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lundi 2 mai 2016

Six questions et sept réponses sur la Banalyse

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Tandis que se prépare à Paris une après-midi autour de la banalyse et de la publication des Éléments de banalyse - elle se tiendra le dimanche 26 juin à la Halle Saint-Pierre (1) - les deux cofondateurs du congrès ordinaire de la banalyse ont accepté de donner quelques précieuses informations aux alamblogonautes sur ce qui se tramait aux Fades, entre la gare au portillon grinçant et le carillon de l'hôtel voisin, aux alentours de 1980.
(Pour mémoire, nous en parlions un peu lors de la sortie du film de Patrick Viret, évoqué ici il y a quelques années, et là dans un journal littéraire.)
Il s'agissait d'abord, en 1982, dans un coin de nature français isolé et charmant, mais sans véritable piquant touristique, d'un congrès ordinaire dont l'objet était d'attendre les congressistes aux Fades, halte ferroviaire facultative d’une localité du Puy-de-Dôme (France). Comme le rappellent les éditeurs-concepteurs du volume sus-mentionnés, la "seule activité inscrite au programme officiel était, pour l’assemblée générale des congressistes déjà présents, d’attendre et d’accueillir les autres éventuels congressistes à chacun des trains. Le Congrès fut obstinément reconduit pendant dix ans, chaque troisième week-end de juin./ Tenant lieu de manifeste, le Congrès des Fades inspira d’autres propositions en France, en Belgique, aux Açores, en République socialiste tchécoslovaque, au Québec, etc."
La banalyse fit florès et le volume compilant des documents témoignant de la trentaine de "manifestations et expériences, ponctuelles ou périodiques" vient aujourd'hui donner un peu de lumière synthétique sur ce moment et sur ses participants. L'éditeur ajoute que le point est fait, désormais, sur "un état d’esprit, ironique autant que sérieux, qui invitait à déjouer collectivement les pesanteurs du réel." Précision importante : "S’il n’était pas de définition de la banalyse, était présumé banalyste quiconque, ayant eu vent du Congrès des Fades, avait été fortement tenté de s’y rendre."


Entretien avec Yves Hélias et Pierre Bazantay sur la banalyse

Dans le dernier tiers du XXe siècle naît la banalyse. Que dit-elle des courants de pensée antérieurs ?
La banalyse ne peut rien dire en elle-même car elle n’existe pas en dehors des banalystes, qui seuls peuvent répondre. S’agissant de ceux qui prirent l’initiative du C.OB, ce projet leur vînt à l’esprit après que de multiples références intellectuelles, plutôt en lien avec une possible transformation de l’existant, les aient imprégnés et influencés. Sur ce plan rien d’original : on retrouvera les grandes figures de la pensée émancipatrice – figures marxiennes et freudiennes notamment – mais que nous interrogions sous l’angle de quelques questionnements particuliers : qu’est-ce que l’idéologie et l’efficacité de son mode opératoire ? qu’est-ce que le « fétichisme de la marchandise » ? qu’est-ce que cette « économie politique du signe » qui étend si magistralement son empire ? Cependant, nous n’avions ni le talent intellectuel, ni la prétention,, et encore moins l’audace pour ajouter un chapitre théorique à l’élucidation de ces questions, qui doivent aujourd’hui sembler bien désuètes à beaucoup de lecteurs de l’Alamblog. Aussi, parmi toutes ces fécondations qui nous ont nourri, non sans le risque de la confusion, nous nous sommes finalement repérés du côté des pensées qui avaient fait naître, comme vous le dites, des « courants ». Non point bien sûr ces courants politiques de masse au sinistre bilan, convoquant des croyants au nom de quelque vérité historique, mais des courants ayant pu réunir librement, transitoirement et joyeusement, quelques individus éclairés, attachés à rechercher ensemble ce qu’il était possible d’expérimenter pour « changer la vie ». A ce titre les courants surréalistes et situationnistes, et leurs mobilisations respectives des ressources interactives du jeu, définissaient l’horizon le plus tangible de nos repères historiques et de ce que nous avions sincèrement le désir de prolonger. Beaucoup plus que leurs idées, par ailleurs si stimulantes, ce sont leurs méthodes d’expérimentation pour construire des formes inédites de relations humaines que nous souhaitions prendre en héritage. Mais avec un droit d’inventaire : comment désamorcer le risque de dérive vers la stérile mondanité artistico-littéraire s’agissant de l’héritage surréaliste ; comment tuer dans l’œuf le risque mortifère d’enfermement dans le purisme dogmatique s’agissant de l’héritage situationniste. Évitement de la forclusion culturelle, évitement des diktats de la vérité politique, tels étaient les prérequis que nous léguaient ces courants de pensée antérieurs quand nous avons souhaité ajouter le moment banalytique pour poursuivre cette critique de l’existant dont ils avaient eu l’immense mérite de nous transmettre le désir.

C'est la conjonction de deux esprits qui la forge. Doit-on dire qu'il y a courant, groupe, mouvement ? Comment définir ce qui s'élabore ?
Nous avons été effectivement deux à jeter les bases de la banalyse. Et ce n’est pas fortuit. Cette dualité est même constituante et était une manière de placer la banalyse hors la sphère de la propriété intellectuelle. En effet, dans la période de maturation qui a précédé l’invitation au premier Congrès, nous avons eu l’occasion de mesurer dans notre entourage les effets délétères du narcissisme artistico-littéraire, les fatigantes insatisfactions du « moi créateur » et les impatiences stériles de ceux qui s’inquiètent d’être reconnus comme « auteurs », en particulier lorsqu’il s’agissait d’élaborer quelque chose en commun. Aussi souhaitions-nous tourner résolument le dos à toute posture individualiste autocentrée et, en faisant une proposition que nous n’envisagions guère à comme une « œuvre », faire en sorte qu’elle se décale des catégories traditionnelles de l’appropriation des idées, et d’abord de l’auteur individualisé. Comme vous le dites, la banalyse se place effectivement sous le principe constitutionnel de la conjonction. C’est un point essentiel et, entre les « fondateurs », il y a toujours eu une indéfectible fidélité à ce principe. La banalyse n’appartient à personne, et surtout pas à ceux qui ont pris l’initiative de la convoquer sous la forme d’un congrès. L’invitation au C.OB n’est pas l’invitation à se rallier à la pensée d’un « auteur » - sauf à considérer qu’il y en a déjà au moins deux – ce qui crée une ouverture et une incertitude quant au sens de la proposition, à l’image de l’indétermination même de l’objet du congrès. Se rendre au congrès c’est accepter de partager un « espace du malentendu » où chacun a ses propres raisons d’avoir jugé important de prendre le risque de perdre son temps. Dans cet espace il faut toujours compter avec la part de l’autre, sans avoir la certitude qu’un auteur pourrait venir délivrer le sens ultime et véritable de la présence au congrès. Dans cet espace, est-ce un groupe, un courant, un mouvement, un collectif qui prend corps ? Force est de constater que toutes nos tentatives pour ordonner les banalystes à l’intérieur de tels repères organisationnels furent déjouées, et il faut s’en réjouir. La banalyse a plutôt été un espace projectif, une invitation à la conjonction de divers désirs de sortir des cadres existants. Cadres de l’ennui usuel, de l’emploi du temps conforme, des occupations normalisées, des intérêts prédéfinis et dirigés, du quotidien indéfiniment reconduit ? Plus qu’un groupe, un collectif ou un mouvement, on pourrait dire que ce fut une « société ouverte », accueillant toutes ces questions – et bien d’autres encore – sans qu’aucune d’entre elles ne parvienne à s’imposer comme ayant une valeur principale capable de subordonner toutes les autres et de tracer la voie d’une « idéologie banalytique ». Et, pour anticiper sur votre 3e question, chez les « fondateurs » eux-mêmes nul ne saurait aujourd’hui dire quelle fut la question principale ayant motivé le désir d’avancer la proposition banalytique du congrès. Car, pour autant que l’aspect subjectif de ces questions principales puisse être éclairé par les conditions objectives de nos biographies respectives, cette dimension personnelle a toujours été soumise, dès la fondation du COB, à la relativisation d’autrui. Nous étions deux et cette dualité est fondamentale. Ce principe salutaire de relativisation de la toute puissance du sujet individualisé, qu’il soit artiste, auteur, penseur ou créateur inspiré, est d’ailleurs peut-être ce que nous avons de mieux à léguer, sur le plan de la méthodologie de l’action, aux potentiels continuateurs d’une critique joyeuse des conditions existantes.

