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mardi 12 août 2014

Lire en vacances (VIII) : Lire en Russie

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La belle saison passée, le mal de Maroussia empira. Nous avions beau nous évertuer de la distraire, elle nous regardait, impassible, de ses grands yeux assombris et immobiles ; et il y avait longtemps que nous n'avions entendu, son rire. Je me mis à transporter tous mes jouets au. souterrain qu'elle habitait, mais ils ne l'amusaient qu'un instant.
Je décidai alors de m'adresser à ma sœur Sonia, pour qu'elle me donnât sa poupée. Tout d'abord Sonia ne fit que serrer plus fort « sa fille » contre son sein ; ensuite, comme mes supplications devenaient plus pressantes, et plus vive ma description de la fillette malade n'ayant jamais eu de jouets, elle me tendit sa poupée, et me promit de s'en passer pendant deux ou trois jours. Cette élégante demoiselle en faïence lit sur la malade un effet qui surpassa mon attente.
Maroussia, en train de se faner comme la fleur en automne sembla tout a coup revivre. Elle m'embrassait et riait aux éclats, en causant avec. sa nouvelle amie. La poupée fit un miracle : Maroussia, alitée depuis si longtemps se mit à marcher, en tenant par la main sa blonde fille et même elle courut comme; autrefois en traînant sur le plancher ses faibles jambes.
Par contre, cette poupée me causa beaucoup d'angoisse. Pendant que je l'emportais dans ma blouse, je rencontrai sur la montagne qui conduisait au souterrain de mes amis le vieux garde Sanouch. Il me suivit longuement des yeux .en hochant la tète, surprenant le secret de mes escapades, mon amitié pour les enfants recueillis par le vagabond Tybourtzi.
Là vieille nounou s'aperçut de la disparition de la poupée et se mit à chercher dans tous Jes coins. Sonia essayait de la calmer, lui-disait que « sa fille » était en promenade et allait bientôt rentrer. Les bonnes se doutaient de quelque chose. Mon père n'en savait encore rien, et il chassa le vieil lanouch, venu pour me dénoncer ; niais il m'arrêta à la grille du jardin et me dit de rester à la maison, Le lendemain Ja même scène se répéta. Au bout de quatre jours, seulement, je parvins à me' lever assez tôt pour sauter par-dessus la haie pendant que mon père dormait encore.
Cela allait mal sur la montagne. Maroussia de nouveau s'alita ; son visage brûlait d'un rouge étrange, ses cheveux blonds étaient épars sur l'oreiller, elle ne reconnaissait plus personne. A côté d'elle était couchée la néfaste poupée avec ses joues rouges et ses yeux brillants et stupides.
Je communiquai à Walek mes craintes et nous décidâmes qu'il fallait rapporter Ia poupée, nous supposions que Maroussia ne s'en apercevrait point. Nous nous trompions ; dès que j'eus pris la poupée des bras de Ja fillette qui était dans le coma, elle ouvrit ses yeux troubles et regarda devant soi sans me voir, inconscience de ce qui se passait autour d'elle ; soudain elle se mit à pleurer doucement, doucement, plaintivement, et dans sa petite figure, au milieu de son délire, jaillit une expression d'un chagrin si profond qu'aussitôt je remis avec effroi la poupée à sa place. La fillette sourit, serra sa poupée dans ses bras et se calma. Je compris alors que j'avais voulu enlever à ma petite amie sa première et sa dernière joie.
Walek me regarda timidement : Qu'arrivera-t-il maintenant ?
Tybourtzi, leur père adoptif, accroupi sur un petit banc, la tête penchée, fixa sur moi un regard douloureux et interrogateur. Je pris un air insouciant :
- Oh ! ce ne sera rien La nounou, certainement l'a déjà oubliée.
