La collection « Marginales » publiée par Agone se propose de redonner à la littérature sa place dans la production de la pensée. Publiant des auteurs qui ne se satisfont ni de leur propre scandale ni d’un engagement réduit à une pose esthétique, « Marginales » rassemble des œuvres (roman, nouvelles, théâtre, poésie…) qui veulent provoquer le sentiment de la valeur et de la signification de la liberté. Nous voulons avec ces publications nourrir une pensée critique, une pensée « politique ». La littérature, même réduite à un divertissement ou à un jeu d’adresse, nous donne à voir le monde dans lequel nous vivons et nous aide à comprendre les êtres qui le peuplent et les rapports qui les lient ou les opposent. La fiction nous permet de traverser et d’éprouver toutes sortes de « situations », de retrouver ici des chemins déjà parcourus, d’explorer là-bas des versants inconnus. Pour reprendre la belle formule de Robert Louis Stevenson : « La fiction est à l'homme adulte ce que le jeu est à l’enfant. » C’est alors le choix du terrain de jeu qui détermine le champ d’investigation. La littérature qui nous intéresse c’est celle qui se pose la question sociale, celle qui ouvre le champ des possibles en faisant parfois le recensement cruel de nos insuffisances. Ce qui a orienté notre intérêt vers la question d’une littérature « prolétarienne », c’est tout à la fois l’appartenance de classe de certains des auteurs publiés, des rédacteurs ou des « salariés » d’Agone, les points de rencontre avec les autres collections notamment « Mémoires sociales » ou « Contre-feux », enfin l’actualité de la question d’un point de vue prolétarien au moment où une partie des intellectuels enterraient le prolétariat et proclamaient la fin de l’Histoire…

Portail d'entrée du camp de concentration de Dachau.

Nécessité d’une culture prolétarienne

Comme le rappelle Philippe Geneste avec qui nous avons fondé la revue Marginales « l’expression “littérature prolétarienne” se réfère à un courant littéraire international qui plonge ses racines au XIXe siècle, et qui s’impose dans les débats esthétiques des années 1920-1930. Elle fut l’objet d’interprétations divergentes : littérature révolutionnaire, littérature de parti, littérature de propagande, littérature écrite par le peuple. C’est dans cette dernière acception, défendue en France à cette époque par Henry Poulaille, que nous l’employons. »

Nourri de la lecture des textes du critique et poète Marcel Martinet - un des intellectuels qui ont contribué à l’émergence de la notion de culture prolétarienne en France -, Henry Poulaille se fait le défenseur d’une littérature écrite par le peuple et analyse les raisons qui assurent à la littérature prolétarienne son originalité et sa pérennité face aux « mouvements littéraires » qui se réclament du prolétariat comme le surréalisme, le populisme ou le réalisme socialiste : « Il ne s’agit pas, comme certains paraissent le croire, d’une nouvelle école se proposant un renouvellement des thèmes littéraires, mais avant tout d’un phénomène social. Il nous suffit de puiser dans nos souvenirs, de montrer, sans rien y changer, la réalité telle qu’elle nous est apparue à notre entrée dans le monde pour faire œuvre révolutionnaire », proclame avec force trompettes le texte collectif qui ouvre le premier numéro du Bulletin des écrivains prolétariens paru en 1932. Pourtant, les violents affrontements idéologiques des années 1930 ne seront pas à l’avantage du « groupe » de Poulaille, qui sera « laminé par la machine communiste et récupéré par les populistes ».

La guerre va achever de démolir leurs espoirs et le contexte littéraire d’après-guerre n’est pas favorable. Marcel Martinet est mort en 1944 ; Henry Poulaille continue de travailler pour Grasset jusqu’en 1956, mais son activité d’animateur de revues, tournée vers la collecte des œuvres de traditions populaires, n’est plus aussi engagée dans le présent. Et les écrivains de son « groupe », dispersés, ne sont plus en mesure de s’immiscer dans les querelles de l’élite intellectuelle qui gravitent autour des positions sartriennes ou de la littérature engagée dominée par les intellectuels communistes qui maintiennent à l’écart cette question embarrassante pour eux d’une littérature prolétarienne.

Samuel Autexier