Le bloc-notes de Gil Jouanard

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Le nouveau livre de Gil Jouanard

jeudi 6 juillet 2006

Certes, l'affaire est entendue...

Certes, l’affaire est entendue, il n’y a de poésie que dans les poèmes, et la poésie est l’affaire exclusive de la littérature. Pas plus qu’on ne saurait pertinemment parler de sentiment ou de sensation poétique, ont ne saurait dire que la poésie est partout. La poésie est le résultat textuel d’une volonté de création artificielle, au moyen de l’écriture, d’une atmosphère allusive, évocatrice, d’une ambiance propice à l’advenue toute mentale d’une sorte de rêverie éveillée. Elle, cette poésie, n’est donc pas la rêverie elle-même, mais ce qui la suscite (disons plutôt l’une de ses causes éventuelles ou virtuelles, la musique et la peinture ayant le pouvoir de produire le même effet, tout comme l’image photographique ou cinématographique).

Justement je fais partie de la première (peut-être la deuxième en fait) génération d’êtres humains dont le réservoir à images poétiques s’est vu principalement alimenté par cette catégorie d’images à la fois réelles et, sinon transfigurées du moins sélectionnées, dont ont été prodigue les Doisneau, Jacques, Ronis, ainsi que les Carné, Renoir, Vigo, Clair, Murnau, Misogushi.

La palette de mon imaginaire, si elle tourne autour de La Vie antérieure et de l’Invitation au voyage, comporte de larges plages de sensations suggestives, où chacun reconnaîtra ces rues de banlieues, dont les pavés luisent de la récente que vient exalter la caresse tamisée d’un lampadaire ; il y reconnaîtra aussi les roseaux paludéens, enrobés de cette brume lunaire (et lunatique) qu’on voit dans les Contes de la Lune vague après la pluie ou dans L’Aurore (mais aussi dans le petit matin de L’Atalante et dans le soir angoissant de Quai des Brumes).

Ainsi mon répertoire poétique, à l’égal de celui de mes contemporains, est-il nourri de ces clichés (qui en sont par conséquent doublement ; ce qui ne les rend pourtant ni galvaudés ni désuets).

La poésie est exclusivement dans les mots du texte poétique ; mais sa stimulation, l’acte poétique, qui est un acte d’écriture délibérément artistique, la prend où il la trouve ; et ce serait mensonge ou hypocrisie de nier le fait que nos images pré-poétiques (en quelque sorte la matière première dont est nourri l’objet littéraire de complexion poétique) puisent aujourd’hui abondamment dans le réservoir à clichés dont nous a généreusement dotés l’iconographie fixe et mobile produite par les objectifs d’une poignée de photographes et de cinéastes des années 20, 30 et quarante du vingtième siècle.

Rue des Cordelières, ce vendredi 25 novembre.

jeudi 4 mai 2006

De l'autocratisme en régime démocratique

Ecrit trop tard pour être inclus dans le corps du livre, ce texte, qui devait le conclure, avait pour vocation d'en "cadrer" le motif déclencheur (qui était l'éradication d'un lieu dédié à la création littéraire et à ses rebondissements — qui vont, en chaîne, jusqu'au lecteur — par un " fait du prince " anachronique, dont la classe politique se soucia mollement, mais qui souleva l'indignation, et même l'écoeurement de milliers d'esprits parmi les plus libres et les plus fertiles de ce temps ).

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La littérature peut-elle être encore ce qu'elle était ?

Le livre lui-même, en tant qu'objet de conservation et de transmission, est pour l'instant irremplaçable du fait de sa maniabilité, mais aussi de sa charge sensorielle intense et de la facilité de manipulation comme de transport qu'il offre à son usager, lequel peut l'amener avec lui en rase campagne, aussi bien que passer instantanément, par simple feuilletage, de la page cent à la page douze, par simple remords de curiosité.

Et enfin, la littérature (quels que soient son support et son vecteur), si elle constitue un mode de distraction, d'évasion, mais aussi d'instruction et d'information hors pair, dispose également d'une fonction que nul autre art ne sait prendre en charge, car il est l'apanage ou la spécialité du seul langage des mots. Cette fonction, plutôt que de la désigner, car elle n'est pas aisément nommable (et de ce fait réductible), on la fera reconnaître instantanément à tout lecteur averti, on donnant les noms de quelques-uns de ses praticiens les plus experts : Montaigne, Chateaubriand, Baudelaire, Proust, Reverdy, Michaux, Ponge, Follain...

Ce qu'écrivirent ces héros de la langue, la littérature seule peut l'exprimer. Car il ne s'agit plus d'y conter, raconter, narrer, inventer, imaginer, mais de creuser, creuser, creuser, avec probablement l'espoir inconscient de rejoindre l'autre hémisphère, l'antipode absolu du sens connu, et d'accéder ainsi à cet hypothétique plus de lumière que Goethe réclama en fermant aussitôt et pour toujours les yeux.

Ce qui justifierait peut-être que la littérature disparaisse, ce serait que nous devinssions tous, et chacun, Hercule et Lao tseu, Tarzan et François d'Assise. Nous ne sommes pas à la veille d'un tel avènement.

Tout écrivain est par nature bilingue Plus un texte rapproche ses lecteurs d'un sens unique, moins il assume sa fonction littéraire, qui est d'abord poétique et de ce fait à la fois contestataire et transcendante. Car, à l'inverse de la langue de communication, les langues littéraires ont toujours plus à dire que ne disent les mots, qu'elles ont pour fonction de faire déborder hors du récipient lexical, grammatical et culturel.

La France n'a plus d'écrivains

Nous n'avons plus de ci-devant " grands écrivains " parce que nous avons cessé d'avoir de " grandes illusions ". Nos écrivains se sont rapprochés de nous, je veux dire du centre, ou du lieu géométrique, de chacun de nous, et se tiennent désormais à l'écart du tout venant social, politique, économique, conjoncturel. Ils sont par conséquent moins " grands " que " profonds ", perspicaces et fortement engagés dans un combat de soi avec et contre soi-même, auquel l'environnement versatile et instable n'a guère de part.

La France ne manque donc pas de grands écrivains. Tout au plus manque-t-elle d¹une conscience collective, d'une lucidité ambiante, d¹une attention aussi large que dense, que lui offrirait un lectorat élargi, davantage éclairé, plus exigeant, plus perspicace, et d'un appareil de divulgation qui fût à la mesure de ce vœu pieux et susceptible d¹en stimuler les effets et d'en accomplir la vocation, toute inscrite dans cette langue des profondeurs, moins faite pour le lyrisme ou pour la proclamation que pour l'introspection et pour l¹aventure fondamentale (terme à prendre dans le sens ou l'on parle de " recherche fondamentale ").