Ce papier est basé sur :

- les propositions avancées par l’association l’Autre livre dans Pour l’édition indépendante, livre blanc issu de l'AG de l’association en 2005;

- les réflexions de Jérôme Vidal (éditions Amsterdam) dans Lire et penser ensemble, (Amsterdam, 2006);

- le livre de Gilles Colleu : Éditeurs indépendants : de l’âge de raison vers l’offensive ?, qui vient de paraître à L’Alliance des éditeurs indépendants.

1. définition de l’édition indépendante

À l’évidence, les questions 1 et 2 sont à la fois intimement liées et déterminantes pour la mise en place d’un programme d’échange, d’entraide et d’actions entre éditeurs « indépendants ». Les guillemets s’imposent tant que nous ne disposerons pas d’une définition largement acceptée de ce qu’est l’indépendance – définition indispensable, ne serait-ce, par exemple, que pour réclamer des tarifs postaux préférentiels : en effet, il n’est pas question de poser cette revendication si elle doit profiter ensuite aux géants du secteur. C’est pourquoi avancer vers une Charte doit probablement être une priorité de nos rencontres.

Gilles Colleu donne dans son livre la proposition de définition avancée par l’Alliance des éditeurs indépendants (pp. 94 et 95), avec un ajout important : on y parle de l’édition indépendante de création. Car il ne suffit pas, selon l’Alliance, de satisfaire aux exigences d’indépendance financière, encore faut-il ne pas mener une politique éditoriale « totalement opportuniste, fondée uniquement sur des critères de rentabilité immédiate » ni « pratiquer la prédation sur les marchés du Sud sans chercher à développer des partenariats professionnels. »

Je crois que cette définition proposée par l’Alliance pourrait servir de base à la rédaction d'une Charte, sachant qu’elle devrait probablement être complétée par des points portant sur les relations sociales à l’intérieur de l’entreprise (soulevé à juste titre par Jérôme Vidal) et sur les relations entretenues avec, en amont, auteurs et traducteurs, en aval avec libraires et lecteurs.

On pourrait d’ailleurs réfléchir à l’élargissement, ou non, de cette Charte : doit-elle se limiter aux seuls éditeurs, ou englober les autres acteurs de la chaîne du livre, à commencer par les libraires indépendants ?

Tous les auteurs cités ici insistent en tous cas sur la nécessité d’une relation solidaire, voire d’action communes de représentation et de revendications, entre éditeurs et libraires indépendants.

2. Posture de l'édition indépendante dans la société de marché : résistance et/ou alternatives

Autre point commun : la dénonciation des processus de concentration à l’œuvre sur le marché du livre. Jérôme Vidal insiste cependant sur le fait qu’il est trop simple de se contenter de la posture (« encapacitante ») de l’éditeur-résistant et d’attribuer tous nos malheurs à la seule concentration de l’édition. Selon lui, les problèmes sont plus complexes et tiennent aux mutations du capitalisme actuel (entre autres, la « révolution numérique »). On ne peut donc se contenter d’une réflexion et d’une action sur les seuls enjeux de notre secteur stricto sensu. Ex : sa critique virulente et justifiée des « non-livres » que sont les manuels scolaires et qui sont de véritables « machines à produire des non-lecteurs ». C’est pourquoi il est probablement trop tard pour se cantonner dans une attitude revendicative – l’édition indépendante doit aussi être une force de proposition appuyée sur des réalisations concrètes –, encore plus tard pour camper sur les seules positions des éditeurs, peut-être même celles de la seule chaîne du livre. C’est tout le secteur de la culture vivante et (et donc critique) qui est menacé par l’évolution actuelle.

3. une éventuelle plate-forme commune de propositions et/ou revendications…

Tenant compte des enjeux évoqués ci-dessus, on peut cependant s’accorder sur un premier « programme minimum » – après tout, il s’agit aussi d’apprendre à travailler ensemble dans un milieu assez souvent plutôt individualiste…

Grosso modo, les points avancés par L’Autre livre et repris par Jérôme Vidal tournent autour :

- d’une loi « anti-trust » contre la concentration dans l’édition et les medias;

- d’une redéfinition (augmentation, transparence, critères d’attribution) des aides publiques (CNL, DRAC, Régions, mais aussi charges sociales, questions fiscales, tarifs postaux) aux éditeurs et aux libraires indépendants de création.

- d’un statut adapté – du type « non-profit corporation » – et de démarches de labellisation.

Je ne détaille pas les différentes propositions, comme celle d’une taxe sur le pilon, car ce doit être l’objet d’une élaboration collective en atelier, d’une part, et d’autre part, parce qu’il est évident que la cohérence d’un tel programme ne peut venir que d’une démarche du type « Charte » et de l’accord sur ce que c’est qu’un éditeur indépendant (de création), quels sont ses partenaires privilégiés (libraires, institutions de lecture publique, etc.).

4. outils communs à mettre en œuvre

À supposer que nous avancions sur les points précédents, nous aurons à discuter comment les mettre en œuvre. Ici, pour schématiser, nous avons trois positions.

1. Gilles Colleu parle dans sa conclusion (p. 145) d’un « syndicat plus à même de (…) représenter (l’édition indépendante de création) que le Syndicat national de l’édition – comme c’est le cas ailleurs dans le monde, au Brésil, en Inde, au Mexique. » C’était aussi ma position de départ. Je me suis appuyé sur une analogie qui vaut ce qu’elle vaut : à l’heure actuelle, le paysage éditorial français représenté par le SNE (Syndicat national de l'édition) me paraît aussi mal représenté que l’était le monde rural par la FNSEA avant l’apparition de la Confédération paysanne.

2. En introduction de son ouvrage, Jérôme Vidal se prononce, lui, pour « que les éditeurs indépendants, et tous ceux que l’avenir du livre préoccupe, s’associent et se donnent les moyens d’informer le public des menaces qui pèsent sur l’édition et d’amener les organisations politiques, du moins celles d’entre elles qui sont les plus susceptibles de le faire, à mettre en œuvre ces dispositions. » J’ai échangé là-dessus avec Jérôme lors du salon de l’Autre livre : il est opposé à la création d’un syndicat, préférant parler de lobbying, de groupe de pression, avec comme référence de type d’organisation et d’action le mouvement Act Up.

3. Probablement à la suite de telles discussions qui ont déjà dû avoir lieu auparavant, L’Autre livre avait proposé dans son Livre blanc (2005), et continue de proposer la mise en place d’un « comité de coordination des assoc. d’éditeurs indépendants. » À titre personnel, je dois avouer que cette proposition ne me plaît qu’à moitié, mais elle a le mérite d’exister, et probablement de pouvoir rassembler les partisans du syndicat comme ceux du lobby.

François Bouchardeau