L'Alamblog

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lundi 24 avril 2017

Reclus président !


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Il faut s'y faire : tant qu'on n'aura pas compris qu'il nous faut un président comme Élisée Reclus, on se tapera des soirées électorales de zombies.
Mais un Reclus, ça ne se trouve pas sous le sabot du petit cheval.
D'ailleurs, il faudrait commencer par dégotter le cheval.
Et à moins d'être châtelain ou bourgeois enrichi dans la grande distribution (Plastiques et Malbouffes Réunis), le cheval...
Ce que l'on trouve aisément grâce à plusieurs éditeurs aussi convaincus qu'admirables, grâce aussi à Joël Cornuault, Federico Ferretti et Alexandre Chollier, ce sont les écrits d'Élisée Reclus (1830-1905), le penseur français le plus courtois, le plus humain et le plus pertinent de la seconde moitié du XIXe siècle.
Anarchiste convaincu, militant et théoricien, géographe et précurseur de l'écologie, réformateur de la pédagogie (sa nièce n'est autre que Pauline Kergomard; 1838-1925), il en faudrait beaucoup des comme lui. On a fini par s'en apercevoir. La preuve : la librairie française est en mesure d'étaler une trentaine de références sur ses tables. Et une trentaine d'ouvrages à condition de se limiter aux seuls opus signés d'Élisée, car si l'on compte gloses et biographies, c'est beaucoup plus. C'en est presque terrible : chacun veut avoir sa version de l'Histoire d'une montagne, et de l'Histoire d'un ruisseau et, ce mois-ci, c'est Arthaud qui en sort un nouveau tirage...
Mais tant mieux. Lire du Reclus ou à propos de Reclus, Élisée ou son frère Élie d'ailleurs, c'est toujours ne pas perdre son temps. A la seule enseigne des éditions Héros-limites, ce sont quatre volumes importants, et tout récemment encore dans la famille Benet, ce sont des lettres de Reclus, de Léon Benet, le dessinateur de certains de ses livres, et de leur éditeur commun Hetzel.

Mon cher ami,
Allez de l'avant : imprimez, je ne veux point gâter un livre jeune en le vieillissant un peu pour le mettre à l'âge de l'auteur.
Je comptais un peu sur la visite de M. Bennet et je l'aurais reçu avec joie.
Je recevrai aussi avec bonheur le livre que vous m'envoyez, puisque ce livre c'est vous.
Je vous serre bien cordialement et vigoureusement la main gauche, et la main droite avec caresse.
Votre dévoué
Élisée Reclus



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Élisée Reclus Lettres de prison et d'exil, précédées de "La Rivière et La Montagne", par Federico Ferretti. - A la frontière, 2012, 160 pages, 12 €
- Écrits cartographiques. Avec des textes de Franz Schrader, Charles Perron et Paul Reclus. Édition établie par Alexandre Chollier et Federico Ferretti. - Héros-limite, 205 pages, 12 €
- Les Alpes. Avec des textes de James Guillaume et Charles Perron. Édition établie par Alexandre Chollier et Federico Ferretti. - Héros-limite, 152 pages, 10 €
- Écrits sociaux. Édition établie par Alexandre Chollier et Federico Ferretti. - Héros-limite, 251 pages, 11 €
- L'Homme des bois. Les populations indiennes de l'Amérique du Nord. Édition établie par Alexandre Chollier et Federico Ferretti. - Héros-limite, 218 pages, 10 €
- Histoire d'une montagne. Préface de Joël Cornuault. - Arles, Actes Sud, "Babel", 2006, 226 pages, 7,70 €
- A propos du végétarisme. - Paris, Mazeto square, 2016, 17 p., 4,90 €
- Pourquoi sommes-nous anarchistes ? (1889). Avant-propos François L'Yvonnet. Paris, L'Herne, 2016, 95 pages, 7,50 € Etc.


