L'Alamblog

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jeudi 25 mai 2017

Charbonneau revient

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Tandis qu'ont reparu plusieurs écrits de Jacques Ellul, voici que son ami Bernard Charbvonneau (1910-1996) refait surface lui aussi grâce aux éditions RN qui font là un travail utile.
Auteur du premier manifeste écologiste, Le Sentiment de la nature, force révolutionnaire (écrit de 1937), Charbonneau n'aura connu la publication qu'à l'âge de 53 ans. Au moment où il écrit L'Homme en son temps et en son lieu, il est encore vierge de tout contact avec l'édition. Il n'en mène pas moins sa barque et pense, à l'abri des conformismes, initiant quelque chose qui ressemble beaucoup à la décroissance (Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel. - Anthropos, 1973 ; Médial éditions, 2012).
Charbonneau était convaincu que le XXe siècle était l'époque des totalitarismes et de la destruction de la nature, pour les mêmes raisons. Evidemment, il n'était édité qu'avec parcimonie et devait souvent recourir à l'autoédition.
Jacques Ellul le tenait pour une sorte de génie.
Il va falloir lire Charbonneau...


Ayant accepté d'être un homme, il me faut bien vivre dans le temps. Et vivre ne se réduit pas à l'automatisme d'une formule, c'est un art de dominer les contraires : à la fois libre à l'instant, et délivré de lui. Il me faut le temps d'être un homme : le civilisé qui traque les secondes ne l'est pas plus que le primitif somnolent dans la stagnation des siècles. Demain, il sera trop tard, chaque seconde m'est comptée, et pourtant je ne peux cueillir ce fuit hors de saison. Une vie, comme une oeuvre nécessaire, obéit à un rythme apparemment nonchalant qui est celui de l'univers, et non celui de notre trop brève existence. L'individu moderne confond souvent le sentiment de l'urgence qui est un bien, et la hâte qui est un mal : parce qu'il identifie se presser et agir, il détruit. (...)




Bernard Charbonneau L'Homme en son temps et en son lieu. Préface de Jean Bernard-Mangiran. - RN éditions, 64 pages, 7.90 €

Bernard Charbonneau Lexique du verbe quotidien. Edition établie et préfacée par Alexandre Chollier. - Héros-limite, 2016, 108 pages, 10 €
Bernard Charbonneau Prométhée réenchaîné. - La Table ronde, 2001, "La Petite Vermillon", 347 pages, 8.70 € Les ouvrages de Jacques Ellul sont également rééditées par la Table ronde.

mercredi 24 mai 2017

Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet

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Proche de Jean-Pierre Martinet durant sa période parisienne, Alfred Eibel publie un court volume de souvenirs où les lecteurs de Jérôme et autres Grandes Vies vont trouver une clé pour entrer dans l'esprit de l'oeuvre martienne.
Mieux qu'une longue thèse, les épisodes relatés par l'éditeur Eibel, l'éditeur et l'ami de Martinet, transmettent à qui sait entendre les ambiances, astuces de langage, récurrences, points de fixation ou points de fuite du langage et de l'univers martinien.
Une pièce sans doute un peu hirsute, à la manière eibelienne, mais assurément capitale pour entrer dans le vif.
En somme, la preuve par l'exemple avec figures présentes.



Alfred Eibel Dans la rue avec Jean-Pierre Martinet. Préface d'Olivier Maulin . Postface du Préfet maritime. — Metz, Editions des Paraiges, 116 pages, 13 €

Dédiées aux chauves-souris

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Dédié aux chauves-souris... et publié initialement en 1977 en version bilingue chez l’éditeur italien Cegna, le seul recueil de poèmes connu de Gabrielle Wittkop, Litanies pour une amante funèbre, était depuis longtemps devenu totalement introuvable.

À l’occasion du quarantième anniversaire de sa publication initiale, Le Vampire Actif rend son souffle à l’ensemble de ces trente-et-un maléfiques mantras. Une composition poétique d'un romantisme noir aussi inquiétant qu'une nouvelle de Kenzaburo Oê...



Gabrielle Wittkop Litanies pour une amante funèbre. Avec reproductions des collages de l'auteur. Préface du Préfet maritime. - Villeurbanne, Le Vampire Actif, reliure éditeur, 66 pages, 20 €



mardi 23 mai 2017

Obsèques d'un typo

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Un typo de la Une se précipita pour leur arracher le titre des mains, se rua vers les machines. Il pêchait déjà les lettres dans leurs tiroirs : les petits caractères dans le "bas de casse", les majuscules dans le "haut de casse". Les typos avaient une faon véritablement magique d manier les caractères légers et de les ranger dans leur composteur jusqu'à leur faire former des mots. Les "casses" occupaient une place de choix dans le "jargon" des imprimeurs. L'enterrement d'un vieux typo, le père Joseph en faisait foi.
Tous l'avaient aimé. Tous le regrettèrent. Et leur suprême hommage transporta la magie de leur langage jusqu'à à la dernière demeure du père Joseph : en l'occurrence le columbarium du Père-Lachaise, où il voulu être incinéré.
Quand on rangea ses cendres dans la boîte numérotée qui leur était assignée, au ras du sol, un typo murmura tristement :
-Pauvre vieux Joseph ! On l'a mis dans le bas de casse...
- Et avec le numéro 120, dit un autre d'un ton de voix lugubre.
- Sans vin !
- Il prendrait un drôle de bœuf s'il voyait ça ! dit le prote.



Hélène Parmelin Noir sur blanc. — Paris, Julliard, 1954; p. 502.



lundi 22 mai 2017

Marc Stéphane et L'Oeuvre d'art

MarcStephaneLoups.jpg ill. Jean-Jules Dufour



Marc Stéphane n'était pas seulement un voleur d’œuvres d'art. C'en était un amateur éclairé. Trop peut-être... Comme le quotidien Le XIXe siècle le soulignait dans les années 1894-1895, il en était le critique ému. C'était une dizaine d'année avant son vol du Grand Palais...