Mais la vieille ne l'oublia point. Lorsque je retournai à la maison, je rencontrai de nouveau lanouch près de notre porte; Sonia avait des yeux en larmes et la méchante nounou me décocha un regard furibond, écrasant et sa bouche édentée grommelait. Mon père me demanda où j'avais été, et après avoir écouté ma réponse habituelle, il se borna à réitérer son ordre : ne pas m'éloigner sous aucun prétexte de la maison sans sa permission.
Un pressentiment me tourmentait.
Mon père me fit venir dans son cabinet de travailJe levai mes yeux et aussitôt je les baissai. Le visage de mou père me parut effrayant.
— Tu as pris la poupée de ta sœur ?
— Oui, répondis-je, doucement.
— Et sais-tu que c'est un cadeau de ta mère et que tu devrais y tenir comme à une chose sacrée. Tu l'as volée ?
— Non, dis-je, en levant la tête.
— Comment non ? s'écria subitement mon père, en remuant le fauteuil.
- Tu l'as volée et tu l'as emportée chez... Chez qui l'as-tu emportée ? Dis-le !
Je me recroquevillai tout entier.
- Tiens, tiens résonna, subitement, à la fenêtre ouverte, la voix tranchante de Tybourtzi.
Deux secondes après, il entra dans la chambre, et dit — Je vois mon jeune ami dans une situation fort embarrassante.
— Monsieur le juge ! dit-il avec douceur, vous êtes un homme juste. laissez tranquille cet enfant. Dieu est témoin qu'il n'a pas fait de vilaine action, et si son cœur a un penchant pour mes pauvres loqueteux, faites-moi pendre plutôt, mais, par la Sainte Vierge, je ne permettrai pas que ce garçon en souffre. Voici ta poupée, mon petit !
Il défit un paquet et en sortit la poupée.
La main de mon père qui tenait mon épaule, se desserra. Il parut stupéfait.
— Qu'est-ce que cela signifie ? demanda-t-il.
— Laissez-le, répéta Tybourtzi, et sa large main caressa affectueusement ma tête baissée. Vous n'en tirerez rien par des menaces, et moi, je vous dirais très volontiers tout ce que vous voulez savoir. Allons, monsieur le juge, dans une autre pièce.
Je sentis de nouveau une main sur ma tète et je tressaillis. C'était la main de mon père qui caressait mes cheveux.
Tybourtzi me prit sur ses genoux.
— Viens chez nous. dit-il, ton père t'a permis de dire adieu a ma fillette. Elle est... elle est... morte.
La voix de Tybourtzi trembla ; ses yeux, clignotèrent d'une façon bizarre, mais aussitôt il se leva, me mit a terre, se redressa et sortit vivement de la chambre.
J'interrogeai, mon père du regard. Il était changé et avait de la tendresse dans les yeux.
Je pris sa main avec confiance et je lui dis :
— Je n'ai pas volé. Sonia me l'a donnée pour un temps.
— Oui. me répondit-il d'un air pensif. Je le sais. J'ai été injuste envers loi, mon petit, et tu tâcheras de l'oublier, n'est-ce pas ?
Je saisis vivement sa main et Je la couvris de baisers.
— Maintenant, lu me laisseras aller à la montagne ? demandai-je.
— Oui, oui, vas-y vas-y. mon petit, prononça-t-il affectueusement avec une nuance, de là même stupeur dans la voix. Oui, mais attends un peu, mon enfant.
Il alla dans sa chambre à coucher, en ressortit aussitôt et me glissa dans la main quelques roubles. — Remets-les à Tybourtzi. Dis-lui que je prie humblement.... Je rattrapai Tybourtzi à la montagne, et hors d'haleine, je lui fis la commission de mon père très gauchement :
— Il prie humblement. mon père. Et je lui fourrai l'argent dans la main sans le regarder. Il l'accepta.
Au souterrain, dans l'angle obscur, sur un banc gisait Maroussia. Quelqu'un dans un coin fabriquait un petit cercueil avec des vieilles planches arrachées au toit de la chapelle. On parait Maroussia de fleurs d'automne.