jeudi 20 avril 2017

Turquie au coeur

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Alors que la mésaventure nous pend également au nez, il n'est pas inutile de rappeler que le retour des pouvoirs autoritaires n'est pas un leurre. Ils ont fait des ravages en Turquie depuis le coup d'Etat de 1980 avec les effets que l'on sait. Et le récent référendum du calife ne trompe personne, en particulier pas les opposants au régime, emprisonnés pour la plupart — sur ce point, le potentat a la vue large.
Le Préfet maritime et les habitants de son île souhaitent aujourd'hui saluer le peuple turque, lui adresser un signe amicale et l'assurer de son soutien dans le calvaire qu'il traverse.
Tous, ils recommandent aux lecteurs français de se pencher sur un ouvrage collectif publié il y a peu par les éditions Bleu autour où trente-trois écrivains turcs égrènent un peu de leur Enfance turque.
Parmi de très belles pages, nous recommandons celles de Şafak Pavey, femme politique, qui dans les "Principes élémentaires de philosophie" hérités de Georges Politzer (titre interdit par la censure dans sa jeunesse), raconte comment les fleurs de son jardin sentaient le poisson, et pourquoi cette odeur suspecte valut à sa famille la visite de l'armée.
Nous nous rappellerons bien de ces lignes lorsque le vert-de-gris et le kaki auront fini d'envahir nos rues.
Au sommaire de ce recueil varié et parfois touchant : Talât S. Halman, Demir Özlü, Rosie Pinhas-Delpuech, Seda Arun, Zeynep Avci, Gaye Petek, Selim İleri, F. Tülin, Gültekin Emre, Nedim Gürsel, Enis Batur, Tarik Günersel, Patrice Rötig, Sara Yontan, Ahmet Insel, Ayşe Önal, Esther Heboyan, Haydar Ergülen, Ayşe Sarısayın, Yiğit Bener, Birsen Ferahlı, Şehnaz Hottıger , Selçuk Yildiz, Elif Deniz Ünal, Ayfer Tunç, Samim Akgönül, Sema Kiliçkaya, Elif Daldeniz, Murat Yalçin, Sevengül Sönmez, Şafak Pavey, Azad Ziya Eren et Moris Farhi.

Elie Dentz (éd.) Une enfance turque. — Bleu autour, 2015, coll. "d'un lieu l'autre", 336 pages, 26 €



mercredi 19 avril 2017

Les incipits du siècle dernier

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La première fois que je me suis montrée nue à un homme, il a clamé partout que ma poitrine tombait : il ne connaissait pas les seins américains.





Jocelyne d'Agostino L'Enfant-dos. - Paris, Éditions Libres Hallier, 1978.



Illustration du billet : Pokulity Konstantin Ivanovich (Dnepropetrovsk, 1934-)

mardi 18 avril 2017

Superior stabat lupus

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Le marché de la Poésie approche à grands pas. Il est donc temps de vous appâter avec quelques beaux livres frais.
Nous commençons par le premier recueil de Leonardo Sciascia (1921-1989), le Sicilien qui donnait en 1950 ses premiers poèmes en prose, inspirés d'Esope au sujet de la dictature fasciste qui venait de relâcher son étreinte.
Pier Paolo Pasolini, séduit, en avait fait l'article, et l'on retrouve son commentaire dans le volume produit par la maison Ypsilon.
D'une simplicité frappante, ces fables n'usent guère de préceptes moraux : elles n'énoncent rien que les effets de la force brutale. Comme des haïkus de la férocité, elles placent sous nos yeux l'homme et la brute, la corruption de la puissance et celle de la peur, le déshonneur des politiques et des brutes.
Beau et imparable.


Leonardo Sciascia Fables de la dictature. Édition bilingue italien-français Traduction de Jean-Noël Schifano. Postface de Pier Paolo Pasolini, - Paris, Ypsilon, 80 pages, 15 €

lundi 17 avril 2017

Serge Essenine (1923)

