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vendredi 16 juin 2017

Le romanesque cas Bollas

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Après avoir évoqué Jean-Pierre Martinet ces deux derniers jours, on peut avancer avec certitude que les pathologies littéraires n'ont pas évolué depuis 1931. L'Homme reste l'Homme et les passages à l'acte les passages à l'acte. Rien du reste n'indique que les pulsions seraient maîtrisées. Les désirs non plus, les dieux en soient remerciés...
Avec Alick Bollas dont le pseudonyme appelle le calembour et la contrepèterie, on atteint même aux niveaux de Marcel Lami le meurtrier (Une forêt cachée, La Table ronde, 2013), de Bog l'escrocmarc ou de Marc Stéphane le voleur en matière d'originalité et de brutalité. Il aura marqué de manière assez.. théâtrale la saisons 1931, après avoir fait quelques ronds dans l'eau à la fin du siècle précédent.
Orthographié par les journalistes avec un l ou deux, selon la saison. ce Gréco-Egyptien de nationalité encore incertaine né le 24 novembre 1889 à Alexandrie n'aura connu qu'un destin de miroir brisé. La première trace que l'on conserve de lui date de 1902, date à laquelle il fait jouer une pantomime qu'il a écrite avec Georges Palicot, On ne forge pas l'amour. L'année suivante, il publie son unique roman, Orgueil de chair, chez Savine, qui lui vaut un signalement par Paul GInisty dans le Gil Blas du 11 mars 1893 :

P. S.— Parmi les livres parus, dont je parlerai, je mentionne, dès maintenant, les Rois, de M. Jules Lemaître, un roman... de l'année 1900 ; Thérèse Gervais, un autre roman, de M. Ed. Cadol ; les Angoisses du docteur Combalas, de M. P. Vigné d'Octon; le Crépuscule, de M. Maxime Du Camp. Et voici aussi des livres qui, à divers titres, réclament l'attention : le Règne de Bibesco, une page de l'histoire de la Roumanie, par le prince Georges Bibesco ; le Prem Sagar ou Océan d'amour, traduit de l'hindou, par M. Lamairesse ; la nouvelle série de la Vie privée d'autrefois, ces piquantes études de M. A. Franklin ; la Comtesse de Die, histoire de la noble dame chère aux Cigaliers et aux Fëiibres, par M. Serni-Santy ; Orgueil de chair, de M. Alick Bolas, un livre de vrai « jeune », etc. — P. G.


Alick Bollas est donc alors un "vrai jeune", mais cela ne suffit par Henri Duvernois qui l'éreinte brièvement le 27 mars suivante dans La Presse :

Orgueil de chair est un titre très ronflant, n'abritant, hélas, rien de neuf et rien qui puisse retenirparticulièrement. Le style est lourd, gauche, embarrassé.
Trompée par les hommes, l'héroïne de l'auteur ne veut plus vivre que pour sa fille. C'est un cas psychologique bien usé.
Espérons que bientôt M. Alick Bollas nous fournira dans un autre volume l'occasion de lui adresser des compliments.
En tous les cas qu'il médite l'axiome du vieux Boileau
Toujours sur ie métier remettez voire ouvrage
Polissez-le sans cesse et !e repolissez.


"Exécution littéraire très inégale, mais de sentiment dramatique" ajoute le Figaro (27 mars 1893)
Le Monde illustré avait été plus tendre deux jours plus tôt en reproduisant ce qui paraît être l'inseratur du volume composé par la maison Savine puisqu'on le retrouve presque à l'identique dans La Lanterne deux jours plus tôt, le 23 mars :

Orgueil de chair, par Alick Bollas, est l'histoire cruelle d'une Parisienne passionnée qui se débat au milieu de la torture de ses sens, et se réfugie dans un amour égoïste pour sa fille. Ce roman si attachant est nouveau par l'originalité des caractères et fera certainement palpiter toutes nos mondaines. (A. Savine.)