Vladimir Korolenko
Extrait de "En mauvaise société", traduit par Vera Starkoff



Illustration du billet : Nikolay Petrovich Bogdanov-Belsky (1868-1945)

mardi 10 décembre 2013

Des idées de cadeau ?

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Le lecteur voudra bien se persuader que tous les jours il s'élève un vent frais qui porte aux îles Fortunées les feuilles périodiques et les ouvrages de quelque intérêt. Ainsi, les hommes célèbres y sont connus avant d'en faire le voyage ; et les bienheureux les attendent avec autant d'empressement que les héros et les savans en ont peu à les aller joindre. (1)



C'est un peu ainsi que le Préfet maritime appréhende la mer de papier et contribue nuitamment à grossir telle vague. Depuis son île lointaine, il a turbiné ces derniers mois assez de pages imprimées pour se sentir l'envie de vous faire partager ses plaisirs. Nulle obligation d'achat, c'est ça qu'est chouette. Que non. Juste une rapide information qui peut-être formera incitation... au moment où il faut mettre des objets dans du papier cadeau...


Vous pouvez donc lire désormais


René Dalize Le Club des neurasthéniques. Roman de 1912 inédit en volume. - Talence, L'Arbre vengeur, 333 pages, 20 €

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Jean Arbousset Le Livre de Quinze grammes, caporal. - Bussy-le-Repos, Obsidiane, pages, 12 €

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Léon Deubel Une arche de Clarté. Anthologie suivie d'une bibliographie. - Paris, Archives Karéline, 140 pages, 10 €

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André de Richaud Échec à la concierge. - Talence, L'Arbre vengeur, 160 pages, 13 €


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Vladimir Korolenko La Gelée. - Vichy, La Brèche, 6,90 €

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Marc Stéphane Ceux du trimard. - 160 pages, 13 €


et prochainement, une douceur d'Aurèle Patorni ! (parution prévue : janvier 2014)

(1) S. C. S. Bernard de Ballainvilliers, Montaigne aux Champs-Élysées, dialogues en vers... - P., Delaunay, 1823).

jeudi 17 octobre 2013

Le Rêve de Makar

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Après La Gelée, voici Le Rêve de Makar : les grands textes du grand Korolenko reparaissent à la Brèche !

Actuellement sous presse, cette autre superbe nouvelle va à son tour conquérir les lecteurs.

Aussi inouïe que La Gelée mais dans un registre bien différent, elle met en scène le pauvre Makar, malheureux paysan défunt et son Créateur, ainsi que quelque sous-fifre de la hiérarchie divine.

La couverture est illustrée par Bruno Montpied.

mardi 17 septembre 2013

Vladimir Korolenko par Victor Serge (1922)