Les circonstances de la cristallisation de la banalyse ne sont pas secrètes et ont été largement partagées. Les motivations "internes" de chacun des initiateurs en revanche, sont moins connues. Qu'elles-sont elles ?
Il reste très compliqué, sauf à faire étalage de considérations personnelles sans grand intérêt, de déterminer les motivations individuelles qui nous ont conduits à ouvrir le chantier banalytique. La seule chose que nous pourrions dire, à l'instar de Flaubert à la fin d'un de ses romans "C'est là ce que nous avons eu de meilleur".

Quelle audience la banalyse a-t-elle obtenue ? Et dans le temps, comment s'est-elle propagée ?
L’audience fut à la fois limitée et relativement substantielle, si on la mesure à l’aune des faibles moyens qui ont été consacrés à la « publicité » de l’affaire. En elle-même la société banalytique a totalisé moins d’une centaine de « membres actifs » au cours des dix années d’activités autour du congrès ordinaire. Et le nombre de ses sympathisants attestés ne fut guère beaucoup plus élevé. Dans un premier temps c’est l’invitation au congrès qui a été le levier de propagation. Il y avait deux catégories d’invités : ceux avec lesquels nous avions un lien personnel, direct ou indirect ; ceux que nous invitions en raison de la teneur intellectuelle de leurs oeuvres, quand nous estimions qu’elle avait un lien avec notre proposition. Parmi ces derniers – écrivains, philosophes, artistes ou scientifiques – certains étaient invités sur un mode implicitement ironique, sachant que la brillance de leur pensée dans le ciel des idées et de la culture avait pour effet de les soustraire irréversiblement à toute confrontation au banal et, encore plus, au risque de perdre leur temps dans une expérience aussi dérisoire. Cependant, quand ils nous répondaient, les invités nous suggéraient aussi les noms d’autres personnes qui, à leurs yeux, étaient des banalystes en puissance et c’est d’abord ainsi que, par capillarité, nous avons progressivement étendu le nombre des destinataires de l’invitation aux Fades. Certains de ces invités exerçaient également dans le domaine de la critique littéraire ou artistique et de premières informations relatives au congrès sont parues dans la presse nationale en 1984, avant les deux pleines pages dans Libération en juin 1985. Des lecteurs de ces articles – en grand nombre après la publication de Libération – nous écrivaient pour manifester leur intérêt et c’est par cette voie médiatique que, dans un second temps, nous avons élargi le cercle des invités. Nous sommes ainsi parvenus à un seuil critique approchant les mille invités au congrès ordinaire. Comme l’invitation se faisait par voie postale, avec un pli assez coûteux car contenant la brochure Les Cahiers de banalyse, ce nombre a fini par excéder nos moyens très artisanaux, en dépit de l’impeccable solidarité des banalystes les plus actifs pour couvrir l’autofinancement de l’affaire. Et puis ce nombre n’excédait pas seulement nos modestes moyens, il s’avérait surtout stérile, ce que nous avons mesuré à partir du VIe congrès à la fois au vu des plis qui nous étaient retournés (« Inconnu à cette adresse ») et surtout en considérant la part croissante des invités qui ne nous adressaient jamais le moindre signe. Nous avons alors arrêté ce mode de propagation, en restreignant l’invitation au congrès à ceux qui avaient témoigné de leur intérêt et en enregistrant très peu de nouveaux invités après le VIIe congrès. Au fond, notre audience a toujours été élective – on était élu banalyste potentiel par un pair selon le mode la capillarité, ou on s’élisait soi-même en prenant contact après information médiatique – mais, sur la fin, les critères de l’élection banalytique se sont resserrés et exigeaient un minimum d’explicitation. C’était la fin donc. La « société ouverte » rencontrait ses limites.

Le banal l'est-il encore ?
1re réponse : La question de savoir si le banal "l'est encore" échappe sans aucun doute au propos de la banalyse qui, par l'effet d' une confusion peut-être entretenue par le terme même, voudrait qu'elle soit une sorte de regard esthétique sur le banal, comme si d'ailleurs, il existait un banal essentiel, alors qu'il est probable qu'il s'agisse là d'une catégorie éminemment subjective. Le propos de la banalyse est ailleurs, à la recherche d'un territoire collectif délaissé par les forces du spectaculaire, de lieux blancs, neutres, oubliés, insignifiants, là où nul enjeu de pouvoir ne pourrait s'exercer. Il ne s'agissait donc pas de magnifier le banal - ce à quoi certaines propositions de l'art dit contemporain excellent - mais d'afficher dans le hic et nunc du réel contingent une présence effective et jubilatoire, créer ainsi une sorte d'arrêt sur image collectif dans un temps et un lieu vide de tout investissement préalable donc ouvert à tous les possibles.

2e réponse : La banalyse n’est pas un banalisme. A nos yeux, dans cette affaire, le banal n’a jamais eu le statut d’un objet d’étude ou d’un centre d’intérêt particulier. La référence au banal cherchait plutôt à indiquer le désir d’un changement de posture qui soit en décalage par rapport aux attitudes dominantes dans les sphères intellectuelles et culturelles, lesquelles sont portées à privilégier l’original et l’exceptionnel, alors même que ces derniers sont clairement exposés à un processus de banalisation dans le contexte du « spectaculaire marchand ». Du point de vue banalytique, le banal ne désigne pas une réalité mais un envers symbolique, celui de toute une tradition culturelle, accentuée par la tradition du nouveau propre la modernité, qui dirige les esprits vers des valeurs dont nous percevions qu’elles étaient désormais devenues centrales dans la valorisation marchande. Par la symbolique du banal il s’agissait donc d’inviter à ne plus se satisfaire de cet infini jeu de dupes, et d’orienter les ressources réflexives vers des cheminements moins prévisibles, comme ceux qu’ouvrent les zones grises de ce qui est d’un « intérêt indéterminé ». La référence au banal est foncièrement stratégique, elle n’est pas ontologique. Nous n’avons jamais cru – Lucien Jerphagnon l’a montré dans sa thèse De la banalité – qu’il y ait du banal « en soi ». Tout, absolument tout, peut devenir banal à un moment déterminé. Il est vain de chercher à saisir quelque réalité stable sous cette catégorie. Le banal ne vaut donc pas, sous l’angle banalytique, en tant qu’il serait une essence durablement incarnée par certains objets. Il y vaut en tant qu’il désigne une « ligne de fuite » de la pensée, qui la convie aussi bien à relativiser les objets dont une certaine tradition lui impose la légitimité qu’à élargir le domaine expérimental de ses investigations. Cependant, au tout début de la banalyse, l’emploi stratégique de la référence au banal est encore insuffisamment élucidé. Le premier congrès invite à « une campagne d’observation du banal ». La formule est particulièrement malheureuse et sera source de confusion. Car ce résidu de banalisme peut voiler l'essentiel : l’invitation à partager une situation dont le sens est indéterminé.