Le Noël de l'Œuvre d'art
Comme cadeau d'étrennes à offrir à l'occasion des fêtes du Jour de l'An, nous signalons et recommandons à nos lecteurs le Noël de L'Œuvre d'Art. Ce superbe fascicule, édité luxueusement par notre confrère L'Œuvre d'Art, la belle publication artistique bien connue, comporte neuf gravures hors texte, dont trois eaux-fortes imprimées sur chine. Sommaire des hors texte : La "Nativité", par Rubens. — L'Adoration des Mages, par Albert Durer. — La Mère heureuse, par Prud'hon. — La Vierge au linge, par Raphaël. — Abus de confiance par Chocarne- Femmes de-Pêcheurs, par Eugène Feyen. - Brin de causette (eau-forte), par Debat-Ponsan. — Déjeuner sur l'herbe (eau-forte), par P. Outin. — Le Pardon (eau-forte), par Lucien ros. Le texte spécialement écrit pour le Noël de l'Œuvre d'art est de : Henry Jouin. — Aimé Giron. — Gabriel de Lautrec. — Paul Lafage. — Henri Charriant. — Jan Kerrmohr.- O. Justice. — Pascal Forthuny. — Marc Stéphane. — M. R. Le Noël de l'Œuvre d'Art sera envoyé franco sous tube-carton, à tous nos: lecteurs, contre un mariclat-poste de 3 francs adressé à l'administration de l'Œuvre d'Art, 26, rue Feydeau, Paris. Tout nouvel abonné d'un an à l'Œuvre d'Art, dont le prix est de 24 francs pour la France et de 30 francs pour l'étranger, aura droit au numéro de Noël. Toutefois l'abonnement partira de ce numéro, qui est le 41* de la collection. L'Œuvre d'Art paraît les 5 et 20 de chaque mois.

Le XIXe Siècle, 23 décembre 1894.

Le 43* fascicule de L'Œuvre d'Art, qui paraît aujourd'hui, comporte des gravures hors texte : N'entres pas, par Dias (Musée du Louvre). Premiers jours d'au- tomne, par P. E. Damoye (Champ-de-Mars). — Théroigne de Méricourt, par G. E. Muhlenbeck (Champs-Elysées). — Les Dragons à Gravelotte,par E. Brisset (Champs-Elysées). Texte : Michel-Ange, par Aimé Giron. — L'Art dans les Eglises, par Pascal Forthuny. - Réveil, par Henri Charriaut. — Les petits Sentiers de l'art, par A. Giron. — Nos gravures, par Marc Stéphane. — Marcel Andrès, roman inédit par Jan Kermohr. Envoi franco de ce fascicule contre un franc, mandat ou timbres, adressé à l'administration dans l'Œuvre d'Art, 26, rue Feydeau, Paris. Tout abonné d'un an à l'Œuvre d'art dont le prix est de 24 francs pour la France et de 30 francs pour l'étranger, reçoit immédiatement en prime gratuite une eau-forte imprimée sur chine. Cette eau-forte mesure 63X90 et se vend 30 fr. chez les marchands d'estampes. L' Œuvre d'Art publie une édition de grand luxe imprimée sur hollande à la forme. Cette édition, dont le prix de l'abonnement est de 80 fr. par an, est accompagnée de deux séries de planches avec la lettre et l'autre avant la lettre, sur papier du Japon.

Le XIXe Siècle, samedi 25 janvier 1895

Bibliographie
Dans son 44* fascicule, l'Œuvre d'art donne en gravures hors texte : la Mort de Rubens, par Van Dyck; Service divin au bord de la mer, par Sdelfelt; Auberge de campagne, par Van Ostade ; Au bord de l'eau, par L. Hodeber. Texte de Henry Jouin, Aimé Giron, Pascal Forthuny, Marc Stéphane, 0. Justice et Jan Kermohr. Envoi de ce numéro contre 1 fr., mandat en timbres, adressé à L'Œuvre d'art. 26, rue Feydeau. L'Œuvre d'art, dont l'abonnement est de 24 fr. par an pour la France et de 30 fr. pour l'étranger, parait deux fois par mois.

Le XIXe Siècle, vendredi 8 février 1895

vendredi 19 mai 2017

Teffi prend le large

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Teffi n'est pas une inconnue ici, sur l'ile du Préfet maritime. Grâce à la traductrice Mahaut de Cordon-Prache, on la lit dès que possible. Il se trouve que les éditions des Syrtes combinant leurs efforts aux siens viennent de nous donner le volume de ses souvenirs les plus déchirants, où elle relate son départ de Russie en 1917.
Baroque, chaotique, étourdissant, ce trajet en terres humaines inconnues révèle l'absolue étrangeté d'un moment historique, l'exode qui semble devoir être toujours une époque où les désirs humains se mêle à une vindicte exacerbée, à une violence débondée, à des attitudes sous-tendues de revanche quand ce n'est pas de folie assassine pure et dure.

Oui, ce tourbillon détermina notre sort. Il nous a rejetés les uns à droite et les autres à gauche.
Un garçon de quatorze ans, le fis d'un marin fusillé, réussit à se glisser jusqu'au Sud pour y rechercher des parents. Il ne trouva personne. Quelques années plus tard, il figurait dans les rangs des communistes. La famille qu'il avait essayé de retrouver sans succès était à l'étranger. Et on y parle de l'enfant avec amertume et honte.