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Lettres étrangères

Un poète russe : SERGE IESSENINE

Serge Iessénine a 27 ans, il est le chef du petit groupe de poètes imaginistes. Ce sont là quelques jeunes poètes, jusqu'alors à peu près inconnus, qui se sont liés d'amitié et ont décidé de se singulariser. Il y a de nombreux: cercles analogues parmi les écrivains russes d'aujourd'hui, cercles réunissant généralement un très petit nombre de membres : ainsi, les futuristes autour de Maiakovski sont quatre. les imaginistes sont eux aussi trois ou quatre autour de lessénine.
Pour se singulariser, il fallait faire quelque chose de plus fort que les futuristes ; ce n'était pas facile, ils ont quand même réussi. Tandis que les futuristes aidaient les Bolcheviks dans leur tâche quotidienne, préparant par exemple des milliers d'affichés illustrées pour la propagande, les imaginistes accaparaient l'attention à leur profit. Maiakovski en avait même gardé contre eux quelque amertume. Le groupe de lessénine a fait à Moscou plus de scandale que « Dada » à Paris, mais, ses membres étant à peu près tous d'origine paysanne, cela gardait un certain cachet original.
Ils se singularisèrent aussi par leur poésie, recherchant presque exclusivement le nombre et la rareté des images, d'où est venu leur nom. Un jeune critique enthousiaste d'eux, Abramovitch (il vient de mourir dans mie maison de fous), en dénombrait plus de deux cents, dans le seul Iessénine, consacrées à la lune.
Bien qu'ils soient submergés par ces Images à un point qui gêne parfois le lecteur, on peut malgré tout sentir dans les poèmes de Iessénine sa véritable simplicité, son sentiment vrai de la vie des paysans. C'est évidemment lui, de tout son groupe, qui a le plus de talent. De là le traiter de génie, comme le font ses amis, il y a malgré tout quelque distance. On peut trouver bon nombre de poètes d'avant la révolution qui ont plus de talent et plus de profondeur que lui. Mais on n'en parle plus, on ne les imprime presque plus, parce qu'ils ne sont pas communistes. parce que la mode est aux jeunes qui ont su se faire de la réclame. De même, avant la révolution, les premiers vers de lessénine, publiés voici une dizaine d'années, passèrent complètement inaperçus.
"C'est l'année 1919, me dit-il, qui est la plus belle de ma vie. J'ai vécu l'hiver avec 5 degrés de froid dans ma chambre. Quand on voulait écrire, l'encre gelait sur la plume. Quand des amis venaient me voir, je les recevais avec le samovar allumé de vieilles icônes. Faute de papier, j'écrivais mes poèmes sur les murs du monastère de Strastnoy. Pour obtenir celui-ci (il me donne une petite brochure), j'ai dû vendre mon pardessus. Faute de salle de réunion, nous allions lire nos poésies sur les boulevards aux prostituées et aux souteneurs. Nous étions même devenus avec eux de très bons amis. »
Toute l'œuvre du jeune poète, si admirée en Russie, tient en quelques minces brochures. Malgré la sympathie de la France pour ce qui vient de là-bas, malgré la valeur de l'œuvre, même, je ne crois pas que le succès en sera jamais retentissant. D'abord, ses images les plus belles ne sont que difficilement traduisibles, et, le seraient-elles que je doute qu'elles touchent la sensibilité française ou qu'elles lui paraissent neuves.il est bien difficile de se renouveler incessamment ou de produire beaucoup si on se cantonne exclusivement dans la recherche des images rares.
Il me semble qu'à part Tolstoï, Dostoievski et Gorki, la France ne connaît pas encore ce que la littérature russe a donné de plus original. Maïakovski même, avec son futurisme puissant, n'étonnera guère Paris. Il me disait cependant : "Si je pouvais y aller, en six jours, je le bouleverserais comme Dieu a bouleversé le chaos pour en tirer te monde." Iessénine y est allé, lui. Je l'y ai vu consumé de spleen, demandant déjà quelque chose d'autre. Il fait un beau voyage de noces (1), mais il ne voit rien de la vie de l'Occident, ignorant de sa langue, cantonné dans l'atmosphère des hôtels de luxe. Comme à un enfant, gâté, on lui montre tout ce qui est célèbre ou beau de réputation dans le Vieux monde et dans le Nouveau. Il s'ennuiera à Venise, sans doute, comme il s'est ennuyé à Paris. Comme à un véritable paysan russe, ce qu'il lui faut, c'est l'isba, la steppe vaste, la verdeur énergique d'une langue pleine de jurons. Rentré à Moscou, j'imagine qu'il arrachera faux-col et cravate, échangera, ses habits neufs contre la blouse et maudira tout à l'aise l'Occident "d'horreurs et de pourriture". Peut-être, lui aussi, appellera-t-il l'avalanche des Scythes sur la vieille Europe ? Et ainsi seront accomplis tous les espoirs de Trotzki en Iessénine, lorsqu'on lui permit ce voyage en Occident.

Arthur Toupine.



(1) On se souvient que le poète Serge Iessenine a épousé Isadora Duncan.