Si quelque chose devait être modifiée dans l'approche de la banalyse, ce serait quoi ?
La question de l'aggiornamiento, si l'on ose dire, c'est-à-dire de l'adaptation aux temps actuels de la banalyse ne se pose pas vraiment. Il est probable que, pour de multiples raisons, la banalyse ne pourrait plus être aujourd'hui, si ce n'est comme "farce", parodie d'elle-même. La banalyse a en effet été le "symptôme" d'une époque aujourd'hui révolue, où s'épuisaient les idéologies totalisantes et moralisatrices. Qu'il puisse y avoir d'autres approches dont la forme et le sens ne sont pas encore prévisibles, dans le champ de la contestation de l'art par exemple, c'est possible, mais rien ne permet d'en prédire les modes d'apparition ni de préfigurer le type de questionnement qui pourrait les animer. Les ingrédients de la banalyse étaient finalement très ancrés dans un imaginaire hérité de la IIIe République qui en structurait l'expression concrète : les chemins de Fer, les discours, les banquets, vidés bien entendu de toute téléologie - ça ne servait à rien - , autant de signes qui, à l'ère de la digitalisation du monde, ne font sans doute plus écho aux préoccupations contemporaines.



Marie-Liesse Clavreul et Thierry Kerserho (éd.) Eléments de banalyse. - Caen, Le Jeu de la règle, 608 pages, 38 €

(1) La journée de la Halle Saint-Pierre aura lieu à partir de 14 h 30 en présence de Pierre Bazantay et d’Yves Hélias, les deux cofondateurs du Congrès ordinaire –, de Patrick Viret – qui réalisa un film sur cette affaire –, et des deux concepteurs et éditeurs du volume, Marie-Liesse Clavreul et de Thierry Kerserho. L'après-midi sera animée par Jean Lebrun.

vendredi 29 avril 2016

Sur le métier de biographe

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S'il devait être promulguée (espérons que non) une constitution de la république littéraire, elle devrait faire une obligation aux biographes de faire le portrait seulement d'hommes qui leur sont en partie similaires et congénères : on éviterait ainsi une quantité de livre mous, médiocres et faux."




Roberto Ridolfi Vita di Francesco Guicciardini, Rome, Belardetti, 1960 cité par Gianfranco Sanguinetti Argent, sexe et pouvoir. A propos d'une fausse biographie de Guy Debord. Prague, le 341 décembre 2015, Cahier du Refuge, mars 2016.



jeudi 28 avril 2016

Les couvertures du siècle dernier (LXIII)

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Henri Duvernois Recueil de contes. - Paris, Flammarion, 1964, 299 p.

mercredi 27 avril 2016

Acier contre acier

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Il faut reconnaître que les sabots font un bruit d'enfer. C'est acier contre acier. On n'y peut rien et ce sont des sons si aigus que, les premier jours, beaucoup croient entendre des cris. En réalité, il n'y a pas deux wagons transportant la même charge. Ils n'arrivent dont pas avec la même force dans les sabots. Ca suffit à modifier la tonalité des roues. C'est pour cette raisons que certains riverains ne s'habituent pas : c'est plus fort qu'eux, ils ne peuvent pas s'empêcher de tendre l'oreille.



Marcel Cohen et Jacques Le Scanff Deux textes sans titre et huit photos. — Paris, Le Préau des collines, 40 pages, 8 €


mardi 26 avril 2016

Tirer la feuille

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Et pendant que nous siestons, ici ou au pays du Soleil levant, les pages fusent du Grand Dévidoir, sans fin, alimentant heures creuses et boîtes à fantasmes, incessamment, toujours.