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Vladimir Korolenko

Vladimir Galaktionovitch Korolenko vient de mourir à Poltava (Ukraine) à l'âge de 67 ans. Peu connu à l'étranger, il a cependant été l'un des plus grands écrivains russes de ces trente dernières années et, en un certain sens — le plus noble ! — le successeur de Tolstoï. Comme Tolstoï, Korolenko fut une haute, une lumineuse conscience. Et c'est « une lumière qui vient de s'éteindre », une vie admirable qui vient de s'achever.
Issu d'une famille bourgeoise, dans un pays divisé par de vieilles haines nationales — Ukrainiens, Russes, Polonais, se persécutant depuis des siècles — Korolenko enfant se dégagea de suite, par un effort personnel, de cette atmosphère empoisonnée. À vingt ans il est étudiant à Moscou, à l'école d'agriculture. Avec toute l'ardente jeunesse intellectuelle russe de son temps, il accueille les idées nouvelles, qui sont vagues encore mais qui élèvent puissamment les esprits. A cette époque les étudiants sont déjà à la tête du mouvement émancipateur. Les troubles universitaires se suivent et s'élargissent en dépit des répressions. Korolenko y participe. A 22 ans, les autorités l'exilent à Vologda.
Cet exil qui brise définitivement le cours normal d'une carrière bourgeoise, est une libération. Korolenko ne voulait pas devenir « un intellectuel » comme il y en a tant. Avec l'élite de sa génération il concevait un autre devoir social : aller au peuple, être du peuple soi-même pour travailler à son émancipation. Et Korolenko se fait cordonnier, gagne âprement sa vie du travail de ses mains, vit avec les pauvres gens, leur pareil et leur frère, — mais liseur infatigable, attardé longuement toutes les nuits sur les œuvres de la pensée humaine.
On l'aime, on l'écoute. Il est « très dangereux ». Ses portraits de jeunesse et d'âge mûr nous le montrent toujours avec le même calme et beau visage régulier, barbu, couronné d'une chevelure abondante, d'une expression à la fois grave et pacifique. Il faut se le représenter tel, cordonnier, barbu au regard doux et sûr, à la parole réfléchie en qui mûrissent une érudition de premier ordre, une conscience lucide, un caractère inflexible. Dans la société de l'ancien régime c'était un « étranger » dangereux, tombé d'une autre planète. L'exil à Vologda (puis à Cronstadt) ne parut pas suffire à le mater. En 1879 on l'exile à Viatka. De là en Sibérie. De Sibérie on le renvoie à Perm. De Perm on le renvoie en Sibérie. Toutes les grandes routes de la froide Russie du Nord et de la Sibérie, Korolenko les connaît, pour les avoir suivies à pied — ou dans les attelages sommaires des paysans — avec ses outils, ses livres, ses notes, mince et précieux bagage ! En 1881, il est employé aux chemins de fer, quelque part en Sibérie. A l'avènement du tsar Alexandre III, Korolenko lui refuse le serment de fidélité. Ce geste qui n'a d'autre but et ne peut avoir d'autres conséquences qu'une satisfaction de conscience, lui vaut l'exil le plus dur, au bord de la Lena, dans un désert de glace, chez les Yakoutes. Patient et volontaire, Korolenko vécut quatre ans parmi ces primitifs, partageant leurs travaux, pénétrant leur esprit, apprenant à les aimer.
L'exil lui prit ainsi dix années de sa vie. Le bagne en avait pris autant à Dostoïevsky. Du bagne, Dostoïevsky rapporta ce livre inoubliable La Maison des morts. Korolenko rapporte de Sibérie des notes de voyage, des contes, des récits, des légendes, toute une œuvre variée qu'on pourrait appeler le Pays des morts — car la taiga (la brousse sibérienne) est une immense prison de neige où les hommes souffrent mille morts, tenaillés d'une volonté obstinée de résurrection.
C'est au retour d'exil, en 1885, après la publication de son premier conte le Songe de Makar que Korolenko devint d'emblée un des grands écrivains russes. La solitude, l'épreuve avaient mûri en lui une âme de poète. Mieux que quiconque, en outre, il connaissait le peuple russe, l'homme russe et la terre russe. Sa langue n'était point livresque, mais vivante, puisée aux sources de la pensée populaire, mais châtiée par un esprit probe, armée de savoir. Aujourd'hui ses livres sont classiques — et le resteront : En mauvaise société, La forêt bruit, petit chef-d'œuvre dans la manière du Pan, de Knut Hamsun, mais avec l'évocation tragique du servage en Ukraine, le Musicien aveugle, son œuvre littéraire capitale dont Rosa Luxemburg a donné une traduction allemande, des Notes de Sibérie, des Contes. Toute cette œuvre est profondément sociale. Elle enrichit précisément la littérature russe parce qu'elle n'est en rien « littérature » au sens indigent du mot dans certains milieux intellectuels bourgeois. Korolenko n'écrit ni pour exercer un style d'ailleurs parfait, ni pour pénétrer dans une Académie, ni pour rallier les suffrages des œuvres de la bourgeoisie, des dilettanti ou des névrosés, ni pour vendre beaucoup. Il raconte la souffrance des hommes et leur pénible mais sûre ascension vers la lumière intérieure. A partir de 1891 la tâche sociale de l'écrivain l'absorbe tellement que le conteur et le romancier font place, pour longtemps, au publiciste. 