Les Nouvelles littéraires, 20 janvier 1923.

dimanche 16 avril 2017

En plein travail

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Plongé dans quelques livres récents, dont l'excellent Kinshasa jusqu'au cou d'Anian Sundaram (Marchialy), le Préfet maritime au travail.

Là, il fait une micropause pour tenir la pose.



Illustration : peinture, anonyme, Ukraine, XXe.



samedi 15 avril 2017

Humanités numériques, dit-il

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Lu dernièrement dans la presse :

Ce que les humanités numériques font, ou plutôt "nous font", c'est susciter de nouvelles pratiques en renouvelant les manières de faire des sciences humaines et des arts. L'humanisme numérique, lui, semble encore osciller dans un monde technique que se partagent les hérauts de la Silicon Valley en panne de Dieu et leurs détracteurs en quête de nouvelles Lumières.


Sur sa faim, bien sûr qu'on s'y trouve ensablé après une telle péroraison... — d'ailleurs, opposer aussi benoîtement les deux fléaux que sont religion et progrès, cela ne ressemble-t-il pas à une fraude à l'intelligence ?
Et puis, hein, à la fin :"De nouvelles pratiques" ? Mais pourquoi faire ? Ou plutôt pour quoi qui aboutirait à quoi ?
On parle d'humanités numériques beaucoup mais on n'en voit jamais la queue d'une sédimentations non plus que des fruits idéels bien probants.
Les habitants de notre île, basiques qu'ils sont, me font remarquer qu'il faut cesser de se plaindre des politiques quand on en est arrivés à ouvrir grand la porte qui bée sur la fenêtre non fermée qui donne sur le désert.
Epatez-nous, épatez-nous, disent-ils.

vendredi 14 avril 2017

La Tragique Aventure

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Nouvelles littéraires, 17 février 1923.


jeudi 13 avril 2017

Percy Fawcett et la civilisation amazonienne

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La cité perdue de Z... Elle en a fait couler de l'encre et s'évanouir dans la nature des explorateurs. Le plus célèbre d'entre eux, Percy Harrison Fawcett, a eu droit à plusieurs avatars, tout récemment encore puisque le livre de David Grann (2009) vient de voir sa version cinématographique paraître en France.
L'enquête de l'Américain reparaît en poche dans la foulée.
S'y raconte la vie aventureuse de l'Anglais Percy Fawcett, qui après un voyage topographie en Colombie était tombé raide dingue de la vie en forêt vierge, au point d'y retourner et de s'y perdre, corps et âme, à la recherche d'une civilisation dont il avait eu la démonstration en trouvant des poteries en pleine forêt... Une huitième et dernière expédition le conduisit à sa perte en 1925, et à celle de son fils, qui était parti avec lui. mais elle conforta sa mythologie au point que des expéditions partirent plus tard sur ses traces en espérant le retrouver, tout au moins des témoignages de son passage. Rien n'y fit, on perdit même les expéditions... Le fait que ses restes ne furent jamais découverts, non plus que celui de son fils et de ses partenaires, suscita beaucoup de rumeurs, de racontars et d'espoirs insensés... Avait-il atteint la cité de l'Atlantide qu'il cherchait ? douze expéditions successives se succédèrent en vain...
Cette obstination de la forêt à ne rien montrer et à ne rien rendre contribua naturellement à exciter les esprits. Un peu comme le triangle des Bermudes sans doute, ou l'Atlantide dont il se dit que, peut-être, c'est ce que cherchait au fond Fawcett. Bien entendu, ces "mondes perdus" eurent une influence conséquente sur l'imaginaire de son temps. Et sur le nôtre... Arthur Conan Doyle, qui se trouvait en relation avec Fawcett, se basa sur ses récits pour imaginer son roman Le Monde perdu. En 1911, Fawcett avait publié en effet le compte-rendu de ses premières explorations (la traduction a été rééditée chez Pygmalion). A l'instar du commandant Charcot ou Lawrence d'Arabie, Fawcett avait de quoi inspirer les apprentis rois du coupe-coupe. Il est devenu un élément majeur de la figure de l'aventurier-archéologue Indiana Jones. Et Allan Quatermain ne traîne pas ses bottes très loin.
Il y a quelques années, l'écrivain lyonnais Malek Abbou avait proposé une version de la fascination qu'un tel destin est de nature à exercer. Son livre s'intitulait Vies de Percy Harrison Fawcett, il était superbement sous-titré Du chien-tigre à double truffe aux lianes de l'illimité solaire. Malek Abbou concluait son livre en publiant une brèves de l'AFP... que vous découvrirez vous-mêmes. Nous n'allons pas gâcher le suspens.