lundi 25 avril 2016

Emile Bergerat, par Maurice Hamel

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Émile Bergerat
Je ne sais comment la postérité jugera le grand ouvrier de lettres lettres qui vient de disparaître, ni quelle place elle consentira à lui accorder parmi les grands morts que l'on vénère ou parmi les immortels que l'oublie. Quoiqu'il advienne de sa renommée et de sa destinée, il faut se hâter de saluer la magnifique aventure de cette vie, toute attristée par l'amertume de n'avoir réussi à retirer, d'un long labeur et d'une lutte incessante, qu'ingratitude. et que défaite finale ! Oui, vraiment, il y eut, beaucoup de bravoure, de talent, de grandeur et de foi dans cette carrière où Bergerat entra avec le sourire et qu'il acheva presque dans le désespoir ; mais il y eut aussi beaucoup de colère, de dépit, d'indignation et de chagrin dans le continuel combat livré à la gloire qui ne lui vint pas, au succès qui, à peine approché de lui, se détourna en ricanant à la fortune qui s'appliqua à le fuit ! Il y eut de tout cela, et c'est ce qui est tout magnifique et triste, cet ensemble complet et douloureux qui fait de lui une des figures les plus respectables et les plus intéressantes de l'histoire de la littérature du XXe siècle... Poète, dramaturge, critique, publiciste, chroniqueur, il aborda tous les genres, non point hélas! avec un égal succès de notoriété, mais, mais avec incontestablement un égal succès de facilité, d'inspiration et de virtuosité. Dramaturge - dramaturge malheureux - il n'en apporta pas moins à la scène des "situations" brillantes et singulières qui auraient pu l'enrichir si elles avaient été servies par une langue plus sobre et inscrites dans une formule plus incisive... Il "délayait" interminablement, sans tenir compte de la mentalité spéciale des foules, et de la nécessité de s'y adapter... Poète, ilé tait mieux à son aise, libre de manier les mots, de jongler avec les vocables, de chevaucher la chimère, de bondir dans les nues, de créer personnages, formes, caractères, épisodes, selon son caprice, selon son inspiration qui était originale et féconde... Il est déjà "lui", dégagé de toute contrainte, libéré de toute servitude... Mais c'est, véritablement, comme chroniqueur qu'il était passé maître... Aux qualités prodigieuses dont la nature l'avait gratifié, aux qualités purement "intellectuelles », au lyrisme, à l'amour des images, au sentiment musical des formes et des rythmes, il joignait quelque chose qui fait l'homme plus fort et rend le talent plus sonore et plus humain. Ce quelque chose c'était la colère, la haine, l'ironie terrible, le sarcasme prompt et vengeur comme un fer de lance... On a pu dire de lui que c'était un des plus cruels chroniqueurs d'il y a vingt-cinq ans, avec Jean Lorrain, Paul Bonnetain, Catulle Mendès, Octave Mirbeau, au temps splendide où Fernand Xau réunissait les plus belles intelligences littéraires, à l'époque à la littérature - et quelle littérature ! - était le seul aliment quotidien du public... C'était aussi celui du grand reportage, du reportage substantiel de Jules Huret et d'Emile Berr.
Bergerat, sans atteindre jamais le diapason du pamphlet, se haussa à celui de la satire la plus ardente et la plus acérée: il y resta d'ailleurs toujours parisien et toujours poète, et c'est en cela que sa personnalité s'affirma d'un éclat si particulier ; il mêla le lyrisme à la gouaille, l'éclat de rire à l'hymne d'amour, les accent de la colère à ceux de la poésie, il confondit douleur, Passion, haine, tendresse, scepticisme et enthousiasme. Puis quand il avait écrit une étincelante chronique, toute saturée d'esprit, toute fleurie des grâces de sa plume, il se tournait vers de plus graves problèmes, et c'est alors qu'il devenait - à sa façon - philosophe et sociologue.
Un des sujets qui le passionnaient le plus et qu'il abordait, avec fréquence, c'était cette éternelle question du public et du théâtre.
On se souvient des luttes homériques qu'il soutint contre les directeurs qui lui refusaient ses pièces ou ne les lui prenaient qu'après de multiples tergiversations, et contre le public qui, lorsqu'enfin elles étaient jouées, se chargeait, de les faire retirer de l'affiche.... Alors, le pauvre Bergerat s'écriait :
« J'avoue cependant, dans ce malentendu entre la critique et le public, c'est le public qui. est le plus coupable ; et les directeurs de bonne volonté qui peut-être ne demanderaient pas mieux que de réagir, se brisent contre l'indifférence découragée de leurs spectateurs. Pourquoi n'impose-t-il pas sa volonté, et ne se révolte-t-il pas contre la fabrication débordante et le sempiternel ressassement ?
Le spectateur qui a préludé aux plaisirs du théâtre par un bon dîner, en proie aux lourdeurs de la digestions, ne reprend pas avant dix heures au moins la possession de ses facultés. Jusque-là, il faut le bercer mollement, avec des bavardages et surtout ne pas l'inquiéter par des propositions hardies. De là, deux actes de balivernes, nugea fugaces, dit Horace. Vers dix heures et demie, comme il est à peu près en état de comprendre l'exposé de la situation, l'auteur la lui expose. Naturellement c'est l'adultère. On ne traite pas d'autre chose depuis trente ans.
Oh ! oui, le public est responsable de cette ruine d'un art sublime, et s'il voulait seulement hausser les épaules, tout changerait en un clin d'œil" (13 février 1883). Voici maintenant ce que disait un critique notoire à l'époque où apparaissait pour la première fois Plus que Reine, à la Porte Saint-Martin : « Avec la représentation de Plus que Reine, à la Porte Saint-Martin, M. Emile Bergerat, auteur dramatique s'est-il désenguignonné. et va-t-il pour enfin, comme tant d'autres qui n'ont pas ses qualités d'esprit, de verve, de fantaisie poétique, se trouver en contact avec le public auquel il peut prétendre donner de l'amusement et l'émotion ?" Les lignes qui suivent sont particulièrement instructives en ce qui concerne la carrière de Bergerat jugée par le même critique. "Jamais écrivain n'accomplit plus pénible labeur, et ne fut poursuivi à ce point par la mauvaise chance. Journaliste brillant, critique d'art et de théâtre renseigné et partant sur les bonnes pistes allié à l'un des grands noms de la littérature de ce temps, il devait, semble-t-il, n'avoir qu'à se présenter pour réussir, là même où se prélassent et règnent tant de médiocrités.
"Tout au contraire, il lui a fallu attendre des années et des années pour voir quelques-unes de ses œuvres dramatiques s'animer de cette vie particulière que les spectateurs communiquent à une pièce par leur foule, leur approbation leurs bravos.
« Le plus grand des chefs-d'œuvre écrits pour la scène n'a pas exprimé tout ce qui était en lui, s'il n'y a pas eu, à son profit, cette connivence, cette collaboration des êtres réunis pour l'entendre."
Emile Bergerat fut-il un mauvais dramaturge ? Il ne m'appartient pas d'émettre, sur ce point, un jugement personnel. Les pièces lyriques furent-elles privées du souffle qui anime celles des grands maîtres, ou furent-elles simplement dépourvues de la construction et du métier théâtral qui imposent des œuvres plus médiocres à l'attention des masses ? Toujours est-il qu'il ne réussit jamais, dans le théâtre, aux joies et à la fortune de quoi il avait aspiré ardemment, patiemment et longuement !
Le public ne lui témoigna toujours qu'une indifférence injurieuse. Et la critique s'appliqua, de toutes ses forces a le décourager. Sarcey demeura son contemporain le plus féroce. Comme on lui faisait un jour remarquer qu'Emile Bergerat écrivait de fort belles préfaces à ses pièces, « l'oncle » répliqua avec un esprit qui ne lui était pas habituel :- Eh bien ! pourquoi ne fait-il pas jouer ses préfaces !

Maurice Hamel


Floréal, 3 novembre 1923.

dimanche 24 avril 2016

Courir tout nu sur la place de l'Opéra

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— Et pourquoi est-il en panne de sujet ?
— Parce qu'à chaque fois qu'il en trouve un, il se rend compte qu'il est éculé.
— Mais l'artiste ajoute toujours une touche personnelle au sujet traité, si bien qu'il en devient nouveau, au moins dans cette mesure.
— Ce n'est plus suffisant à l'ère des révolutions radicales. En effet, la science triomphante a relégué l'artiste dans la marge de la culture. Il aurait bien investi la place forte des grandes vérités, mais il n'en avait pas les moyens. Le coeur meurtri, il s'est lancé dans des mouvements de contestation, a écrit des anti-romans, inventé le théâtre de l'absurde, etc. Et comme les scientifiques avaient accaparé l'intérêt du public avec leurs équations énigmatiques, le artistes, défaits, ont voulu faire sensation en créant des oeuvres atypiques, obscures et étranges. Tu sais, si l'on ne peut pas se faire remarquer par une pensée profonde, on peut toujours essayer d'y arriver en courant tout nu sur la place de l'Opéra !




Naguib Mafhouz Le Mendiant. Traduit de l'arabe par Mohamed Chairet. — Sinbad-Actes Sud, 1997.



samedi 23 avril 2016

Bibliographie lacunaire de la collection Ciment

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Publiée à l'enseigne des Éditions sociales internationales, la collection Ciment était destinée à

Contribuer à la sauvegarde de la Culture et à la construction d'une littérature réaliste et Isco sociale : tels sont les buts de la nouvelle collection ciment publiée sous la direction de Renaud de Jouvenel


Echo du congrès de 1935, la collection ne publia que neuf livres durant deux années seulement. N'empêche, qu'on y lise et l'on verra de quel bois se chauffait le séduisant Renaud de Jouvenel.


Catalogue

Agnès Smedley La Chine Rouge en marche, récits traduits et adaptés de l'anglais par Renaud de Jouvenel. — 1937, 320 p.

CimentGustaveRegler.jpg Gustave Régler La Passion de Joss Fritz, roman traduit de l'allemand par Jeanne Stern. — Paris, Éditions sociales internationales, 1937, 344 p.

Tristan Rémy La Grande Lutte, roman. — Paris, Éditions sociales internationales, 1937, 291 p.

cimentOSTROVSKI.jpg Nicolas Ostrovsky Et l'acier fut trempé, roman traduit du russe par V. Feldman. — Paris, Éditions sociales internationales, 1937, 329 p.

CIMENTACIERANDREPHILIPPE.jpg André Philippe L'Acier, roman — Paris, Éditions sociales internationales, 1937, 253 p. (Prix Ciment 1937)

John Dos Passos 1919, roman traduit de l'anglais par Maurice Rémon. — Paris, Éditions sociales internationales, 1937, 2 vol. (287 et 293 p.).

CimentVICTORFINK.jpg Victor Fink Légion 14, roman traduit du russe par Charles Steber — Paris, Éditions sociales internationales, 1938; 252 pages,

Marthe Arnaud Manière de blanc. Préface de Marcel Griaule. — Paris, Éditions sociales internationales, 1938, 223 p.