1891 c'est l'année de la grande famine. Mais l'ancien régime loin d'appeler le monde civilisé au secours des moujiks affamés, voulut faire sur cette calamité déshonorante le silence. Korolenko, en des articles qu'on relira plus d'une fois, la fît connaître. Lorsqu'au lendemain de la famine, le choléra fit son apparition, semant une panique invraisemblable parmi les populations, il fallut pour les calmer toute l'autorité morale d'un Korolenko. Et depuis, chaque fois qu'une honte nouvelle révélait au monde la tare de l'ancien régime, chaque fois qu'une injustice ou qu'une infamie était commise, Vladimir Korolenko élevait sa protestation sobre d'expression, ferme et douce, et persuasive. Dans ses articles qui flétrissent et condamnent pourtant sans rémission, on ne trouvera jamais de violence de langage d'aucune sorte. Le bon cordonnier de Vologda hoche la tête et d'une voix posée, réfléchie, dénonce le mal. Il a dénoncé ainsi les horreurs des prisons du tsar, les vilenies de l'antisémitisme, les pogromes (on n'oubliera pas cette page de son œuvre : La Maison n° 13), la torture, les méfaits de la police et de la caste militaire... Si bien que, historiographe des mœurs russes, il a fixé le souvenir du martyre — le mot n'est pas trop fort — d'un grand peuple.
Ses dernières années ont été pénibles. La maladie, l'infirmité, des chagrins domestiques l'accablaient. Le spectacle de la guerre civile qui est bien, comme l'a dit Lénine, la plus âpre des guerres dut infliger à cet humaniste et à cet idéaliste une bien grande souffrance. Mais il continua de travailler à son dernier livre (l'Histoire de mon contemporain), de penser, de déployer dans sa province d'Ukraine une activité personnelle à la fois utopique et bienfaisante. Dans une société bouleversée par la révolution sociale, il eût souhaité être un facteur d'apaisement. Sa pensée sur la révolution, il l'a exprimée dans une série de lettres amicales à Lounatcharsky, encore inédites. Sous bien des rapports il n'a pas dû la comprendre. Mais il ne l'a ni combattue, ni blâmée. Jusqu'au dernier jour, il est demeuré humblement fidèle à sa terre russe. Sans doute, au delà des luttes du présent, entrevoyait-il nettement l'avenir que veut la révolution. Le caractère dominant de sa personnalité, après et au-dessus de l'humanisme, de la foi en la culture et en l'avenir, de l'esprit slave, c'est une indéfectible bonté, qui ne désespère jamais de l'homme, aussi dégradé, aussi vaincu qu'il paraisse. C'est pourquoi Korolenko a pu décrire, avec tant d'amour, les terribles déclassés des grandes routes de Sibérie. En eux aussi, l'homme meilleur vivait à ses yeux.
Les événements l'avaient dépassé. La génération actuelle n'a plus le temps de lire, ni celui de méditer comme il méditait. L'armée rouge a besoin de commissaires, l'usine a besoin d'administrateurs ! Mais ce n'est pas un paradoxe de dire que les grands artisans de la culture russe qui comptent aussi au premier rang de ceux de la culture moderne — et notamment cette puissante lignée d'écrivains sociaux qui commence par Dostoïevsky, continue par Tchernichevsky, Tourgueniev, Tolstoï et s'achève avec Korolenko et Gorky— ont, dans une large mesure aplani les voies aux hommes de la révolution. Ils ont formé des consciences révolutionnaires. Ils ont appris à des générations entières à espérer, à vouloir, à croire possible la transformation sociale. Ils ont entretenu l'indignation sacrée contre le vieux monde et donné un exemple. Ces écrivains de pré-révolution sont à comparer utilement avec les tristes amuseurs de la bourgeoisie qui font dans le monde capitaliste « de la littérature ». Ils font comprendre la mission sociale de l'écrivain. Après eux, devaient venir, pouvaient venir, les hommes de non moindre conscience, mais de volonté inexorable qui transforment une société.