Le curieux de toute cette magnifique histoire reste la découverte au début des années 2010, "grâce" aux effets dévastateurs de la déforestation amazonienne de plus de deux cents couloirs de circulation et canaux d'irrigation , ainsi que de poteries, justement...


David Grann La Cité perdue de Z. Une expédition légendaire au coeur de l'Amazonie. Traduit de l'américain par Marie-Hélène Sabard. - Paris, "Points", 432 pages, 7,95 €


Malek Abbou Vies de Percy Harrison Fawcett. Du chien-tigre à double truffe aux lianes de l'illimité solaire. - Perrières (Calvados), Impeccables, 2011, 40 pages, 12,50 €

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mercredi 12 avril 2017

Brand's Haide

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Arno Schmidt n'en a pas fini avec nous. même si c'est une vieille histoire depuis que feu Jean-Claude Hémery a proposé ses écrits à Christian Bourgois et Maurice Nadeau.
On n'en a pas fini avec Arno Schmidt non plus. On peut le lire et le relire - un truc que l'on ne peut pas proposer pour tous les romans que l'on lit, n'est-ce pas. Et la nouvelle édition de Brand’s Haide démontre encore qu'on ne peut faire l'impasse sur l'oeuvre de cet homme capital du siècle dernier.
Son roman date de 1951 et constitue une pierre de touche dans son parcours littéraire. Pour ceux qui n'en auraient jamais entendu parler, précisons qu'il est une immense rénovateur du roman d'après-guerre. Son livre est également, par conséquent, un point de rupture du roman contemporain.
Ici, pas la peine de tergiverser. (Et, s'il vous plaît, pas de commentaire sur la prétendue difficulté qu'il y aurait à lire Schmidt : l'argument équivaudrait à trouver Butor illisible ou Roberto Arlt hors d'atteinte. Quel(le) lecteur(rice) décent(e) oserait dire une chose pareille ?
Toujours aussi vif et impétueux que subtil et malicieux, Arno Schmidt a tressé dans ce livre un récit sur le thème de la pénurie, signalant au passage le retour d'un moralisme religieux infect, et stigmatisant la mémoire déjà effacée d’une population oublieuse des années passées sous le joug nazi. Son dispositif narratif est extrêmement intéressant : chaque paragraphe est lancé par une injonction placée en italiques puis se compose d’un filet de pensées, dialogues et notations dont le fameux traducteur Claude Riehl disparu en 2006 savait merveilleusement rendre les différents niveaux linguistiques ou référentiels. Un patchwork pour période sans, en quelque sorte. Et les références ne manquent pas (on vous laisse découvrir les admirables notes et postfaces d'Hubertus Biermann et Friedhelm Rathjen (traduite par Olivier Mannoni).
Le réfugié Schmidt tout juste libéré par les Anglais et personnage principal du livre - non superposable complètement à Schmidt lui-même, cela va de soi - louvoie entre la cabane à outils qui lui est affectée, une paire de réfugiées girondes, le manque de matériaux, le besoin d'avancer dans un travail intellectuel, sa biographie du romantique Friedrich de La Motte-Fouqué, et le bois de Brand'S Haide dont le nom est tiré de La Motte-Fouqué justement, puisqu'il s'agit de la forêt où ce dernier situait quelque scène hantée de sa jeunesse. Descendant des romantiques, Arno Schmidt l'est incontestablement. Il est même une sorte d’arrière-petit-fils de Jean Paul et entretient un cousinage lointain avec son contemporain Carlo Emilio Gadda et quelques-uns des fomenteurs d'opus étranges.
A lire incontinent si l'on veut pouvoir parler un peu de littérature du siècle dernier.



Arno Schmidt Brand’s Haide. Traduit par Claude RIehl. Notes et postface d'Hubetus Biermann et Freidhelm Rathien. - Tristram, 183 pages, 19 €


mardi 11 avril 2017

Un autre mauvais livre

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Dans le récent catalogue de la libraire Patrick Fréchet, ce commentaire poilant à propos du Tarantula de Bob Dylan (pré-originale pirate : Madison, Wisconsin, s. d., id est 1966, 700 €).