Voici toujours l'incipit de ce roman qui finit dans le drame et le scandale d'une mère assassinant sa fille devenue sa rivale :

Sur le boulevard Haussmann, le bruit des voitures, la voix goguenarde des marchants ambulants, le fracas de ces maisonnettes roulantes dites omnibus, les cris perçants des moineaux perchés sur les platanes, tout ce brouhaha monotone tourbillonnant venait, comme une guêpe sur les ailes de l'air, bourdonner aux oreilles d'une femme qui, nonchalamment étendue sur un divan, semblait se bercer dans ses rêves.
Elle était là, songeuse, parcourant de son imagination l'espace, puis ramènent sa pensée autour d'elle où tout était fleuri et exhalait un parfum d'ambre ; son âme s'imprégnait ainsi d'une double félicité.

Le reste à l'avenant.
Toujours inspiré, Alick Bollas commet une pièce avec Lucien Cortambert qui est jouée le 23 avril 1895 au Théâtre des Lettres, Monsieur Grand'roy, puis ce sont les Nobles Rastas, avec le même au même endroit, la même année. Il collaborent tous deux à un "grand roman mondain", Ironie que donne le Gil Blas en janvier 1895 et qui sera repris par le Nouvel Echo — où signe Léo Trézenik
On ne parle plus d'oeuvre littéraire ensuite. On le voit en avril 1897 à la "sauterie" de l'Athénée avec Emile Straus, Fabre des Essarts, Georges Bans, Lucien Cortambert ou André Serph... puis on perd Bollas de vue.
Jusqu'en 1931...
Le plus disert est Le Petit Journal qui offre le 7 octobre des détails sur la tragicomédie qui vient de se dérouler au théâtre de la Porte-Saint-Martin...

Le suicidé de la Porte-Saint-Martin
La vie aventureuse d'Alexandre Debray

La personnalité d'Alexandre Debray, cet exalté qui tenta de se donner la mort au cours de la répétition générale de la pièce de M. Maurice Rostand et Pierre Mortier, et dont l'état reste très grave, apparaît, au fur et à mesure que l'enquête se développe, comme celle d'un homme dont l'existence fut particulièrement agitée.
Né le 24 novembre 1889 à Alexandrie, mais d'origine grecque, Alick Bollas se faisait déjà appeler Alexandre Debray à l'époque où il fréquentait au Quartier Latin M. Pierre Mortier et bon nombre de jeunes gens qui, depuis,, se sont fait un nom dans les lettres ou les arts. Lui-même s'adonnait à la littérature et plusieurs de ses pièces : Madame Bluff, L'Enfant gâté, Le Paria, furent jouées avec un certain succès.
Il apparaît cependant de la correspondance que M. Pierre Mortier a conservée qu'il avait néanmoins souvent recours à la bourse de son ami.
En 1912, il épousa une Italienne qui, peut-être à l'instigation de son mari, voulut se faire reconnaître comme étant la fille de la marquise de Peralta. Il y eut, à cette occasion devant le tribunal de la Seine, des débats qui firent sensation. Mme Debray fut déboutée.
En 1914, Debray s'engagea, mais ne demeura que peu de temps sous les drapeaux et fut réformé pour insuffisance physique.
Après avoir traîné quelque temps en France, il se rendit aux Etats-Unis et chercha à y trouver un emploi de metteur en scène dans les studios cinématographiques. Il y fut mêlé à une affaire de chantage dont fut' victime Sydney Chaplin, le propre frère de « Chariot ».
De retour en France, il se fixa à Bois-Colombes, dans un pavillon, 12, rue Maunoury, où il habitait avec une jeune dactylographe de 24 ans. A plusieurs reprises, il demanda sa naturalisation. Elle lui fut toujours refusée en raison des renseignements défavorables recueillis sur son compte. Bien qu'il prétendit à ses voisins écrire pour l'Amérique des scénarios de films qui lui étaient' grassement rémunérés, ses moyens d'existence n'étaient pas très nets. M. Pierre Mortier avait à recevoir ses pressantes, et nombreuses sollicitations et quand l'homme de lettres se fut fatigué et eut signifié à son ancien camarade de ne plus avoir à compter sur lui, ce fut sa compagne que Debray délégua.
M. Mortier ayant de nouveau refusé tout prêt : « Prenez garde, dit la jeune femme, mon mari est très exalté. »
Portant beau, en dépit de sa soixantaine, volontiers arrogant, il n'avait pas gagné la sympathie de ses voisins, et encore, moins celle de son propriétaire qui, bien que lui ayant signifié congé, ne pouvait le déloger du pavillon où il menait une vie bruyante.
A en croire sa compagne, Alexandre Debray croyait être victigie des agissements de M. Pierre Mortier, coupable, d'après lui, de s'opposer à ce que ses pièces fussent reçues dans les théâtres. Cette manie de la persécution avait aigri son caractère déjà naturellement violent ; rien cependant, affirme son amie, ne permettait de prévoir sa détermination.
— Bien au contraire, ajoute-t-elle, ce soir-là, où il voulut m'emmener voir cette pièce à la Porte Saint-Martin, Il semblait très calme. J'étais assise près de lui, au deuxième balcon. Pendant le dernier entr'acte, il me dit : « Je vais faire un tour dans les coulisses ». Quand le rideau se leva sur le troisième acte, il n'était pas remonté et c'est à ce moment que Je l'entendis au balcon Inférieur. Puis ce fut le drame...
Ajoutons qu'Alexandre Debray, n'étant pas en règle avec la loi sur les étrangers, sera expulsé de France s'il survit à sa très grave blessure.
Ce que déclare M. Pierre Mortier
M. Pierre Mortier, très ému, nous a confirmé hier matin ce qui se disait, quelques heures auparavant, tandis que la foule évacuait la salle de la Porte Saint-Martin
— Cet homme à qui Je n'ai jamais refusé les services qu'il n'a guère cessé de me demander depuis de longues années et qui, un Jour, a fini par m'adresser d'incompréhensibles menaces, n'a pu agir que poussé par le délire de la persécution.
Il est vrai, que perpétuellement harcelé de cartes postales injurieuses et de lettres m'annonçant mon assassinat pour le soir même, J'avais fini par en Informer M. le procureur de la République, ce qui a pu mettre le comble à l'exaspération du dément...
Certaines personnes avaient, d'ailleurs, au cours de l'entr'acte, rencontré dans les coulisses M. Alexandre Debray, lequel disait, à qui voulait l'entendre, qu'il cherchait M. Pierre Mortier pour l'abattre.