Victor SERGE
Kiev, 3 janvier 1922.


numéro 4 du Bulletin communiste (troisième année), 26 janvier 1922.

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Vladimir Korolenko La Gelée. Préface du Préfet maritime. - Vichy, La Brèche, 2012, 6,90 €

vendredi 23 novembre 2012

Un briquet et de l'amadou...

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Avait-il espéré sauver cet inconnu ? Je ne le pense pas. Il était allé droit devant lui, emportant, tout de même un briquet et de l'amadou dont je crois, il n'a pas su se servir. Je vous dis que c'était un véritable enfant. La vie lui était insupportable... Et encore... Parfois il me vient à l'idée qu'il a voulu punir en lui, par la peine de mort, sa lâche nature, dans laquelle sa conscience se glaçait lorsque la température de son corps baissait de deux degrés... Le romanesque a tué en lui le matérialiste...






Vladimir Korolenko La Gelée. Préface du Préfet maritime. - Vichy, La Brèche, 2012, 6,90 €



jeudi 25 octobre 2012

Une lettre de Vladimir Korolenko à Gorki

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Issue de l'hebdomadaire Floréal (24 juin 1922), cette lettre de Korolenko à Gorki, pour saluer dignement la reparution de La Gelée à l'enseigne de La Brèche.




Cher Alexis Maximovitch,

En ce moment, je suis bien malade, j'ai un fort ébranlement nerveux, et par-dessus le marché l'influenza. Vous voyez dans quel état je suis. Néanmoins, j'ai déjà répondu aujourd'hui même aux camarades qui m'avaient élu président d'honneur du Comité de Secours des Affamés. Je tâcherai de faire tout ce que pourrai. Mais je n'ai plus ma force d'antan.
Il me semble que vous vous trompez en attribuant à notre émigration des velléités criminelles en face du terrible fléau. Et le fléau fonce sur nous épouvantable, inouï. Déjà l'année dernière nous avons vu des foules entières, venues des provinces du nord erreur aveuglement sur les confins de l'Ukraine. I l y avait des pères de famille attelés aux chariots où se trouvaient la femme et les petits, tous se dirigeaient inconsciemment vers le sud dans l'espoir chimérique d'y trouver une grande prospérité. Mais dans la plupart des cas on les retournait chez eux. Je vous le répète : un fléau fonce sur nous qu'on n'a jamais vu depuis l'époque d'Alexis Michaïlovitch.
Et la Russie est presque aussi impuissante à le conjurer. Et vous coryez que notre émigration ne vous viendra pas en aide, mais qu'elle entravera les secours. Il me semble que vous vous trompez. Ce serait un véritable crime "de bande noire" et l'émigration dans son ensemble ne le commettrait point, j'en suis certain. D'une façon générale, j'ai là-dessus une idée quelque peu différente. Ainsi, pour moi, le meurtre de Chingarev et de Kokochline est un crime pareil à l'assassinat de Rosa Luxembourg et de Liebknecht et son impunité de même que celle de l'autre demeure la même tache ineffaçable. Nous avons enrayé la marche de notre révolution en refusant de mettre à sa base le sentiment d'humanité. Nous nous figurons, hélas, depuis longtemps que la "grande" révolution française réussit par la terreur. Et l'historien socialiste Michelet dit au contraire qu'elle échoua précisément à cause de la Terreur. Notre régime avant la Révolution était un régime particulier. Les tasards stupides tenaient la Russie à l'écart de tout progrès politique, ils chargeaient de la sorte la conspiration de l'accomplir, ils préparaient ainsi leur chute fantastique. Ensuite, la Russie s'inclina devant le terreur - ce qui est à mon avis la même stupidité. Nos chefs révolutionnaires ont oublié qu'un siècle s'était passé depuis la Terreur française, et l'Europe pendant ce temps n'avait pas vécu en vain. Il s'y produisait un heurt d'opinions d'où surgit la vérité nouvelle sociale et politique. Certes, l'Europe et l'Amérique, en maints problèmes, au point où elles en sont, ne pourraient éviter une collision, je ne le conteste pas. Mais l'Europe et l'Amérique ont la longue pratique d'un régime. Et nous ?! Nous sommes tombés d'une violence dans l'autre. Chez nous maintenant fonctionne "l'ordre administratif" jusqu'aux exécutions "dans l'ordre administratif" inclusivement. Ce n'est que du choc des opinions que naissent les nouvelles vérités et le mouvement. Ce qui ne se meut point meurt et se décompose. Les chefs de la Russie s'imaginent qu'ils sont à la tête de la révolution sociale et ils sont simplement à la tête d'un pays mourant. Nous voyons les hommes cesser de travailler, l'échange des sucs vitaux s'arrête.
Je me suis efforcé de démontrer tout cela dans mes lettres à Lunatcharsky.
Chez nous, au lieu de la liberté, tout va comme autrefois : une oppression est remplacée par une autre, et voilà toute notre "liberté". Certes, je ferai tout ce que je pourrai. Je tâcherai d'écrire un appel. Des jours pénibles s'approchent, et il faut agir en pleni accord. Autrement, c'est l'effondrement. Ces jours, je les ai prédits dans mes lettres à Lunatcharsky (1).
Si les intellectuels se mettent de nouveau à agir séparement, c'en est fait de nos efforts. Il faut que "le pouvoir" donne l'exemple à l'union.