Tarantula — poubelle de mots, de déchets de mots, de lieux communs, de slogans, de cris, d'histoire sans intérêt : Coney Island au lendemain d'un week-end caniculaire — Tarantula est à ma connaissance le plus mauvais livre jamais publié de toute 'histoire de l'édition. Il est inutile de le lire — je peux le dire maintenant — sinon pour s'en convaincre.

C'est signé du traducteur Daniel Thérond dit Jack-Alain Léger dit Dashiell Hedayat et cela se trouve dans la postface à l'édition Bourgois, 1972.
Bien d'autres choses en ce catalogue, en particulier des exemplaires des Feuilles Inutiles de Jacques Maret et de la Novi Lef de Maïakovski avec leurs magnifiques couvertures de Rodchenko.


Librairie Patrick Fréchet
Le Pradel
12270 Saint André de Najac


lundi 10 avril 2017

Les couvertures de notre siècle (25)

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Les vacances d'été approchent, non ?
Comme vous l'avez constaté, l'Alamblog a fait jusqu'ici peu d'incursion sur les terres d'Harlequin.
Il fallait bien que ça arrive...
A cause des palmes sans doute.



Meg Donogue Nous étions les filles de la plage. Traduit de l'américain par Jeanne Deschamp. - Paris, HarperCollins, "Mosaïc", 2016, 370 p.


dimanche 9 avril 2017

Raymond écrit à Arthur

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Il n'aura pas eu le temps d'écrire beaucoup, Raymond Callemin, dit la-Science, guillotiné à l'âge de vingt-trois ans, en 1913. En tout cas pas la Java des bons enfants que lui prête Guy Debord par fantaisie — et que désormais on lui attribue sans vergogne —, non plus que des traités d'anarchisme qu'André Lorulot, compilateur douteux, rêvait dans son Chez les loups (L'Idée libre, 1922), roman fort suspect d'idéologie et d'arrière-pensées.
La lettre à Arthur Mallet de Raymond Callemin, recopiée à E. Armand (1), vaut donc prise de position décisive, et en ces temps de discours politiques et de grands "choix pour la France", il est bon de rappeler qu'il faut lire et lire et lire pour découvrir ce qui, derrière le grand rideau de velours rouge qui tombe sur la scène lorsque le public n'a plus besoin de savoir de quoi il retourne, s'ourdit et s'écrit par ceux qui vous veulent du bien.


Raymond Callemin Lettre à Arthur Mallet contenue dans une lettre d'Arthur Mallet à E. Armand, rédacteur en chef de l'En Dehors. — Bannes-Paris, Fornax éditeur, "Les typographes"(n° 1), 2016, leporello vertical de 8 plans au format calepin étroit (9,7 x 20 cm), 50 exemplaires, 45 €



(1) Un lecteur a réagi justement : non Armand n'est pas Emile. il est E. Saura-t-on s'il portait l'accent comme la casquette ?


samedi 8 avril 2017

Les frégates de Cornuault

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Une plaquette poétique charmante de Joel Cornuault pour finir la semaine et annoncer la parution de ses chroniques parisiennes en volume (on va en reparler très bientôt).
Ici, à l'enseigne du Phare du Cousseix, des malices, des délices peuplés et pétillants sur les choses, sur l'amour, sur la vie, dans le plaisir, dans la tendresse et dans le jeu.
Un fragment à peine indicatif pour vous rendre curieux :

Laisse tomber ces fauves
qui te tournaient vautour
comme seules puissances
d'avenir effectif.
Découper, fouailler, lacérer
quel idiome
— mâcher, déchirer !
S'ils voulaient masser
leurs crocs ou poudrer
je ne sais quels défoliants
dans tes gazons
quelle faillit, gazelle



Joël Cornuault Des Frégates merveilleuses. — Le Phare du Cousseix, 16 pages, 7 €

vendredi 7 avril 2017

Les Bonneff empagés

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Apparition d'un site consacré aux frères Bonneff sur le ouèbe. Ca tombe parfaitement puisque l'exposition Eli Lotar bat son plein — oui, Lotar, le réalisateur du documentaire Aubervilliers après-guerre (la seconde) où il décrivait une réalité sensiblement la même que celle des frères Bonneff un tiers de siècle plus tard.
Bref, sur ce site, on trouve rassemblées des écrits de l'Humanité, des Temps nouveaux et de Floéral Sont niés totalement en revanche les éditions en vente libre depuis 1970 (Vent du Ch'min, Esprit des Péninsules, Arbre vengeur). C'est dommage. Dans la dernière édition en date (infra), on apprend quelle fut la véritable édition originale d'Aubervilliers, comment elle fut diffusée et comment elle a disparu des radars. Beau travail néanmoins que ce site] auquel la collectivité unanime peut d'ores et déjà apporter les compléments dont elle disposerait. On ne sera jamais trop reconnaissants aux Bonneff pour leur engagement et leurs travaux.


