La littérature peut-elle être encore ce qu'elle était ?
Par Gil Jouanard, jeudi 4 mai 2006 à 10:38 :: La littérature :: #7 :: rss
Le livre lui-même, en tant qu'objet de conservation et de transmission, est pour l'instant irremplaçable du fait de sa maniabilité, mais aussi de sa charge sensorielle intense et de la facilité de manipulation comme de transport qu'il offre à son usager, lequel peut l'amener avec lui en rase campagne, aussi bien que passer instantanément, par simple feuilletage, de la page cent à la page douze, par simple remords de curiosité.
Et enfin, la littérature (quels que soient son support et son vecteur), si elle constitue un mode de distraction, d'évasion, mais aussi d'instruction et d'information hors pair, dispose également d'une fonction que nul autre art ne sait prendre en charge, car il est l'apanage ou la spécialité du seul langage des mots. Cette fonction, plutôt que de la désigner, car elle n'est pas aisément nommable (et de ce fait réductible), on la fera reconnaître instantanément à tout lecteur averti, on donnant les noms de quelques-uns de ses praticiens les plus experts : Montaigne, Chateaubriand, Baudelaire, Proust, Reverdy, Michaux, Ponge, Follain...
Ce qu'écrivirent ces héros de la langue, la littérature seule peut l'exprimer. Car il ne s'agit plus d'y conter, raconter, narrer, inventer, imaginer, mais de creuser, creuser, creuser, avec probablement l'espoir inconscient de rejoindre l'autre hémisphère, l'antipode absolu du sens connu, et d'accéder ainsi à cet hypothétique plus de lumière que Goethe réclama en fermant aussitôt et pour toujours les yeux.
Ce qui justifierait peut-être que la littérature disparaisse, ce serait que nous devinssions tous, et chacun, Hercule et Lao tseu, Tarzan et François d'Assise. Nous ne sommes pas à la veille d'un tel avènement.
Tout écrivain est par nature bilingue Plus un texte rapproche ses lecteurs d'un sens unique, moins il assume sa fonction littéraire, qui est d'abord poétique et de ce fait à la fois contestataire et transcendante. Car, à l'inverse de la langue de communication, les langues littéraires ont toujours plus à dire que ne disent les mots, qu'elles ont pour fonction de faire déborder hors du récipient lexical, grammatical et culturel.

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