Je vous serre cordialement la main, bien à vous.

Vl. Korolenko


(traduction de Véra Starkoff).





Vladimir Korolenko La Gelée. Préface du Préfet maritime. - Vichy, La Brèche, 2012, 6,90 €


(1) Six lettres de Korolenko à Lunartchavsky ont paru dans Les Cochers de Sa Majesté (Albin Michel, 1990).

mardi 23 octobre 2012

La Gelée, de Vladimir Korolenko

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Depuis une paire de lustres, on nous a beaucoup amusé avec le "roman-monde", la "littérature-monde" et autres billevesées planisphériques gonflées à l'hélium de la vacuité. Et tandis qu'on nous fomentait en outre des essais sur le "roman total" ou la "république des lettres" (supranationale, et même européenne, comme on devine), personne ne songeait à aller voir ce que Vladimir Korolenko (1853-1921) avait un jour écrit. C'était ballot (1).

Au vrai, un tel grand homme, un auteur de cette encre, ça ne devrait pas se négliger.
Aurait-on, chez nous, fait une aussi mauvaise part à Zola ? Même si on a tendance à négliger ce dernier depuis quelques années, il s'en faut qu'il passe aux oubliettes. Alors, pour dire les choses rapidement, Vladimir Korolenko est un peu le Zola russe. Il n'a certes pas défendu le capitaine Dreyfus, mais il a défendu par voix de presse des communautés en butte au racisme le plus violent durant les pogroms de 1895 ou encore lors du procès de Beilis au cours duquel des Voltiaks de Multans comparaissaient pour de prétendus sacrifices humains... La campagne russe était encore profonde durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Mentor de Maxime Gorki, Vladimir Korolenko fut l'un des très grands écrivains russes. Après des années d'opposition au régime autocratique du tsar qui lui valut la relégation en terres froides, Korolenko devint le directeur de l’influente revue La Richesse russe (Русское богатство/Russkoye Bogtskvo) à partir de 1896, où il se consacra de nouveau aux autres. Au point que Gorki l’appelait la « conscience de la Russie » après la mort de Tolstoï, tandis qu'il était « l’âme de la littérature russe » pour Rosa Luxembourg (L’Art russe, février 1922).

Pour la critique française, il était « le plus résigné des auteurs russes contemporains » (Revue universelle, 1903). Et pour cause : arrêté une nouvelle fois en 1879 sur dénonciation, il subit l'exil en Sibérie dans le gouvernement de Viatka, à trois cents kilomètres de Iakoustk, une des régions les plus froides du globe dont La Gelée dit l’âpreté léthale.



« La couleur blanche, c’est la couleur de la neige glacée ; c’est aussi la couleur des nuages les plus élevés qui planent dans le froid inaccessible des hauteurs célestes ; c’est la couleur des cimes des montagnes, cimes majestueuses mais infertiles… C’est l’emblème de l’impassibilité, de la haute sainteté, l’emblème de la future vie immatérielle… » (Le Musicien aveugle)




Vladimir Korolenko La Gelée. Préface du Préfet maritime. - Vichy, La Brèche, 2012, 6,90 €




(1) C'était ballot mais c'était utile puisque cela permettait de caser la production littéraire en cours (ce flot) sous des allures modernes : maquillez un bon vieux roman à la papa, déclarez-le insoumis et roman-monde et hop, le tour est joué, les mièvres accourent et déblatèrent. Vous pouvez aussi la jouer philosophe à la mie de pain comme c'est la dernière tendance. Toutes les postures tiennent un temps.