Léon Bonneff Aubervilliers. — Talence, L'Arbre vengeur, coll. "L'Alamic", 336 pages, 19,90 €
Site : .

mercredi 5 avril 2017

La forêt bruit

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Les amateurs de nature vont se ruer sur l'excellent livre qui vient de paraître aux éditions Champ Vallon : il s'intitule La Forêt sonore et il est le fruit d’un colloque ouvert par Wim Wenders en 2015 au sujet des forêts.
Pour être précis, ce recueil d'articles passionnants ausculte la forêt en tant que paysage sonore.
Si l'on s'interroge autant sur le sort, la nature et les spécificités des forêts au coeur de l'anthropocène, c'est sans doute que la biologiste Rachel Carson alertait déjà la planète il y a cinquante-cinq ans au sujet de ce qu'elle nommait Le Printemps silencieux. Son constant était aussi simple qu'effarant : les oiseaux devenaient taiseux face à la disparition des espèces.
Dans un contexte aggravé La Forêt sonore fait le point sur la dimension sonore de la forêt évoquée par le cinéaste Bresson, le cinéma japonais, Adalbert Stifter ou le poète Robert Marteau dont la geste forestière bruisse fort.
Pour accompagner la lecture passionnante — prévoir une bonne plage de temps solitaire dans un endroit apparaisse, conseil de Préfet maritime), un cd offre les sons de forêts de cinq continents enregistrés par Fernand Derrousen.


Jean Mottet : avant-propos
Daniel Deshays : Le paysage une congélation du vivant
Paul Arnould, Christine Farcy : Le paysage sonore : un sujet inaudible pour les aménageurs forestiers ?
Charles Dereix : Les musiques de mes forêts
Pauline Nadrigny : L’écho des bois : une création originale de la nature ?
François Amy de la Bretèque : Retrouver au cinéma les bruits de la forêt médiévale
Philippe Roger : Bresson en forêt
Philippe Ragel : L’appel de la forêt. A propos de Lady Chatterley
Pascale Ferran – DH Lawrence)
Aline Bergé : La geste forestière : une écopoétique du paysage
Thierry Ameglio : Quand les arbres nous parlent de leurs contraintes environnementales
Jean Mottet : Autre forêt, autre présence : le cinéma à l’écoute de la forêt japonaise
Jose Moure : L’appel de la forêt chez quelques cinéastes contemporains : une expérience sensible
Claude Murcia : Les sons de la forêt : mimétisme, invention, détournement
Sebastian Thiltges : Une écologie du chant d’oiseau : poétique de l’écoute dans L'Arrière-Saison de Stifter
Fernand Deroussen : CD audio



Jean Motte (dir.) La Forêt sonore, de l’esthétique à l’écologie. — Champ vallon, 222 pages avec un CD, 24 €



mardi 4 avril 2017

Le Gravier des vies perdues

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Le Gravier des vies perdues de Dominique de Roux est un très bel opus poétique d'une quarantaine de pages (hors bibliographie). Il paraît au moment où se marque le quarantième anniversaire de la mort de Dominique de Roux le 29 mars 1977. Lui destinait ce texte, en signe amical et admiratif, à Ezra Pound dont la mort en 1972 à Venise l'avait surpris lui, l'éditeur, le lendemain de sa visite. Aujourd'hui l'hommage à Pound et à ses Cantos passe au carré et sert à rappeler de Roux. Ce n'est que justice puisque, en France et sans doute au-delà, de Roux fut celui qui extirpa le poète de sa gangue d'opprobre et de silence.
Et puis c'est dans ce genre d'écrit poétique, inspiré par l'usage poundien des idéogrammes que Dominique de Roux se montra le plus habile (on pense à ses fictions en particulier) à notre goût.
Fragments apéritifs /

L'usage en poésie de chanter pareillement la fumée


La poésie de Pound au prix du plasma.