Jorge Coronel Icaza La fosse aux Indiens, roman traduit de l'espagnol et préfacé par Georges Pillement — Paris, Éditions sociales internationales, 1938, 209 p. Le titre annoncé était celui de l'original en espagnol : Huasipungo.



vendredi 22 avril 2016

Un caprice de chérubins

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Un jour, quelques-uns des chérubins entendirent parler des activités éreintantes auxquelles se consacrent les gens sur Terre pour passer le temps. Ils demandèrent humblement au Padre Eterno de leur accorder la permission de faire une petite gita dans le monde et d'avoir un petit diavolo pour s'amuser, la prochaine fois qu'ils ne seraient pas de service. Le Padre Eterno, qui ne vous refuse jamais un caprice quand Il sait que cela vous permettra de recevoir une leçon, fit le signe de la croix et dit : "Je vous accorde cette permission".





Baron Corvo (Frederick Rolfe) L'Hérésie de fran Serafico et autres histoires que toto m'a contées. Traduit par Francis Guévremont. Préface de Julien Delorme. — Paris, L'Oeil d'or, 80 p., 12 €


jeudi 21 avril 2016

Walser et l'humour

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La fille de la maison industrielle me parut aussitôt très jolie, sinon belle. Elle me semblait svelte, mais pas trop. Par ailleurs, je voyais qu'elle était habillée avec élégance, bien que l'auteur ne fît aucune allusion dans ce sens. Pour une raison indéfinissable, elle me paraissait belle. L'humour, d'ailleurs, était introuvable dans ce petit livre. Du moment que je suis peut-être moi-même plein d'humour, le manque de drôlerie de l'oeuvre que je lisais me fut sincèrement agréable. A mon avis, les natures joyeuses lisent de préférence du sérieux, de même que les gens sérieux aiment à se faire sourire par de douces gaudrioles. Suis-je un ami de la réflexion ? Certainement ! Lorsque je suis en situation de pouvoir écrire de façon réfléchie, je me donne à moi-même l'impression d'être heureux, c'est-à-dire d'être éminemment intelligent. Tout en croyant que les humoristes, à force de vouloir faire de l'humour, peuvent de temps à autre devenir mélancoliques, je poursuis le compte rendu de mon histoire, que l'on peut appeler une histoire d'amour, dans laquelle l'amour se présent sous deux formes, l'une habituelle et l'autre, insolite.





Robert Walser, "L'enfant adoptif" in Marion Graf Robert Walser, lecteur de petits romans sentimentaux, suivi de trois texte inédits de Robert Walser. - Lausanne, Zoé, "Mini-Zoé", 48 pages, 4,50 €



mercredi 20 avril 2016

Châteaux royaux de Roumanie (Ilarie Voronca)

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La Roumanie
Châteaux royaux

Chacun des huit châteaux appartenant à la famille royale de Roumanie a un charme et une beauté qui lui sont propres. Qu'il s'agisse des deux palais royaux de Bucuresti (celui situé sur la Calea Victoriei et celui de Cotroceni), qu'il s'agisse fies châteaux de Bran, de Balcic, de la Maison de Copäceni où surtout des châteaux de Peles, de Pelisor et de Foisor à Sinaia, on retrouve non seulement le goût le plus raffiné, allié aux lignes les plus artistiques et sobres, mais aussi de vraies richesses d'art ancien, moderne ou national.
L'aile gauche du Palais Royal situé dans la Calea Victoriei à Bucuresti, résidence permanente de S. M. le Roi, est une vieille demeure datant de la première moitié du XIXe siècle et ayant appartenu jusqu'en 1851 à la famille de boyards des Golesco. Dès la première année de son règne (1866), le roi Charles Ier a transformé l'ancien palais en une vraie résidence royale. Une partie du palais ayant subi un incendie en 1926, c'est le 1er janvier 1935 qu'a eu lieu l'inauguration des nouvelles grandes salles, refaites sous l’œil attentif et si profondément connaisseur de S. M. le roi Carol II.
Les meilleurs architectes et artistes du pays ont été appelés par S. M. le roi Carol II pour réaliser une œuvre durable et authentique. La grande salle du trône est construite dans le style Adams et décorée avec des peintures et sculptures dues aux meilleurs artistes roumains vivants. Les salles du palais ont des intérieurs vraiment royaux. Elles renferment une très riche collection de tableaux de la Renaissance italienne, des écoles flamande et espagnole, ainsi que des tissus et des objets d'une valeur artistique inestimable.
Le Palais de Cotroceni (banlieue de Bucarest) est un vieux monastère datant du XVIIe siècle, transformé, en 1866, en résidence royale d'été.
A Bran, dans le cœur sauvage des Carpathes, la reine Marie et le roi Ferdinand Ier ont transformé en féerique résidence royale d'été un vieux château médiéval datant du XIIIe siècle. Ce château, tant par sa position que par la beauté de ses intérieurs roumains, est une vraie merveille.
La reine mère Marie a apporté le même enthousiasme et la même science dans l'édification et l'arrangement du château de Balcic, sur la côte de la Mer Noire. Ce château, en style oriental, est un attrait de plus pour les visiteurs de l'admirable station maritime de Balcic. C'est toujours la reine mère Marie qui arrangea les maisons royales de Copäconi et de Scrovistea.
Mais ce sont les châteaux de Peles, de Pelisor et de Foisor, à Sinaia, qui jouissent de la réputation la plus unanime tant par les traditions qui se rattachent à eux (le château de Peles a eu son cinquantenaire en 1933) que par la beauté sans égale des sites au milieu desquels ils s'élèvent et des grandes richesses artistiques qu'ils renferment.
Sinaia est une localité alpine qui n'a rien à envier du point de vue beautés naturelles aux stations similaires suisses. Endroit rêvé pour les vacances d'été, on y trouve aussi toutes les conditions nécessaires aux sports d'hiver (Sinaia possède une des meilleures pistes de bob de l'Europe).
Le château de Peles, commencé en 1873, a été inauguré le 7 octobre 1883. Le roi Charles Ier a entendu y créer non seulement une résidence d'été, mais aussi une œuvre parfaite que l'on pût léguer aux générations futures. Construit dans le style de la Renaissance allemande, le château de Pelés se compose d'un édifice central avec une ancienne cour intérieure couverte d'un vaste plafond mobile; à droite se trouve une méniane à double étage, et à gauche une aile attachée au corps principal par deux galeries qui entourent une deuxième cour, dite cour d'honneur. Ce château est un vrai musée qui fait honneur au pays tout entier. La collection de tableaux est distribuée dans toutes les chambres, en décorant somptueusement les murs et s'adaptant au mobilier précieux et rare. On peut ainsi admirer de salle en salle des tableaux d'une valeur inestimable, tels des Gréco, Rubens, Titien, Van Dyck, Rembrandt, Velasquez, Murillo, Breughel, etc.
La position du château est féerique. A ses pieds coule l'eau du Pelec. A proximité se trouve le château du Pelisor, sous lequel coule en susurrant le petit ruisseau du Pelisor.
Le château « Pelisor » a été élevé par le roi Charles Ier pour le fils héritier de Ferdinand Ier aujourd'hui Carol II, roi de Roumanie. A proximité se trouve également le beau château du Foisor, où est né le roi Carol II et où Sa Majesté aime habiter aussi actuellement.
Ces châteaux sont tous une preuve vivante du goût et du sens artistique de la famille royale de Roumanie.

Ilarie Voronca
.