Bibliographie lacunaire en français de Vladimir Korolenko

Les Drames de la Sibérie (H. Geffroy, 1894)
Le Songe de Makar. Traduit par Denis Roche (1894)
Le Rêve de Makar. Traduit par Léon Golschmann (Ollendorff, circa 1894)
La Forêt murmure, contes d'Ukraine et de Sibérie. Traduit par R. Candiani (A. Colin, 1894)
Le Musicien aveugle. Traduit par Léon Golschmann et Ernest Jaubert (Rouam, 1894 ; Firmin-Didot, 1894 ; Perrin, 1895 ; Gedalge, 1949 ; Circé, 1992)
« La maison n° 13 » (Cahiers de la Quinzaine, VI, 6, 1905)
« La peine capitale » in collectif, Au pied de l’échafaud. Traduit par J.-W Bienstock et A. Skarvan (Mercure de France, 1911) (contient une lettre-préface de Tolstoï à Korolenko).
La Gelée. En mauvaise compagnie. Le Rêve de Makar (J. Povolozky, 1922)
Le Musicien aveugle. I. L'Enfance de Pierre. II. La Vocation de Pie (L’Ecole émancipée, 1928)
Souvenirs d'enfance. Traduits par Gaston Baudoin (L’Ecole émancipée, 1928)
Le Musicien aveugle. Traduit du russe par Zinovy Lvovsky (Librairie Valois, 1931)
Le Songe de Makar. Avec une introduction et des notes par Pierre Pascal (C. Klinckcsieck, 1947)
Les Cochers de Sa Majesté, nouvelles suivies de Six lettres à Lounatcharski, traduit par Edouard Beaux (Albin Michel, 1990)
Préface au Voyage de trois cosaques de l'Oural au royaume des Eaux-Blanches de G. T. Khokhlov. Traduit par Michel Niqueux (L’Inventaire, 1996)
Les Muets, traduit par Chantal Le Brun Keris. Postface d’Olga Dounaevskaïa (L'Esprit des Péninsules, 1999)
Le Songe de Makar. Gravures de Paul Kichilov. (Alternatives, 2002)

mercredi 26 septembre 2012

Vladimir Korolenko



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Le nouveau Grand Jeu de l'Alamblog a connu quelques tentatives fameuses, et l'une d'entre elles a été couronnée de succès.

Oui, il s'agit bien de Vladimir Korolenko, ce Zola russe dont on se demande bien pourquoi son œuvre n'est pas mieux traduite en France... Si l'on en croit la librairie française contemporaine, vous pourriez d'ores et déjà - au lieu d'avaler bêtement du Ruissell Banks - lire Les Muets (L'Esprit des Péninsules, 1999, 221 p., 18,29 €), récit d'un exil aux États-Unis et d'un amour amer.

En ce qui concerne notre jeu, c'est "prh" qui remporte la manche, et le prochain ouvrage du Préfet maritime, une réédition de La Gelée, de Korolenko, à paraître aux éditions La Brèche. Et s'il souhaite recevoir son exemplaire, il ne lui reste qu'à nous confier son adresse postale.


Vladimir Korolenko La Gelée. Préface du Préfet maritime. - VIchy, La Brèche, 2012. A paraître.

vendredi 10 août 2012

Vladimir Korolenko

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Prochainement aux éditions La Brèche de Joël Cornuault, La Gelée de Vladimir Korolenko.


Les vraies retrouvailles avec un GRAND Russe !

mercredi 18 juillet 2012

Les couvertures du siècle dernier (XIV)

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Vladimir Korolenko Le Musicien aveugle. Traduit par Léon Golschmann et Ernest Jaubert et (suivi de Andreiev). Petka à la campagne. Le Chien. - Paris, Ancienne maison Gedalge, 1949.