Certes, l’affaire est entendue, il n’y a de poésie que dans les poèmes, et la poésie est l’affaire exclusive de la littérature. Pas plus qu’on ne saurait pertinemment parler de sentiment ou de sensation poétique, ont ne saurait dire que la poésie est partout. La poésie est le résultat textuel d’une volonté de création artificielle, au moyen de l’écriture, d’une atmosphère allusive, évocatrice, d’une ambiance propice à l’advenue toute mentale d’une sorte de rêverie éveillée. Elle, cette poésie, n’est donc pas la rêverie elle-même, mais ce qui la suscite (disons plutôt l’une de ses causes éventuelles ou virtuelles, la musique et la peinture ayant le pouvoir de produire le même effet, tout comme l’image photographique ou cinématographique).

Justement je fais partie de la première (peut-être la deuxième en fait) génération d’êtres humains dont le réservoir à images poétiques s’est vu principalement alimenté par cette catégorie d’images à la fois réelles et, sinon transfigurées du moins sélectionnées, dont ont été prodigue les Doisneau, Jacques, Ronis, ainsi que les Carné, Renoir, Vigo, Clair, Murnau, Misogushi.

La palette de mon imaginaire, si elle tourne autour de La Vie antérieure et de l’Invitation au voyage, comporte de larges plages de sensations suggestives, où chacun reconnaîtra ces rues de banlieues, dont les pavés luisent de la récente que vient exalter la caresse tamisée d’un lampadaire ; il y reconnaîtra aussi les roseaux paludéens, enrobés de cette brume lunaire (et lunatique) qu’on voit dans les Contes de la Lune vague après la pluie ou dans L’Aurore (mais aussi dans le petit matin de L’Atalante et dans le soir angoissant de Quai des Brumes).

Ainsi mon répertoire poétique, à l’égal de celui de mes contemporains, est-il nourri de ces clichés (qui en sont par conséquent doublement ; ce qui ne les rend pourtant ni galvaudés ni désuets).

La poésie est exclusivement dans les mots du texte poétique ; mais sa stimulation, l’acte poétique, qui est un acte d’écriture délibérément artistique, la prend où il la trouve ; et ce serait mensonge ou hypocrisie de nier le fait que nos images pré-poétiques (en quelque sorte la matière première dont est nourri l’objet littéraire de complexion poétique) puisent aujourd’hui abondamment dans le réservoir à clichés dont nous a généreusement dotés l’iconographie fixe et mobile produite par les objectifs d’une poignée de photographes et de cinéastes des années 20, 30 et quarante du vingtième siècle.

Rue des Cordelières, ce vendredi 25 novembre.