Teffi, troublée, perdue comme ses compatriotes, relate les journées inouïes d'une troupe de comédiens fuyant Moscou sous prétexte d'une tournée ukrainienne. De trains apparemment sans maîtres en petites gares isolées, avec des haltes parfois au coeur de la terreur, ce sont des semaines passées près de la guerre civile, des infections galopantes et d'êtres éperdus. Et, parfois, un instant de calme retrouvé...

Kislovodsk offre aux trains qui arrivent des paysages idylliques : des collines, de paisibles troupeaux qui broutent et, sur un fond de ciel pourpre, se dessine une potence noire, finement découpée, avec un bout de corde.
C'est le gibet.

Il est vrai que Nadejda Alexandrovna Lokhvitskaïa (1872-1952) écrit ce texte aux alentours de 1937. L'écrivain satiriste, polémiste et femme d'esprit qu'elle est laisse un récit remarquable sur ce départ dangereusement mortel. Touchée par l'exil qui s'impose peu à peu au fil des étapes, elle laisse à Novorossiisk où un bateau l'extrade vers Constantinople une part d'elle-même :

De mes yeux grand ouverts jusqu’à être glacés. Je regarde. Sans bouger. J’ai transgressé ma propre interdiction. Je me suis retournée. Et voilà que, comme la femme de Loth, je me suis figée. Pétrifiée jusqu’à la fin des siècles, je verrai ma terre s’éloigner doucement, tout doucement.




Teffi Souvenirs. Une folle traversée de la Russie révolutionnaire. Traduit du russe par Mahaut de Cordon-Prache. — Paris, Editions des Syrtes, 282 pages, 19 €

mercredi 17 mai 2017

Léon Werth 1923

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Portrait Léon Werth en 1923.


Livres d’art
Quelques peintres, par Léon Werth
- Permettez. Je vous le dis en ami et pour vous éviter des impairs, Léon Werth est un type épatant. Sans vouloir douter, bien sûr, de votre sens littéraire.
- Mais doutez-en, mon cher, doutez-en : je ne fais pas partie, que diable, du jury des peintres, et n'ai, je vous l'affirme, aucune velléité de déserter la peinture pour m'en aller juger les écrivains. Et d'ailleurs, vous déplacez la question : vous m'affirmez que Werth a du talent. Une quinzaine de ses amis ont, avant vous, consacré tout un cahier à m'assurer de cette vérité que la seule lecture de ses livres m'aurait révélée. Mais, si j'en avais douté, les deux cents pages de son récent ouvrage : « Quelques peintres », à propos duquel votre admiration se dresse aussitôt en armure de combat, suffiraient à me convaincre. J'allais vous dire le premier que ce petit livre, plein d'esprit, écrit avec une aimable fantaisie qui touche à tout sans insister, se lit comme un agréable roman. J'ajoute qu'à côté de pages charmantes sur des sujets variés : souvenirs d'enfance ou de lycée, impressions d'hôpital, propos sur une modiste ou une danseuse hindoue, il contient de temps à autre, chose plus remarquable, une idée juste sur la peinture. Léon Werth. Par exemple, détermine avec finesse l'art d'un Ingres, et dans un même tableau fait part de la formule et la parc du génie ; il situe sans parti pris ni pour ni contre, et avec ingéniosité, le cubisme : il sait nous donner l'impression d'aimer sincèrement certains peintres : Vuillard, Roussel, Bonnard, et dégage 1a délicatesse de l'un, la grâce de l'autre, la sérénité tendre du troisième.
Seulement, lorsque dans le psautier en l'honneur du romancier philosophe et pamphlétaire, je vois affirmer qu'il est aussi le premier, peut-être le seul critique d'art de notre temps, vous ne m'empêcherez pas de protester contre une promotion tout de même inattendue.
- Lui-même n'en est peut-être pas très fier !
- Il est vrai : il fait profession de foi de n'aimer ni la critique d'art ni les critiques. Certes, nous applaudissons. Pourtant, lorsqu'il commence son livre par un essai d'explication du mystère de Cézanne, lorsqu'il passe à tabac cet ingénieux artiste, ce peintre métaphysique qui s'appelle Léonard de Vinci, ou « cet imbécile d’Hobbéman », sans doute pour s'entrainer à boxer ensuite Maurice Denis ou à faire knock-out le malheureux Henri Martin, lorsqu'il affirme que ce sont les artistes d'aujourd'hui qui nous éclairent ceux d'autrefois : « C'est Renoir qui permet d'aller à Véronèse, et ce n'est pas Véronèse qui vous présentera à Renoir », lorsqu'il campe enfin devant nous en formules définitives la poignée des élus « qu'il faut admirer », il a beau affirmer : « Je ne fais pas de critique », Alceste ne manquerait pas de lui répondre : « Et que fais-tu donc, traitre ? »
Je retrouve ici justement ce genre de critique qui nous est actuellement servi à haute dose : critique de littérateurs qui apprécient, certes, les tableaux, qui admirent plus encore un groupe de peintres, leurs amis, en qui surtout adorent « causer peinture », à la Rotonde ou ailleurs, où se proclament d'étonnantes affirmations, là se forgent ces idolâtries ou ces haines en bloc, qui touchent toutes les écoles et toutes les époques : là s'élaborent ces théories ingénieuses, mais souvent vides, qu'il faut expliquer, Werth l'avoue lui-même, « par le café et les philosophies qui naissent autour des soucoupes »
- Quelques pages avant, je lis : « Si l'écrivain qui traite des arts plastiques ne prétend qu'à faire besogne de journaliste, il échappe par là même à toute critique. Il accomplit un travail qui doit être jugé comme un travail manuel.
Idée fort juste. Seulement, la plupart des pages qui composent les « Quelques peintres » étaient précisément des articles de revue. Nées au jour le jour, au hasard sans doute d'une exposition vue, d'un musée visité, d'un artiste fréquenté, elles avaient ce charme primesautier, parfois ce ton rosse, qui amusent dans un journal qu'on parcourt une fois, puis qu'on oublie.
Mais voici ces articles réunis en un volume ; il sera lu parce qu'il est plaisant, et que son auteur est Léon Werth. Il sera aussi, hélas ! et c’est ma crainte, récité par trop de suiveurs qui prendront ces propos de brillant causeur pour des dogmes.
Ne vous étonnez plus, dès lors, que j'aie fermé le livre, pris mon chapeau, et que je sois allé au Louvre oublier, devant, la Sainte Anne, de Vinci, les Pèlerins d'Emmaüs ou le Gilles tous ces mots jolis, ingénieux, adroits, sincères peut-être, mais qui, tout de même, sont des mots ! (Crès, éditeur.)