L'Européen, hebdomadaire économique, artistique et littéraire, vendredi 20 Septembre 1935.

mardi 19 avril 2016

Babel, par Émile Malespine

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Babel


Indee. Buesno-Aires à 9 milles milles ?
C'est tout près : 2 secondes par la T.S.F.
Creuset de Babel chez Berlitz.
Four électrique des langues chauffé par les Transats et les railways.
... You say ?
Je ne comprend (1) pas. Air connu.
On ne sait plus parler français.
I d'ont speak english y no sé hablr espanol
weder Deutsch noch Italienisch sprechen
con una grande facilità.
Le pickpocket se sert chez le voisin pour éclairer sa chandelle. Il y a trouve de quoi nourrir la langue caméléon.
Alas poor Footit !
Ils l'ont cristallisée dans le dictionnaire et desséchée
dans les herbiers des grammaires.
Ca sent le moisi !
Point critique. La langue s'évade et passe à l'état liquide.
Elle coule, incodifiable, à travers mille bouches.
Les mots vivent dès qu'il (1) sont prononcés.
Monsieur Larousse et les académies n'enregistrent que les naissances légitimes.
Et les autres ?
Une pose..... Dédain...... Indifférence.....
On cause.
Arrivent la reconnaissance et la naturalisation.
Ils sont bientôt de la famille.
Les philologues y perdent leur latin pour les inscrire.
sur (1) les registres de l'état civil.
Le dictionnaire se forme au wagon restaurant.
On y met, avec la carte du lunch, quelques mots dans sa poche.
On les ressort. Ils passent dans les fonographes des journalistes, qui les distribuent comme des prospectus.
La réclame porte. Les hommes — comme les femmes — aiment les magasins de Beautés. C'est bon marché
et ça fait chic. Bueno Bonito y Barasto.
A bon compte on approvisionne son vocabulaire de mots savants. Les perruches répètent toujours la leçon.
Les ventres digèrent. Ils apprennent les langues et s'en Nourrissent. SALADE RUSSE formée surtout d'ANGLAIS
Ils sont partout ! Les anglais speak english.
Les américains speak english.
Les japonais speak english.
Les chinois speak english.
Les australiens speeak english.
Les canadiens speak english.
And we
WE WILL SPEAK ENGLISH ALSO
Pas tout à fait.
Numérotez 1. Centre de gravité : Pacifique.
Mais le singe copie l'enfant ; l'enfant singe l'homme.
L'américain est un enfant organisé.
On troque.
Nous standardisons, taylorisons.
Quelle belle esthétique faite avec rien.
Rien L'ESSENTIEL.
Les sauvages se tatouent. Ornement. Tatouage.
Eux. Ils viennent chercher chez nous nos vieilles lunes.
romantiques ou gréco-latines. Ils déménagent les antiquités.
poussiéreuses et les toiles barbouilles qui ensbombre l'ossuaire de nos musées.
Avec cela, ils tatouent leurs buildings.
Chez nous : Mobilier standard (1) par pure esthétique.
Donc l'enfant singe l'homme et copie jusqu'au son de sa voix.
C'est pourquoi il y a aura du français dan la macédoine américaine.
No tenga usted cuidado !
Il y aura aussi de l'espagnol.
J'arrive à Buenos-Aires. America del Sur !
TOdas la lengas se encuentran en una misma.
Ils travaillent ferme à l'Espéranto futur.
L'autre. El actuel.
Une invention de grammairien.
Langue immuable ? Misère !
Rien ne l'est.
Tout se transforme.
Struggle for life où les mots les plus fort vivront.
Les chemins de fer, les avions et les transats sont les grammairien de la langue internationale.


Émile Malespine

Lumière, 15 janvier 1922.

(1) Sic (NdE).

Émile Malespine

Ilustration du billet © Draco Semlich 2015.

lundi 18 avril 2016

La littérature à trou

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Le 30 novembre 1829, Charles Dovalle est mort, tué lors d'un duel absurde comme il s'en déroulait de temps en temps parce qu'un article n'avait pas eu l'heur de plaire. Dans le cas présent, c'est Mira-Brunet, le directeur du Théâtre des Variétés qui tua le jeune homme de lettres par balle en 1829 à Paris pour un mauvais calembour et dans des circonstances un peu scabreuses.
Mal reçu par Mira en son théâtre, Dovalle s'était autorisé une pique en écrivant que le directeur des Variétés ne serait jamais un "Mira beau". L'autre, qui était laid, le prit fort mal et bien qu'il eut été blessé le premier à l'épaule par l'épée de Dovalle (qui n'avait pourtant jamais tiré), imposa la poursuite du duel, mais au pistolet cette fois. Dovalle y laissa la vie.
Là où l'anecdote prend un accent terrible, c'est lorsque les amis du défunt trouvèrent dans son portefeuille traversé par le projectile un papier plié où figurait le brouillon de son poème en cours, le dernier. Naturellement, ils publièrent un recueil posthume de ses écrits poétiques, auxquels Victor Hugo donna une préface avec Charles Louvet. Puis, un peu plus tard, Edouard Fournier repris le poème dans ses mémoires au moment de donner de Dovalle un souvenir.
Ne lésinons pas sur l'importance de ce livre, Le Sylphe puisque c'est là que Victor Hugo donna sa définition du romantisme. Né en 1807 à Montreuil-Bellay (49), Dovalle aura eu un vie fort courte. Dans ses écrits pour le Trilby ou le Journal Rose, il avait parfois pris le pseudonyme de Mlle Pauline A.



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Charles Dovalle Le Sylphe, poésies de feu Ch. Dovalle, précédées d'une notice par M. Louvet, et d'une préface par Victor Hugo. - (Paris), Ladvocat, Palais-Royal, 1830, XXIV-224 p.



dimanche 17 avril 2016

Bibliographie lacunaire de la revue Au Balcon

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Au Balcon, Revue mensuelle de littérature, d’art & d’expressions diverses. 1871-1914.
Paris, 1995 (Éditions du Fourneau), in-12, nombreuses illustrations, environ 224 pages en tout.
Du n°1 au n°7 (janvier juillet 1995), 32 p. par fascicule. Chaque livraison de 32 pages comportait un Lexique Rimbaud et un Dictionnaire des noms propres imprimés sur papier rouge et des textes critiques ou des présentations de Cathé, Chaléat, Coquio, Dommartin, Giocanti, M. & S. Laurent, Le Couëdic, Lefrère, Philippe Oriol et Christian Soulignac.
Ce dernier a doté d'une mise en pages singulière les sept brochures agrafées sous couverture crème imprimée et illustrée en noir, in-8, 21x14,5 cm, double feuillet central imprimé sur papier rouge.
Les numéros 4 et 5 d'avril et mai 1995 sont sortis fin octobre 1995, et le dernier numéro de Juillet 1995 est sorti fin février 1996.

Autour du directeur de la rédaction Stéphane Le Couëdic s’étaient regroupés des collaborateurs d’horizons très divers, tant politique que culturels mais dont le but commun était l’étude de cette période charnière entre le XIXe et le XXe siècle, 1871-1914.
La revue, initialement, ne devait pas s’intituler ainsi mais Au Balcon de l’Avant-Siècle, titre beaucoup plus explicite. La maquette du numéro 1 fut entièrement réalisée avec ce titre et quelques exemplaires spécimen imprimés pour faire connaître la revue.
Mais un éditeur parisien ayant transformé l’expression Avant-Siècle en marque commerciale, décision fut prise de faire tomber cette dernière du titre (afin d’éviter toute assignation) et il ne resta plus aux collaborateurs que le balcon pour s’accouder et regarder passer les gens.
L’organisation du contenu de chaque revue fut immuable pour tous les numéros : une première partie publiant des textes ou des documents d’époque et une seconde partie consacrée aux études. Au centre, pour les séparer, les pages rouges contenant le lexique Rimbaud et le dictionnaire des noms propres. La mise en page, furieusement « fin-de-siècle », offrait un contrepoint voulu au contenu. (C.L.S.).


