Note sur "L’Édition littéraire aujourd’hui"
Par francois le vendredi, mars 2 2007, 15:05 - Bibliographie, documentation - Lien permanent
Travail d’enseignants et d’étudiants de l’IUT Michel de Montaigne, Uni de Bordeaux 3, filière Métiers du livre, sous la direction d’Olivier Bessard-Banquy, Préface de Pascal Fouché, Les cahiers du livre, Presses universitaires de Bordeaux, 2006. Ce livre est composé de rencontres professionnelles, autrement dit d'entretiens avec des auteurs et des éditeurs, d'études éditoriales » sur le Seuil et Gallimard et du « Cauchemar de Diderot », un article de Jean-Pierre Ohl sur la littérature en librairie aujourd’hui. L'introduction et la conclusion sont signées d'Olivier Bessard-Benquy.
L’introduction nous apprend que l'édition littéraire représente 17,8% du CA de l’édition (tous genres confondus), mais 39% des livres publiés. « Hélas, l’importance (des) best-sellers en tous genres a parfois relégué loin dans les arrières boutiques la pléïade de titres sans lendemain publiés chaque jour par des éditeurs littéraires qui lancent de nouveaux auteurs comme on joue au tiercé. » Pourtant, toujours selon le même auteur, « l’édition littéraire, quoi qu’on en pense (reste) le cœur, le poumon, l’âme de la vie culturelle écrite en France. » Sans vouloir se montrer cynique, on se permettra tout de même de constater que dans cette configuration, la petite édition indépendante, avec l'attention qu'elle porte aux nouveaux auteurs et aux genres peu prisés par les « gros » comme la poésie, la nouvelle ou plus généralement la littérature qu'on dit « exigeante », est bien utile comme supplément d'âme, ou, pour le dire plus crûment, comme alibi d'une bibliodiversité réduite aux acquêts.
Quoi qu'il en soit, le même auteur nous assure en conclusion du livre que « l’édition littéraire (…) est intrinsèquement déficitaire. » Ce que confirment plusieurs intervenants, chacun à leur manière. Ainsi Michel Tournier (auteur et lecteur chez Gallimard) : « la majorité des romans de jeunes auteurs qu’on publie se vendent à 300 exemplaires. Ou encore Irène Lindon (Éditions de Minuit) : « La part du fonds représente 60% (de notre) chiffre d’affaires. Quant au taux de retours, il est de 15% sur la totalité du chiffre d’affaires et varie entre 30 et 50% sur la nouveauté. » Ici, une remarque: le fonds dont parle Irène Lindon, ce sont des auteurs aussi prestigieux que Samuel Beckett, Claude Simon, Deleuze et Guattari et encore beaucoup d'autres. Comment s'en sortir dès lors qu'on ne jouit pas (pas encore, et peut-être jamais) de cette rente de situation, et que l'on est exposé à ces taux de retours de 30 à 50%? Très probablement en inventant d'autres solutions que les circuits actuels de diffusion et de distribution… Plus facile à dire qu'à faire. Autre élément de réponse, apporté par Gérard Bobillier (Verdier) : « (Quand nous avons commencé, en 1978) nous n’avions pas de fonds, pas de catalogue et pas de capitaux. (…) Quand on commence ainsi, il faut travailler vingt-cinq ans, peu ou pas rémunérés, pour constituer un capital. » Peu ou pas rémunéré… est-ce bien raisonnable ?
Autre élément capital donné par Irène Lindon : « La vie des Éditions de Minuit dépend entièrement de la librairie de création qui (…) a pu tenir face à la concentration de type FNAC, Virgin. Sa part dans notre chiffre d’affaires représente 70%. » Justement, l'un des apports les plus intéressants de ce livre est celui de Jean-Pierre Ohl, libraire, auteur chez Gallimard, et qui a intitulé son texte Le Cauchemar de Diderot : « (…) Selon Diderot, un libraire (soit, aujourd’hui, un éditeur) doit composer son assortiment de manière que la possession de livres à vente lente soit financée par celle de livres à vente rapide; c’est encore peu ou prou le discours officiel de la plupart des professionnels aujourd’hui. Mais Diderot n’avait pas prévu que les livres à vente rapide pourraient mettre en péril, par effet de surnombre, l’existence même des livres à vente lente; et que la durée de vie moyenne d’un livre en librairie tomberait un jour à quatre ou cinq mois… » Ce que confirme Olivier Nora, responsable de Grasset, cité dans une des notes de l'ouvrage : « Le grand non-dit de notre profession, c’est que nous vivons sur un système de péréquation et de mutualisation des risques. Plus de 90% des ouvrages publiés perdent de l’argent. Moins de 10 % en gagnent et financent les pertes des autres, les frais de structure de nos maisons et, si possible, leurs marges. » Reste, comme le fait remarquer Jean-Pierre Ohl, que « la contradiction est troublante entre la fonction classique assignée au livre – objet fécondé par la réflexion, créé par le travail dans le but de la référence et de la transmission, bref, et cela depuis bien avant Gutenberg, objet qui dure quand tout le reste passe – et son traitement par les nouvelles pratiques industrielles. »
On ne peut qu'être d'accord avec les propositions qui concluent Le Cauchemar de Diderot : « Pourquoi ne pas imaginer par exemple une sorte de “charte de non-prolifération”, par laquelle l’éditeur s’engagerait à ne plus considérer la librairie comme un déversoir, et le libraire à élargir son assortiment de fonds ? Moins de nouveautés, plus de fonds : cela nous semble la seule voie susceptible de rendre tout son éclat à la librairie traditionnelle. » Et Jean-Pierre Ohl termine en faisant référence aux propositions d’André Schiffrin (auteur de L'Édition sans éditeur et Le Contrôle de la parole, tous deux aux éditions de la Fabrique) engageant les pouvoirs publics à soutenir la librairie indépendante comme ils soutiennent le réseau des cinémas d’art et essai.
François Bouchardeau
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