J.-G. Goulinat


mardi 16 mai 2017

Avec les sou(venir)s, Sylvain a toujours fait bon mariage

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C'est dans le livre de Sylvain Bonmariage, jamais en mal d'idée lumineuse pour sa promotion, qu'apparaît en 1935 un double cahier publicitaire sur papier glacé, avant le corps de l'ouvrage et après celui-ci. La chose n'est pas si courante.
Le premier cahier de quatre pages comprend des publicités pour la maison Plasto (68, rue d'Assas), spécialiste de la sculpture d'étalage publicitaire, les gants d'Alexandrine, les chocolats de la marquise de Sévigné et un propos de Madeleine de Swarte sur les jambes gainées de bas bleus de la marque Lys, André Baumann, le "fleuriste en vogue", et les films Lumière. In fine, ce sont à nouveau la maison Plasto, puis Au bucheron, 10, rue de Rivoli, l'opinion de Marie Belle sur l'incomparable crème de beauté Neige des Cévennes, et, enfin, le sellier Hermès.

Tout ça sur un seul livre, L'automne des Feuilles de Vigne (Souvenis) paru à l'Edition littéraire internationale. 10, rue de Vaucouleurs, où nous pouvons peut-être imaginer le domicile de Bonmariage (1).



(1) l'errata, habituel chez Bonmariage, signale bien le travail artisanal de l'éditeur.


lundi 15 mai 2017

Visite à Marcelle Tinayre, par Mireille Havet

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Visite à Marcelle Tinayre

Mme Marcelle Tinayre vient de nous donner un bien beau livre, cette "Priscille Severac" d'apparence ingrate et austère et. qui cependant, dès sa publication à La Revue de Paris avait obtenu un grand succès.
C'est l'histoire d'une servante qui cherche à travers le inonde un nouveau .sauveur. Mme Marcelle a connu cette fois son héroïne et n'a fait que transposer des faits véridiques. mais son talent, plus là peut-être que dans ses derniers livres, donne à ce récit un charme et une si grande mélancolie, quo l'on abandonne à regret sa lecture mystérieusement terminée sur une méprise de Priscille, et qui nous entraînait aussi loin dans le domaine des rêves, des ressemblances et de la poésie qu'une histoire dite" d'amour », car elle en est une, tout de même.
Mme Marcelle Tinayre habile une vieille maison. rue de Lille ; le goût du passé et plus que tout celui de la France apparaît dans la grâce de l'ameublement. où ses dorures des cadres et celle des fauteuils se répondent aux lumières tamisées des lampes, dans cette froide journée d'hiver où Mme Tinayre revient, pour quelques heures de la campagne. Mme Tinayre parle d'une voix douce, elle est extrêmement accueillante, cependant sa douceur ne trompe pas. On la sent d'une grande indépendance et toute son œuvre en témoigne.
Je n'ai jamais fait, partie d'aucun groupe littéraire, me dit-elle. A 23 ans j'ai écrit "Avant l'amour", livre qui me fit prendre pour un jeune homme. le n'ai jamais cessé de m'instruire et mes lectures préférées sont les mémoires. Cependant, je n'aime pas dans les romans actuels la forme autobiographique. Tout Je monde en disant « je » peut écrire un beau livre du moment que l'on est absolument sincère, mais ce n'est qu'au second et au troisième volume que l'on peut juger. Il ne suffit pas d'être poète pour bien écrire un roman, ni même de dire la vérité, il ne suffit pas non plus d écrire des choses obscènes. il faut pouvoir parler de tout. Une œuvre variée. voilà ce que je désire.
- Quel est votre livre préféré, Madame ? "La Maison du Péché" ?
Cela dépend des jours, souvent "La Maison du Péché" ; sans douté à cause du conflit religieux frappa-t-elle également le public. On néglige trop maintenant les questions profondes, et c'est pourquoi l'inattendu succès de Priscille me fait plaisir. Le public, par cette préférence qu'il marque soudain à ce livre, ne réagit-il pas contre la multitude des romans bas pour lesquels on fait tant de réclame ? Au fond, pourquoi une illuminée ne serait-elle pas aussi intéressante qu'une fille ou un assassin ?
- Et les femmes de lettres, Madame ?
- Certes les femmes ont du talent, mais pourquoi toujours les comparer entre elles ? On nous laisse dans notre cage aux singes ensemble et c'est une manière de nous prouver qu'on ne met pas notre talent à la hauteur de celui des hommes. Cela, Mademoiselle, c'est une injustice.
Et je dois laisser Mme Tinayre qui repart pour la campagne où elle se repose du succès de Priscille, loin de la foule, au bord de l'Oise. Elle n'a pas voulu me dire ce que serait son prochain livre : sans doute bien différent de celui-ci, puisque Mme Tinayre ne se soucie pas de se raconter elle-même, ni d'adopter une formule comme tant d'auteurs. Elle ne se fie, tel le grand Balzac, qu'à la diversité même de la vie et à son talent qui sont reliés comme une chaîne secrète, mais d'or pur, son oeuvre infiniment variée.