n° 1, janvier 1995
Éditorial, Stéphane Le Couëdic.
Quatre lettre de P. Verlaine à M. Barrès, Christian Soulignac et Stéphane Le Couëdic.
Le quartier Latin, Maurice Barrès.
Lexique Rimbaud, Stéphane Le Couëdic.
Dictionnaire : G. Samazeuilh, Stéphane Giocanti.
Lettre de P. Gauguin à H. Nocq, Stéphane Laurent.
Villiers de l’Isle-Adam musicien, Stéphane Le Couëdic.
L’Avenir littéraire : les Hommes d’aujourd’hui - Léon Vanier, Georges Brandimbourg, note de Philippe Oriol.
Bibliographie des revues : Les Taches d’encre, Christian Soulignac.
Vie associative, Stéphane Giocanti, Stéphane Le Couëdic.
Actualités, Stéphane Giocanti, Stéphane Le Couëdic.

n° 2, février 1995
Éditorial, la Rédaction.
Lettre de Mécislas Golberg à Karl Boès, Catherine Coquio.
Feuilles volantes sur le symbolisme, M. Golberg, Catherine Coquio.
Le fantôme de l’Art nouveau, Stéphane Laurent.
Lexique Rimbaud, Stéphane Le Couëdic.
Dictionnaire : M. Golberg, Catherine Coquio.
Villiers de l’Isle-Adam musicien II, Stéphane Le Couëdic.
Pensées sur l’art, M. N. Whistler, traduction de S. Mallarmé, note de Stéphane Le Couëdic.
Bibliographie des revues : Cahiers Mécislas Golberg, Catherine Coquio.
Vie associative, Stéphane Laurent.
Actualités, Christophe Chaléat.

n° 3, mars 1995
Éditorial, la Rédaction.
Villiers de l’Isle-Adam musicien III - partitions, Stéphane Le Couëdic.
Je m’accuse par Jean Charles-Brun, Maurice Laurent, note de Stéphane Giocanti.
Lettre de Léon Bloy à Jean Charles-Brun, Stéphane Giocanti.
Variétés (divertissement), note de Christian Soulignac
. Lexique Rimbaud, Stéphane Le Couëdic.
Dictionnaire : Christian Beck, Berthe de Courrière, Christian Soulignac.
Léon Bloy et Alfred Jarry devant les cochons, Christophe Chaléat.
Enterrements, Jehan Rictus, note de Philippe Oriol.
Bibliographie des revues : Perhindérion, Christian Soulignac.
Vie associative, Stéphane Laurent, Stéphane Giocanti, Stéphane Le Couëdic.
Actualités, Christophe Chaléat, Stéphane Le Couëdic.

n° 4, avril 1995
Éditorial, la Rédaction.
Correspondance Bernard Lazare - Francis Vielé-Griffin, Philippe Oriol.
La création de l’école Romane, Jean Moréas, note de Stéphane Giocanti.
Barbares et Romans, Charles Maurras, note de Stéphane Giocanti.
La renaissance Romane, Pierre Quillard, note de Christophe Chaléat.
Dictionnaire : Marius André, Catherine Coquio ; Minerve casquée, Stéphane Le Couëdic.
Lexique Rimbaud, Stéphane Le Couëdic.
Autour de l’école Romane, Stéphane Giocanti.
L’Avenir littéraire : Entretiens politiques et littéraires - Bernard Lazare, Georges Brandimbourg, texte établi par Philippe Oriol.
Bibliographie des revues : Minerva, Stéphane Le Couëdic.
Vie associative, Stéphane Laurent.
Actualités, Stéphane Le Couëdic.

n° 5, mai 1995
Éditorial, la Rédaction.
L’enfant qui revient, nouvelle, Élémir Bourges, texte établi et présenté par Stéphane Le Couëdic.
Deux lettres d’Élémir Bourges à Émile Bernard, notes de Stéphane Le Couëdic.
Iconographie bourgienne, Stéphane Le Couëdic.
Printemps, poème, Élémir Bourges, texte établi par Stéphane Le Couëdic.
Lexique Rimbaud, Stéphane Le Couëdic.
Dictionnaire : Élémir Bourges, Stéphane Le Couëdic.
André Suarès critique, Henry Dommartin.
A propos de Pelléas et Mélisande, Vincent d’Indy, notes de Stéphane Giocanti.
Le centenaire oublié : Berthe Morizot, Stéphane Le Couëdic.
Bibliographie des revues : Le Symboliste, Christian Soulignac.
Vie associative, Stéphane Laurent.
Actualités, Stéphane Le Couëdic.

n° 6, juin 1995
Éditorial, Philippe Oriol et Christian Soulignac.
Couverture du n° 1 du Mercure de France, note de Philippe Oriol et Christian Soulignac.
L’Avenir littéraire : Les Hommes d’aujourd’hui - Alfred Vallette, Georges Brandimbourg, texte établi par Philippe Oriol.
Le Symbolisme, Remy de Gourmont, note de Christian Soulignac.
Lettre de Rachilde à Pierre Quillard et A.-F. Herold, notes de Christian Soulignac.
Carte de visites d’Ephraïm Mikhaël à Alfred Vallette, note de Philippe Oriol.
Quasi, Remy de Gourmont, notes de Philippe Oriol et Christian Soulignac.
Lexique Rimbaud, Stéphane Le Couëdic.
Dictionnaire : Louis-Pilate de Brinn’gaubast, Philippe Oriol ; Rodolphe Darzens, Jean-Jacques Lefrère.
Claude Terrasse et le Mercure de France, Philippe Cathé.
La fondation du Mercure de France, Philippe Oriol.
Bibliographie des revues : La Pléiade, Christophe Chaléat.
Vie associative, Stéphane Laurent.
Actualités, Christian Soulignac.

n° 7, juillet 1995
Éditorial, Stéphane Laurent.
Hugues Rebell et son maître Stéphane Mallarmé, documents sur leurs relations littéraires (1886-1892), Stéphane Le Couëdic.
Lexique Rimbaud, Stéphane Le Couëdic.
Dictionnaire : Hugues Rebell, Stéphane Le Couëdic.
Le corps de la peinture, Françoise Lucbert.
Le Grenier des Goncourt, Stéphane Laurent.
Bibliographie des revues : La Décadence, Christian Soulignac.
Pierre Saunier, marsien de l’Avant-siècle, Christian Soulignac.
Vie associative, Françoise Lucbert.
Actualités, Stéphane Laurent.

samedi 16 avril 2016

Le Préfet change d'île

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Le Préfet change d'île.
Un indice.


Illustration : détail d'une nature morte d'Emmanuel Sougez (1889-1972) de 1926-1928.

vendredi 15 avril 2016

Le motif de la curiosité

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Ce jour, le motif de la curiosité du Préfet maritime, c'est un petit volume des éditions des Presses de l'université de Québec, Je ferme les yeux pour couvrir l'obscurité de Kelly Berthelsen, Groenlandais né en 1967. Il vit à Gaqortoq, à quelques kilomètres du village inuit où il est né, Ammasivik. Son livre paru en janvier dernier en France surprend nos habitudes de lecteurs qui attendent des panoramas grandioses parcourus d'aiguillons de froid, d'éclats d'eau chaude et de nuages volcaniques. Et c'est une visite à un monde terrible que nous convie ce recueil, un monde où les êtres sont "rongés de pensées noires, de haine, de révolte et d’un profond désarroi moral et social". Faut-il ajouter qu'il y a quelque chose chez Berthelsen qui nous évoque Patricia Grace la Néo-Zélandaise ?