Ezra, limier blanc de Botticelli, des pensées longues, de la certitude immédiate, ne se retournait plus. Il s'éloignait de la religion des parousies chétives. Et, sur nous, la bise tranchante, les files d'oiseaux sous le vent, ailes accouplées.




Dominique de Roux Le Gravier des vies perdues. — Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 12,90 €

lundi 3 avril 2017

La Marseillaise anarchistes (1894)

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(...)
La « Marseillaise anarchiste ».
Comme bien vous le pensez, je ne m'en suis pas tenu aux assurances paisibles de mon interlocuteur et j'ai acquis la certitude que les anarchistes milanais se réunissent souvent sous la présidence de l'avocat Gori, qui vient à ces réunions toujours accompagné d'un général russe qu'on m'a dit se nommer Aritoff, condamné à mort par la justice de son pays.
Ces réunions, où les intérêts du parti anarchiste sont sérieusement discutés, se terminent toujours par le chant de la Marseillaise anarchiste, dont je vous transmets le couplet le plus subversif:
Di auelacia schiere forte
Disfidanti ogni furor
Cavnlieri della morte
Cayalieri del dolor.
Noi fremmerno alla mattina
Gho sapesti il capo offrir
Alla vile gigliottina
E lo spirto aU' avenir.
Abbasso le frontière
Su in alto le bandiere
Salutiamo t'umanitâ
Sorgiamo contr'ogni tirannia
E combattinm la borghesia
Pugnnni, pugnam, pugnam
Per l'anarchia (1).
(...)
(1) Phalanges remplies d'audace,
défiant toutes fureurs,
chevaliers de la mort,
chevaliers de la douleur,
nous frémissons en sachant que chaque matin
nous pouvons offrir notre tête a la guillotine
et notre esprit à l'avenir.
A bas les frontières
Allons, bien haut nos bannières,
saluons, saluons l'humanité;
élevons-nous contre toute tyrannie
et combattons contre la bourgeoisie,
combattons pour l'anarchie.




Le Matin, 10 août 1894.

samedi 1 avril 2017

Les couvertures de notre siècle (24)

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Gaspard Delanoë Autoportrait (remake). — Paris, Plein Jour, "Les Invraisemblables", 2017. Couverture de Stéfani de Loppinot.



vendredi 31 mars 2017

Alfred Bonnardot saisi par les ailes

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Le Salon du Livre Ancien arrivant bientôt, c'est-à-dire la semaine prochaine, il paraît utile de faire un léger temps mort en profitant des nouveautés du domaine. Pour commencer, la parution du nouveau catalogue de la librairie Pierre Saunier fait apparaître, entre autres trésors inestimables, la valeureuse figure d'Alfred Bonnardot (1808-1884 ) dont nous avions eu à faire le tour naguère en nous occupant de la réédition des Ruines de Paris d'Alfred Franklin.(il se trouve que Bonnardot fut aussi - on verra pourquoi "aussi" - un des nombreux réutilisateurs du thème des ruines de Paris lancé au début de son siècle. Il se trouve que Bonnardot était un polygraphe sévère, dessinateur, historiographe, archéologue à ses heures, bibliophile et nouvelliste. Le libraire lui consacre une notice riche agrémentée d'une série de livres peu courants. Extrait :

Cela fait des années que l'on chasse le Bonnardot - c'est un petit gibier de choix, presque inaisissable car craintif, comme le loup avec l'homme. Même si le nombre de ses publications est digne d'une voucée de garennes, il est particulièrement difficile de l'apercevoir : d'abord à cause de sa taille, l'in-24 ou l'in-16, qu'il est mailaisé de loger dans les buissons d'in-8 ou d'in-12, ensuite - et c'est le princaipl - cause de ses tirages particulierment restreints, de 50 à 160. Loin d'être un vain fumet de librairie, ses fines brochures primesautières et facétieuses, parfaitement écrites, sont goûteuses, peline d'ironie et de poudriolle. Délaissements des publications sévères, elles valent bien d'empesés canard que l'on titre à la pétoire en salle des vente. (...)



Catalogue de la librairie Pierre Saunier
22 Rue de Savoie
75006 Paris
01 46 33 64 91

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