Mireille Havet


Les Nouvelles littéraires, 23 décembre 1922.


Et, prochainement, sur l'Alamblog, La révolte d'Eve : chroniques et autres textes, de Marcelle Tinayre. textes réunis par Alain Quella-Villéger, avec une préface de France Grenaudier-Klijn (Des Femmes, 2017, 251 p., 16 €)

dimanche 14 mai 2017

Chappaz et les maquereaux

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Les maquereaux des cimes blanches


Claudel les a vus au Japon en 1920. Ils parlaient usines — et rivières aux cascades tordues, englouties dans les galeries comme des vierges auxquelles ils avaient coupé les tresses.
Sion port du ciel ! Un commerçant comparis. IL a condamné mille cimes blanches à la prostitution. Un câble, cent sous la passe ! Le tourisme bourdonne ses vêpres, sa boiterie de faussaire.
Sali, démoli, brûlé, cocufié.
% Le magistrat Graisse-la-Patte a donné sa bénédiction aux faisans. Ils ont forcé un pays entier sous prétexte de bienfaisance.
Repus et serines, ils dorment, l'avenir en proche, matelas de billets bleus.
Et un billet donc, tout doux :
A mort les bons rois Dagobert
QuI ont mis le pays à l'envers.



Voici encore ce qu'écrivait Chappaz en quatrième de couverture de son pamphlet :

Mon témoignage est uniquement celui de mon sentiment : j'ai théâtralisé une situation. Paradoxes et humour noir aussi.
Mais est-il indécent de se poser cette question : Et si prospérité a été le masque de la pourriture ?
Je lance un appel à la jeunesse, aux étudiants pour un dossier. Une enquête sur douze affaires curieuses (à choix) en Valais ; sur le mécanisme d'un certain développement : de la promotion aux faillites en passant par les faux ; sur l'illégalité admise ; les financements ; la nouvelle délinquance ; les dessous d'une Station, d'une forêt éventrée, d'une route, d'un Président ; les carences officielles portant atteinte à la vie ou au patrimoine ; l'information-propagande enfin... et son style.
La Crise n'est que l'énorme facture des gaspillages, entreprises à subsides, destructions et superbénéfices. Où le chômage, comme dans un comme dans une guerre peut encore servir d'alibi. Alors qu'en pleine solidarité avec les victimes il faudrait nous recycler dans une "autre" civilisation.
% J'attaque pour un Valais plus propre et plus simple.
Etre satisfait ? la nature est encore trop belle, la race trop vraie.
M. C.





Maurice Chappaz Les Maquereaux des cimes blanches. — Vevey, B. Galland, 1976, 68 p. Collection jaune soufre (n° 2).



samedi 13 mai 2017

Petite bibliographie lacunaire de la collection "Jaune Soufre"

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Provoquée par la réédition à l'enseigne des éditions Héros-Limite du Livret de service de Max Frisch (1), la curiosité nous a poussé à jeter un oeil à la collection "Jaune Soufre" créée en 1976 par l'éditrice suisse Bertil Galland)

La collectionne Jaune soufre
a institué en Suisse
une tribune libre de langue française
où sont débattues
les affaires du temps.

C'est-à-dire qu'il y fut question d'y pamphléter tranquillement.
La maquette de couverture était due à Etienne Delessert.

Catalogue de la collection

Jean Dumur Salut journaliste. Lettre ouverte sur la presse en Suisse romande. — Vevey, B. Galland, 1976, 153 p. Collection jaune soufre (n° 1).

Maurice Chappaz Les Maquereaux des cimes blanches. — Vevey, B. Galland, 1976, 68 p. Collection jaune soufre (n° 2).

Alain Charpillon Le Jura irlandisé. Le drame du Jaru méridional. Traduction allemande par D. Balmer. — Vevey, B. Galland, collection Jaune Soufre (n° 3).

Jean-Pierre Vouga De la fosse aux ours à la fosse aux lions. — Vevey, B. Galland, 1976, 110 p. Collection jaune soufre (n° 4).

Max Frisch Livret de service, trad. de l'allemand par Alexandre Voisard. — Vevey, B. Galland, 1977, 115 p. Collection jaune soufre (n° 5).

Charles Bourgeois Maman, qu'est-ce qu'il a l e monsieur ? Un invalide rompt le silence. — Collection jaune soufre (n° 6).

Yves Velan Contre-pouvoir. Lettre au groupe d'Olten. — Vevey, B. Galland, 1978, 52 p. Collection jaune soufre (n°7).




Max Frisch Livret de service, trad. de l'allemand par Alexandre Voisard. — Héros-Limite, 2013, 128 pages, 10 €

vendredi 12 mai 2017

Illustration des causes de l'agitation de certains bibliopoles

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Rencontre littéraire le dimanche 21 mai à 14h30 sous la halle du Marché Georges Brassens autour de la question du pourquoi et du comment. Une rencontre animée par Agnès Denis, de la librairie Courant d'air.

mercredi 10 mai 2017

Vol d'objet d'art (du nouveau carabiné à propos de Marc Stéphane)

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L'Alamblog ne vous cache rien, et en particulier les informations importantes.
Celle-ci en surprendra plus d'un...

Après Bog, voleur de Watteau au Louvre, un poil moins célèbre que le secrétaire d'Apollinaire (dont on a généralement oublié le nom), poursuivons notre enquête sur les écrivains dérobeurs (1) et replongeons en 1903 lorsque l'étonnant Marc Richard dit Stéphane défrayait la chronique.
Après avoir été, dix ans plus loué pour ses Aphorismes et Boutades par Léon Riotor...