Je demande à mon ami préféré dans le monde de l'électricité s'il a vu l'obscurité qui se déverse des yeux des hommes. Non, il n' pas vu. C'est bizarre, car je vois l'obscurité tous les jours et je vois aussi tous les jours l'obscurité se déverses des hauts-parleurs de la radio. Et chaque fois que j'allume la télévision, je suis obligé de l'éteindre de nouveau, avant que la pièce ne devienne toute sombre. Peut-être a-t-il été endommagé par le monde de l'électricité et ne voit-il pas l'obscurité. Peut-être son âme s'est-elle brisée. Ou peut-être est-il sen train de perdre la vue. Pauvre homme, il risque d'être avalé par l'obscurité puisqu'il ne la voit pas.
J'éteins l'électricité et je me dépêche de m'habiller dans le noir. Parce que maintenant je m'apprête à avaler la seule lumière de ma vie. Je sors le paquet de lumière de ma poche et mes mains tremblent, j'ai la gorge nouée tant la lumière me manque. J'en avale, un et demi, parce que neveux être là où le soleil brille. Je les mastique d'abord dans la bouche, parce que comme ça le monde s'éclaircit plus vite.




Kelly Berthelsen Je ferme les yeux pour couvrir l'obscurité. Traduction du danois par Inès Jorgensen. Commentaire de Daniel Chartier. - Presses universitaires de Québec, 2015, coll. "Jardin de givre", 188 pages, 16 €

jeudi 14 avril 2016

Du prix selon Bernard

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Il est une lutte que tout notre immeuble suit avec une attention passionnée : celle contre les prix. Certes, on ne les ménage pas, il suffit pour s'en assurer de se promener dans Paris, de lire les communiqués de victoire que l'on publie dans la plupart des boutiques. On les "pulvérise", on les "sacrifie", on les é"crase" ; à notre étonnement, les prix paraissent ne pas se porter plus mal. Malgré l'immense déploiement de forces qui les cerne, non seulement ils maintiennent intactes presque toutes leurs positions, mais s'il leur arrive de céder un peu de terrain ici, c'est pour en regagner là ; un recul de quelques centimètres est compensé par une avance de plusieurs mètres. Pareils au roseau de la fable, ils plient mais ne rompent pas ; ils se redressent au contraire, avec une vigueur accrue, ayant encore gagné en hauteur. C'est à peine si on peut suivre leur croissance du regard. Ils font irrésistiblement songer à la pousse des bambous.



Marc Bernard Vacances surprises. — Finitude, 160 pages, 15,50 € NB Plusieurs ouvrages paraissent, en particulier une biographie de Marc Bernard par Stéphane Bonnefoi aux éditions du Murmure. Nous y reviendrons.

mardi 12 avril 2016

Titaÿana grande reporter

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Tradition bien établie dans le monde anglo-saxon (Nellie Bly par exemple), la grande reportère française n'est pas engeance courante lorsque Titaÿna, née en 1897, entreprend de parcourir le monde pour en faire le tableau. Le XIXe siècle a vu émerger la figure de la femme journaliste (Séverine, etc.), mais elle a rarement muté en journaliste grand reporter. Parfois en aventurière, ce qui est tout autre chose. (On en connaît ici et là un cas, en particulier dans la presse "mag" qui commence à voir le jour mais nous y reviendrons ici même un peu plus tard). Pour l'heure, parlons de Titaÿana.
Sœur d'Alfred Sauvy, Élisabeth Sauvy (1897-1966) est reporter à Paris-Soir dans les années 1925-1939. Elle fonde aussi le magazine Jazz, collabore à Vu, bref, c'est l'Andrée Viollis du mouvement ! En tout cas, son existence est exubérante et elle finit par tomber dans l'excès, au mauvais moment, et au mauvais endroit. Elle signe des articles collaborations et doit se retirer aux États-Unis, où elle se fait silencieuse.
Cette première réédition, qui paraît quelques années fait suite à la biographie de Benoît Heimermann (Titaÿna, l'aventurière des années folles, Flammarion, 2011) et à une première réédition de 1985 par Francis Lacassin. Cette fois, cette Une femme chez les chasseurs de têtes (Nouvelle revue critique, 1934) enrichie de "La Caravane des morts" (version presse) et d'un troisième reportage aérien en terre américaine ("10 000 km à bord des avions ivres"). Style incisif et imagé, parfaite "scénographie" de ses papiers, Titaÿana préfigure le journalisme de l'image animée et doit à sa personnalité assez remarquable un retour chez les lecteurs amateurs d'allant et d'exotisme.

« Le village approche. Encore quelques mètres et nous l’atteindrons. Je passe ma main sur mon front pour chasser un malaise : une odeur fade se dégage des pierres, l’air semble lourd de miasmes. C’est la chaleur sans doute ; de larges gouttes de pluie tombaient tout à l’heure. Pourquoi ai-je un désir d’air pur dans cette montagne ? Le Malais vers lequel je me retourne tient sa main sur sa bouche. Éprouverait-il la même oppression ? Son regard fuit le mien, il paraît vouloir éviter toute conversation. Le soleil est presque tombé, dans quelques minutes il fera nuit. Brusquement, à la suite de mon guide, je me trouve au milieu du village toradja. L’étonnement coupe ma fatigue et mes pensées. Saisie, je regarde les demeures inattendues. Sont-elles maisons, autels, tombeaux ? Je ne sais pas encore. En deux rangées parallèles elles bordent une place centrale. Des crânes humains suspendus à leur sommet attestent la vaillance des habitants. Chaque case est une sorte de caisson surélevé à deux mètres du sol par des piliers de bois lisse. La disproportion entre la puissance de ces fondements et la légèreté de ce qu’ils supportent évoque ces dragons massifs chevauchés d’une princesse rayon de lune. »


Titaÿana, Une femme chez les chasseurs de têtes (et autres textes) — Marchaily, 272 pages, 18 €

lundi 11 avril 2016

Des fous au Scalaire (part III)

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La librairie du Scalaire de Marc Malfant procède à la diffusion de son troisième catalogue consacré aux fous littéraires, hétéroclites et autres bizarroïdes.
Un sujet qu'il est bon de réviser de temps à autres pour éviter de prendre le potiron.
Mais oui, vous aussi.
Dans ce frais et réjouissant opus, on trouve sous 66 notices savantes quelques noms connus, comme ce poète de Tollemache-Sinclair, ce toqué de Berbiguier, ou l'utopiste Victor Coissac, et puis des gaillards fameux dont le nom n'était pas si notoire. Mais on ne va pas tout déballer ici !
Sachez qu'il est question d'Atlantide, de langues, de processus, d'écroulements et de Napoléons, et puis aussi de genèses universelles, d'organisation sociale (lyonnaise ou non) et de règne de la félicité.
C'est d'un grisant total.
Une prime à L'Évolution régressive de Georges Salet et Louis Lafont dont le titre nous enchante. On croirait réunis les patrons d'Ikea, de la Fnac et de Darty pour nous parler de la "société de services" et du capitalisme contemporain.
Rien sur le Panama en revanche. Si j'ai bien lu.


Librairie du Scalaire
10, rue des Farges
69005 Lyon
librairieduscalaire@orange.fr


dimanche 10 avril 2016

La Voix de Dieu et le roman français des années 1960

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Le soir, je lisais des romans existentialistes français des années 1960 — j'en avais hérité une bibliothèque entière d'un capitaine de brise-glace nucléaire, qui avait coulé dans ma piaule à l'époque de la privatisation. Cette lecture donnait à ma dépression une noble coloration européenne, mais cela ne durait jamais : il suffisait d'un trajet dans un tram bondé pour que le roseau pensant se transforme de nouveau en un looser juif et chauve.




Viktor Pelevine Dieux et mécanismes, traduit par Galia Ackerman et Pierre Lorrain. — Paris, Alma éditeur, 326 pages, 19 €


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