrainte et dans le repos. Ils sentaient tous instinctivement que chacun d'eux apparaissait dans son individualité distincte ! C'est comme la forêt : allez donc distinguer chacun de ses arbres en été, quand elle se serre contre la terre natale dans son fouillis de verdure partout la même Mais que la neige vienne à tomber, que la terre en soit couverte, et aussitôt vous voyez chaque arbre séparément, et en un clin d'oeil vous reconnaissez qu'un tel est un chêne, cet autre est un charme, cet autre encore un tremble. C'était exactement la même chose pour le peuple. [4] »

Gravure de Pïerre Laroche extraite du numéro 5 de la revue Marginales, La Littérature à la place des yeux. Jean Giono et Harry Martinson. Écrivains du peuple, écrivains contre la guerre, Agone, 2006.

La première partie de ce numéro mêle aux extraits littéraires et poétiques des textes critiques qui nous donnent à entendre ici, l'attention d'un Tolstoï au monde paysan, là, une analyse lumineuse de l'oeuvre de Ladislas Reymont. Autant de regards qui nous disent, combien la figure du paysan, noire ou rose, n'en est que sa caricature même si elle nourrit encore nos fantasmes de bestialité ou nos rêves d'écologie ; à quelle résistance se heurtent les oeuvres issus du peuple comme celle de Jean-Marie Déguignet qui mit plus de cent ans à se faire publier. La colère de Marius Noguès, les témoignages d'Anissia ou de Céline Beauvois sont ainsi des morceaux d'écriture d'une terre « que l'on retourne et où l'on retourne sans cesse ». Propos de boutiques [5] dirait Martin Eden. On relèvera avec lui combien la vérité d'un être tient à ce regard sur son travail.

La seconde partie entend inscrire ce recueil de textes dans une perspective historique. Cette ligne éditoriale nous fait remonter au moyen âge et à la grande peur des puissants face à l'intraduisible masse paysanne et va jusqu'aux agitations qui accompagnent la disparition des derniers paysans. Sont-ils vraiment pour rien dans les révolutions et dans les idées communistes et anarchistes qui se promettaient d'ébranler l'Europe du XIXe et du XXe siècle ? La bourgeoisie victorieuse qui n'a pas cessé d'avoir peur continue d'appeler de ces voeux l'extermination de tout ce qui ressemble à un peuple. Aujourd'hui qu'elle a réussi à faire du dernier paysan européen un figurant aimable qui jardine sa pelouse en attendant ses subventions, elle voit plus loin. Où est le fleuve ? s'interrogent les poètes qui manquent parfois d'air sous la Seine. Soyons cruel, voyons plus près ! Où est le peuple ? Il est dans les flammes, écrasé par la fatigue d'un maigre salaire et bercé par une peur qui ne lui appartient pas. Il est là sous les bombes protectrices lâchés par les régimes de terreur qui le gouvernent et prétendent le protéger. Il est ici passant d'une cité qui n'a d'autres horizons que les barreaux de la prison et les allées des supermarchés. Il est partout condamné au travail forcé, à l'ennui ou à la mort alors qu'il ne demande qu'à vivre le plaisir d'être soi et d'être à soi.

Marginales à travers la publication de ces écritures entend redonner à la littérature sa place dans la production d'une pensée émancipatrice. Nous prétendons offrir à travers cette récolte dans les belles lettres des raisons d'espérer et de combattre ce monde qui ne nous convient pas.

Samuel Autexier

Notes

[1] Lire René Riesel, Déclarations sur l'agriculture transgénique et ceux qui prétendent s'y opposer, L'encyclopédie des nuisances, 2000.

[2] Citons notamment l'article de l'exécrable Jean Viard qui ouvre le numéro spécial de la revue Autrement dirigé par Denis Chevallier joliment intitulé « Vives campagnes », 2000.

[3] Sur ce sujet, lire le remarquable article de Serge Latouche publié par Le Monde Diplomatique de mai 2001 : « En finir, une fois pour toutes, avec le développement ».

[4] Ladislas Reymont, Les Paysans, L'hiver, L'Âge d'Homme, 1981.

[5] Jack London, Martin Eden, 10/18.