"Les Aphorismes et Boutades de Marc Stéphane sont d'une mysogénie spirituelle et d'un esprit très aigu."

Marc Stéphane est toujours dans les pages du journal, le XIXe siècle, et toujours en page 4, mais cette fois pour d'autres raisons... Le 2 mai 1904 (n° 12470, p. 4 donc), c'est en effet une autre chanson que joue le journal :

Cambrioleur original
Un des veilleurs du Salon, M. Chevalier, faisait sa ronde, vers minuit, dans la partie réservée à la Société nationale des Beaux-Arts, quand il surprit un homme qui fracturait, à la lueur d'une lampe électrique, la vitrine où l'artiste Charles Rivaud expose dos colliers d'or et d'argent, de très grande valeur.Comme le veilleur de nuit tentait d'appréhender la malfaiteur, celui-ci fit un saut de côté. S'avisant ensuite que toute possibilité de fuite lui échappait, il tenta de se suicider en se frappant à l'aide d'un ciseau à froid. Un second gardien étant survenu, le voleur put être conduit au poste, où de nouveau il tenta de se tuer, à l'aide d'un sabre-baïonnette arraché à un agent.
Tout d'abord, il refusa de répondre à aucune question. Mais bientôt, une adresse, 3, avenue d'Orléans, trouvée dans la poche de son gilet, l'engagea à avouer son identité : Marc Richard, homme de lettres, 35 ans, écrivant sous le pseudonyme de Marc Stéphane.
Dans l'après-midi. M. Chanot, commissaire de police, se rendit à son domicile, où il saisit des brochures signées Marc Stéphane, et les manuscrits de deux œuvres inédites : Soradelphes. et l'Epopée camisarde.
Les brochures portaient ce titre : Aphorismes, boutades et cris de révolte. On y relève cette anecdote : Mon professeur de rhétorique me demandait un jour : « Quel est, à votre jugement, le plus grand homme du siècle de Voltaire ? » J'ai répondu : Mandrin !
Il semble qu'en écrivant cette parole, Marc Stéphane était sincère. En effet, l'enquête ouverte à son sujet a révélé qu'il avait partagé sa vie entre la littérature et le vol à l'aide d'effraction. Voici ce que révèle son casier judiciaire : En 1900, il s'introduisait dans le musée de Douai, où il s'emparait d'un certain nombre d'objets d'art. La même année, il volait des médailles au musée de Soissons et des statuettes anciennes au musée de Lille. En 1901, il dérobait des bijoux anciens conservés au musée de Valenciennes. Finalement, il était pris en flagrant délit de vol dans le musée de Compiègne et condamné pour ce fait à deux ans d'emprisonnement. Richard écoulait à Londres les produits de ses vols. Il est marié et père d'une fillette de 5 ans.
Dans la journée d'hier, M. Albanel. juge d'instruction, a fait subir un interrogatoire de forme au « chirosophe » cambrioleur. Celui-ci a renouvelé au juge le récit de son existence, qui a été des plus mouvementées.


Quelques mois plus tard, le Le XIXe siècle poursuit (29 octobre 1904, n° 12650, p. 4) et apporte une conclusion un tantinet curieuse :

Le vol du Grand-Palais. — Dans le courant du mois d'avril, un gardien du Grand Palais des Champs-Elysées surprenait un individu qui venait do défoncer une vitrine et s'était emparé des objets d'art qu'elle renfermait. Arrêté et mis à la disposition de M. Albanel, juge d'instruction, l'individu, nommé Richard, connu comme écrivain sous le nom de Marc Stéphane, fit des réponses d'une incohérence telle que le magistrat crut devoir le soumettre à l'examen des docteurs Magnan, Geoffroy, Dupré et Garnier. Ces médecins aliénistes viennent de déposer un rapport concluant à l'irresponsabilité du prévenu, le juge a clos son information par une ordonnance de non-lieu.





(1) Nous excluons évidemment les "dérobeurs d'idées" (Saint-Exupéry, etc.) car ils sont beaucoup trop nombreux.


mardi 9 mai 2017

Les couvertures du siècle dernier (LXXII)

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Charles Föley Kola la mystérieuse. Illustrations de Némecèk - Paris, P. Laffitte, 1920, Collection des Romans d'aventures et d'action.

