Nécessité d’une littérature prolétarienne (2)
Par marginales le vendredi, décembre 8 2006, 17:40 - Remue-méninges - Lien permanent
Le rôle de la littérature prolétarienne n’est pas de définir des programmes mais bien de révéler dans toutes son ampleur la misère que recèle la vie.
« Tout n’est quand même pas aussi moche que tu le dis » : telle fut la réaction spontanée d’un camarade de travail à la lecture de La Main d’un homme mort. Peut-être a-t-il raison. Mais, pour l’instant, on se cache derrière un romantisme mensonger ou bien on espère pouvoir changer de classe grâce à un miracle quelconque.
Mais une fois qu’on a fini de lire le livre des rêves, il ne reste plus que la réalité, une réalité crue, sans voiles, qui, un jour, nous mènera peut-être au but : la dignité humaine.
Folke Fridell (1904-1985), Les travailleurs et la littérature prolétarienne (1947).
Nécessité d’une culture prolétarienne
La société française des années 1950 voit apparaître, une « nouvelle littérature », ambiguë et formaliste, qui va parfois se réclamer du surréalisme avant d’imposer durablement son empreinte sur le champ littéraire français. Elle étudie « les rapports de la pensée et de la langue » et s’attache « à raconter des événements quelconques de manière détaillée » ; mais son attrait pour les formes nouvelles ne fait surtout que « dissimuler un souci très bourgeois de sécurité et de confort intellectuel ». Ce n’est qu’au milieu des années 1960, sous l’impulsion notamment de Michel Ragon et de Jean Dubuffet et autour des éditions créé en 1959 par François Maspero que la question d’une culture et d’une expression populaires refait son apparition en France.
Faisons un bref retour en arrière avec Marcel Martinet qui dans une conférence prononcée en 1935 insistait sur la nécessité d’une culture prolétarienne qui puisse concilier deux impératifs : volonté de conquête et refus de parvenir. De cette libre culture voulue par le peuple, il pensait qu’elle était « une forme active, essentielle, de la lutte contre le fascisme. »
« Il ne peut pas exister de culture populaire tant que le peuple n’exige pas de lui-même de se créer cette culture. De l’extérieur, on peut lui fournir un tas de connaissances, il les assimilera ou ne les assimilera pas, mais, tant que lui-même n’en exigera pas, de lui-même, la possession, ce sera toujours des impératifs étrangers, ce sera toujours des catéchismes, ce ne sera jamais les matériaux vivants de sa culture, ce ne sera jamais une culture. Seul le besoin qui créera l’organe, crée d’abord la légitime exigence d’être satisfait et la certitude d’être créateur à son tour. »

Des écrivains prolétariens devenus des classiques, le cas de la Suède !
Les années 1920 et 1930 voient l’émergence d’une littérature prolétarienne partout dans le monde (en France mais aussi en Belgique, en Angleterre, en Allemagne, au Portugal, en URSS, aux Etats-Unis, en Suède...). Contrairement à la France où les débats idéologiques font rage mais où la production littéraire d’auteurs issus du prolétariat est marginalisée ou stigmatisée. Peu d’auteurs accédant à la reconnaissance se réclameront du mouvement des écrivains prolétariens animé par Poulaille. Même des auteurs comme Blaise Cendrars, Eugène Dabit, Jean Giono, Victor Serge… qui publieront dans les revues créées par Poulaille (Nouvel Âge, Prolétariat, À contre-courant etc.) ne s’en revendiqueront pas une fois reconnus comme écrivains et les auteurs prolétariens d’après guerre comme Jean Meckert, Louis Calaferte, Louis Guilloux ou plus près de nous Claire Etcherelli, Thierry Metz, Robert Piccamiglio ne veulent pas être stigmatisés par cette étiquette infamante. Seuls quelques auteurs autour de Michel Ragon, Thierry Maricourt, Philippe Geneste tentent de maintenir vivant le lien qui les relie à Poulaille et à la classe sociale dont ils sont issus…
Ce n’est pas le cas en Suède un groupe d’une quinzaine d’écrivains va réussir à se faire entendre. Harry Martinson, Ivar Lo-Johansson, Eyvind Johnson, Vilhelm Moberg, Josef Kjellgren, Moa Martinson et une dizaine d’autres, vont revendiquer leur attachement à ce mouvement prolétarien et finir par s’imposer comme des classiques dans leur pays et imposer le terme et le genre pour eux et les générations d’écrivains qui suivront : Folke Fridell, Stig Dagerman, Kurt Salomonson, Jan Fogelbäck, Aino Trossel... Le contexte socio-politique de la Suède explique en partie cette émergence et cette reconnaissance qui malgré l’attribution du prix Nobel donné en 1974 à Harry Martinson et Eyvind Johnson n’aura pas un retentissement mondial. Ivar Lo Johansson l’une des figures de proue du groupe revenait en 1987 sur l’importance de ces écrivains et les problèmes auxquels ils sont confrontés : « La Suède est le seul pays au monde à posséder une littérature ouvrière aussi abondante mais également importante sur le plan social et esthétique. On l’a qualifiée à la fois de décadence et de « plus grand événement de la littérature suédoise du XXe siècle ». Pourtant, elle est encore fort peu étudiée chez nous. On a bien voulu reconnaître la stature de certains de ces écrivains pris individuellement – le plus souvent ceux qui ont renié leur classe d’origine – mais, en tant que phénomène collectif, on l’a le plus souvent passée sous silence ou bien dépréciée. On a ainsi fréquemment eu l’impression qu’il était impossible, pour un écrivain ouvrier, de se voir reconnaître par l’institution littéraire bourgeoise sans avoir à rougir. »
La réception française des auteurs prolétariens suédois
Avant le remarquable travail réalisé par Philippe Bouquet en France au début des années 1980 avec son ouvrage en trois volumes La Bêche et la plume publié par Plein Chant entre 1986 et 1988 et la publication chez le même éditeur d’auteur comme Folke Fridell, Josef Kjellgren ou Kurt Salomonson ou chez Actes Sud de Stig Dagerman et Ivar Lo-Johansson ce mouvement prolétarien suédois est mentionné de façon marginales par les rares anthologies (celle de Frédéric Durand chez Aubier en 1962) mais les écrivains dont quelques œuvres sont traduites en France comme Eyvind Johnson, Harry Martinson, Vilhelm Moberg ou Stig Dagerman ne sont jamais présentés comme faisant partie d’un phénomène collectif unique au monde. Pire, en 1974, le prix Nobel des deux principaux représentants suédois de cette école est accueilli dans l’indifférence la plus complète par une élite littéraire de « gauche » qui manque singulièrement de curiosité pour une littérature prolétarienne suédoise qui a pourtant réussi le tour de force de s’imposer dans son pays comme « classique » (la situation n’est pas sans rappeller celle des années 1930 où les revues d’obédiences communiste comme Commune ou Europe ne mentionnent pas l’existence de ces écrivains dont Poulaille lui-même n’aura pas connaissance).
La publication depuis 1999 de ces auteurs par les éditions Agone et le travail remarquable réalisé par les éditions Plein Chant depuis le début des années 1980 commence aujourd’hui à porter ces fruits. Ces auteurs prolétariens suédois (encore insuffisament publiés) sont parfois publiés pour une seconde fois, preuve s’il en est de l’intérêt de leurs ouvrages, et le terme de littérature prolétarienne commence à retrouver un sens en France à travers des livres qui rencontrent parfois de très large succès.
Samuel Autexier
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