lundi 8 mai 2017

Le populisme en littérature

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Saluons en ce huit mai de repos le travail des éditions La Thébaïde qui proposent souvent des livres intéressants et des documents bien ficelés. Après les écrits de Magdeleine Paz, Jean Prévost ou Pierre Bost, c'est au tour de Léon Lemonnier (1890-1953), pédagogue à la Sorbonne de secouer sa gangue d'oubli grâce à François Ouellet qui lui taille un volume très illustratif.
Sous le titre de son Manifeste du Populisme, c'est la part idéologue/chef d'école de son personnage qui est mis ici en valeur, et non ses propres fictions. Il faudra avoir un jour le courage de s'y pencher, mais elles titrent tellement romans de moeurs à tendances sentimentales, autant dire qu'on ne s'est pas empressé d'y courir. Quant à ses biographies à la chaîne consacrées aux célébrités britanniques, elles sont probablement aussi désuètes que la plupart des biographies de cette époque qui en consommait des masses colossales. Passons, c'est le moteur du "populisme" littéraire qui importe aujourd'hui, c'est-à-dire lui-même et acolyte André Thérive (1891-1967), autre figure littéraire dont l'oeuvre a sombré corps et âme...
A la fin des années 1920, ils furent les fondateurs du courant « populiste » qu'ils tentèrent d'imposer. Et Thérive en avait les moyens puisqu'il prenait le poste de Paul Souday au Temps, place éminente, dominante d'où il est loisible de faire la pluie et le beau temps. Cependant, l'école littéraire de Thérive et Lemonnier ne prit pas bien et ne cristallisa qu'en un prix littéraire. Il fit date lors de sa première remise en désignant Eugène Dabit et son Hôtel du Nord en 1931 et c'est à la notoriété de ce dernier qu'il doit encore le fait que son souvenir ne soit pas complètement effacé. Le prix Populiste existe encore, on se demande pourquoi. Et comment. Mais il existe encore. Le milieu littéraire a de ces bizarreries parfois... Au-delà de ce nom assez mal venu à la fin des années 1920, le Populisme ne prit pas, d'autant que côté théorie, Lemonnier et Thérive y allait à la truelle en prenant le monde populaire comme décor plutôt que comme sujet. C'était Amélie Poulain avant l'heure, une tentative beaucoup trop candide à une époque où la vie politique bouillonnait, où, après 1917 et la Grande Guerre on imaginait mal la misère servir de seul décor pour des récits banals.
Le livre qui nous est servi aujourd'hui a le mérite de n'occulter aucune facette de ce "dossier" fugace de l'histoire littéraire. Le passage du Populisme s'écrit dignement et c'est une très bonne chose. Même si cette initiative de deux écrivains maladroits est arrivée à contretemps (Henry Poulaille allait occuper tout l'espace avec une "littérature prolétarienne" autrement plus étayée et relayée) — et sur une idéologie curieuse —, elle a le mérite de parler d'une époque où la question littéraire se vivait dans la prolongation de son passé glorieux d'écoles et de tendances, où la question littéraire ne se limitait pas à la photographie tout sourire des nouveaux impétrants coiffés pour l'occasion, où les chiffres de vente ne remplaçaient pas la question de l'art littéraire.
De quoi ?



Léon Lemonnier (et André Thérive) Manifeste du roman populiste et autres textes. Préface de François Ouellet. — La Thébaïde, 186 pages, 16 €

dimanche 7 mai 2017

Quinzinzinzili pour tous !

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Longtemps au catalogue de la collection L'Alambic, le grand roman de Régis Messac, Quinzinzinzili, vient de trouver place dans la collection "La Petite Vermillon" des éditions La Table Ronde.
C'est la preuve de son succès auprès des lecteurs. Et c'est la preuve de l'absence de routine au sein des éditions de L'Arbre vengeur qui, ne pouvant se résoudre à réimprimer sans cesse les mêmes ouvrage, poursuivent leur conquête littéraire.
Régis Messac, que l'on a souvent évoqué ici depuis 2006, se mesure à l'aune de ce roman d'après le cataclysme et à celle de son essai novateur sur les Détective Novels qui prenait date dès les années 1930 sur un sujet dont l'explosion interviendra à partir des années post-1945 seulement.
Dans Quinzinzinzili, roman de 1935, un instituteur fait visiter une grotte à ses élèves lorsqu'un cataclysme éradique l'humanité en surface. Au sortir de la grotte, la vie continue pour cette petite troupe qui réinvente des règles en se souvenant partiellement et imparfaitement des enseignements de leurs parents.
Les néologismes fusent.
Les habitus reviennent au galop...
Publié dix-neuf ans avant Sa majesté des mouches de l'Anglais William Golding (1954), Quinzinzinzili est un roman-clé de la littérature française du siècle dernier.
Si vous ne l'avez pas encore lu, il vous reste à le découvrir.
Autant vous dire qu'on envie cette chance.



Régis Messac Quinzinzinzili. Préface du Préfet maritime. — La Table ronde, 2017, "la Petite Vermillon" (n° 438), 208 pages, 7,1 €

vendredi 5 mai 2017

Pertes et profits

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Même déception qu'hier : encore un joli sujet mal torché.
Avec un nom qui sonne comme un pseudonyme, Giorgio Van Straten, directeur d'institutions culturelles — c'est un métier — vient de publier un recueil intitulé Le Livre des livres perdus. Eh bien...
Il est facile de se persuader que le titre n'est pas le bon puisqu'il s'agit d'un livre racontant l'histoire de huit pertes de textes, et non pas de livres, mais de manuscrits. Il s'agit donc plus certainement d'Un livre à propos de quelques manuscrits disparus. L'aimable promenade de Giorgio Van Straten ne peut donc pas prétendre incarner LE livre définitif sur la question.
Ca a tout de suite une autre allure, forcément. C'est moins vendeur, moins péremptoire mais pas plus nourrissant qu'un livre de l'Argentin qui se prend pour Borgès. L'opus de Van Straten en prend une allonge plus modeste, mais ça convient mieux à ce livre écrit sans efforts, sans périodes inoubliables non plus, un peu badin mais pas trop, un peu mondain, un peu inutile. En somme, on sort déçu de cette lecture qui nous répète sans faconde ce que nous savions déjà des écrits perdus de Bruno Schulz, de Sylvia Plath, de Gogol ou d'Ernest Hemingway.
Après le livre d'un autre Argentin, Fernando Báez (1), très partiel malgré son titre, mais finalement beaucoup plus riche que celui-ci, on en vient à espérer qu'un Luciano Canfora se consacre correctement au sujet un jour, puisqu'Eco, malheureusement...
Mais soyons justes : une surprise figure en tête de l'ouvrage. Giorgio Van Straten nous y parle de l’Italien Romano Bilenchi (1909-1989), un écrivain qu’il a connu personnellement. Et on va voir que cela change tout, et dans la teneur des pages et dans l'intensité de l'émotion. La veuve de Bilenchi a fait disparaître un roman inachevé. Voilà du nourrissant. Enfin du vécu ! C'est ce qu'on espérait. On court voir ses écrits.




Giorgio van Straten Le livre des livres perdus (traduit par Marguerite Pozzoli, Actes Sud, 176 pages, 18 €)


Romano BIlenchi Récits (Anna e Bruno e altri racconti), trad. Maddy Buysse, Gallimard, 1969.
Anna et Bruno (Anna e Bruno), nouvelle, trad. Marie-José Tramuta, Les Bilingues de Babel, 1995.
Les Années impossibles. Traduit par Marie-José Tramuta. Préface de Mario Luzi. — Verdier, 1994, 192 pages, 14,70 €



(1) Histoire universelle de la Destruction des livres. — Paris, Fayard, 2008, 527 p., 2! € Dans cet essai, l'Universel du titre renvoie essentiellement )a zone correspondant aux tablettes de Summer et à la guerre d'Irak comme support de réflexion sur la biblioclastie.

jeudi 4 mai 2017

De quoi l'anonymat est le nom

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A propos d'anonymat, un livre vient de paraître chez Grasset : Incognito.
Son auteur a choisi de ne pas utiliser de pseudonyme. C'est son choix. Il aurait pu.
On sait que Grasset n'est pas l'éditeur des essayistes et l'on se trouve ici confronté à un essaillon plutôt qu'à un véritable travail charpenté. Le sous-titre du livre l'indique assez : Anonymat. Histoires de contre-cultures. On voit le genre. C'est le titre qui nous signifie exactement : je vous parle d'un sujet, mais pas complètement, par touches. Et comme je le déclare dès la page de titre, vous ne pouvez pas vous plaindre.
Et bien si, on va se plaindre et pas plus tard que maintenant.
Paniquez pas, ça va être rapide.
Ce livre rédigé avec beaucoup de bonne volonté et quelques petites recherches (sur internet), ressemble beaucoup à un mémoire de maîtrise — avec les contre-sens d'usage — qui aurait permis de dresser un livre chapitre par chapitre sur une idée-clef, autour d'un auteur, etc. Pas de vue panoramique ou approfondie.
C'est à croire que l'auteur a de la famille chez Grasset. Mais soyons comme l'éditeur, sympathiques, et empruntons ce livre en bibliothèque - n'allez pas vous mettre la honte chez votre libraire qui sait pertinemment que c'est bel et bien vous qui l'achetez... - pour constater ce qui suit :
Non, l'histoire des idées ne débute pas avec Debord et Deleuze.
Non, un coup d'oeil à Rabelais ne suffit pas pour faire historique (en deux pages).
Non, la contre-culture n'est pas la réponse à toutes les questions.
Et non, Daft Punk n'appartient pas à la contre-culture.
Etc. On ne va pas faire le boulot de Grasset ici, mais on peut tout de même indiquer deux ou trois pistes à son auteur et à son éditeur bien léger :
- Ne jamais citer les Inrockuptibles, et surtout pas Nelly Kapriélan, si l'on souhaite être un tout petit peu crédible auprès des gens cultivés mais aussi auprès des gens ignares qui en savent toujours plus qu'on le croit. En particulier sur les cuistres.
- Chercher du côté de Brunet et de son Dictionnaire des oeuvres anonymes. Je ne donne pas les références, on les trouve sur internet.
- Eviter de saloper un beau sujet. Il y a des rancuniers parmi les lecteurs. Sur notre île, on en sait quelque chose...



Yann Perreau Incognito. Anonymat, histoires d’une contre-culture. — Paris, Grasset, 306 pages, 19,90 €



mercredi 3 mai 2017

De l'imbécillité

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"Je n'ai pas introduit la bêtise dans la famille ; elle y était avant moi."


Quel bel incipit ! Puisqu'il est apparemment de saison, l'imbécillité étant devenu un vêtement à la mode, nous rendons ici hommage à celui qui l'endossa avec brio et ironie en un siècle positiviste dont il appréciait les lumières — notez que ça n'est pas le cas de tous nos contemporains qui s'accaparement l'imbécillité ou lui tressent vainement des lauriers.
Un sujet dont nous allons avoir la possibilité de parler durant quelques années.

Eugène Noël (1816-1899) était un homme de lettres dont une partie de la jeunesse bouillante se déroula à Paris. Il devint sage directeur de la Bibliothèque municipale de Rouen, un poste qu'il occupa de 1879 à 1897. Ses Mémoires d'un imbécile (Germer-Baillière, 1875) proposaient, pardonnez du peu, une préface d'Emile Littré... Il fut réédité en plein vogue populiste par Larousse en 1923. Depuis plus rien. A croire que le génie nous a nimbé depuis...
Nous aurons l'occasion de parler à nouveau d'Eugène Noël, l'ami de MIchelet et d'Elisée Reclus.



Eugène Noël Mémoires d'un imbécile. — Paris, Germer-Baillière, 1875.

mardi 2 mai 2017

De la bêtise

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A propos de la bêtise à laquelle nous sommes confrontés beaucoup ces jours-ci.
Nous y reviendrons forcément un jour ou l'autre, mais voici déjà le préambule du témoignage d'un instituteur belge et ancient combattant, Constant Burniaux (1892-1975), qui fit une petite carrière dans les lettres.
Voici ces premiers mots :

Ce carnet de croquis est d'un maître d'école, homme qui use journellement son intelligence et son coeur à la bêtise : une meule solide qui tourne depuis toujours.
Il ne faut pas rire...
Je dis cela pour les crétins et d'avance, parce qu'après j'aurais peut-être l'air de me venger.
Il ne faut pas rire... il ne faudrait pas pleurer non plus. La vérité est ainsi. Et ce petit livre est sincère malgré les profondes tendresses que les amitiés d'enfants communiquent aux hommes.



Constant Burniaux La Bêtise, roman scolaire. — Paris, F. Rieder et Cie, 1925.

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