Comoedia, le même jour, ne dis pas autre chose (7 octobre 1931) et s'appesantit sur ses rapports avec Pierre Mortier et l'entrevue avec sa petite amie :

Les véritables circonstances de la tentative de suicide de la Porte Saint-Martin

Alexandre Debray-Bolas avait fait des essais de chantage contre M. Pierre Mortier qui avait signalé le cas

L'incident dramatique qui marqua la soirée d'inauguration de la Porte-Saint-Martin ne semble pas être seulement le geste d'un demi-dément en proie à l'idée fixe de la persécution. Il s'y mêle de troubles éléments de préméditation qui atténuent singulièrement toutes les premières explications qu'on avait recueillies pour accorder un peu de pitié au héros principal.
Alexandre Debray, de son vrai nom Alick Bolas, est né en 1869, à Alexandrie, de parents grecs. Il y a une trentaine d'années il parvint - à s'infiltrer dans un groupe de jeunes gens, groupe dont faisait notamment partie René Blum, Paul Giafferi et Pierre Mortier. Hélas ! les fidèles. de ce cénacle littéraire pourtant très accueillants, se virent bientôt obligés de se débarrasser de ce compagnon bizarre, chagrin, que ses appétits inquiétants acheminent bientôt vers un trouble destin. Et voici Debray poursuivi pour manœuvres de chantage et tentatives d'escroquerie. Ses victimes sont tour à tour la marquise de Peralta et Sydney Chaplin, le frère de Chariot.
Il y a environ quinze jours, M. Pierre Mortier rencontra Debray-Bolas à l'Imprimerie Centrale de là Bourse. Il y avait dix ans qu'il ne l'avait vu.
Debray-Bolas raconta à M. Pierre Mortier qu'il avait une merveilleuse idée de film, laquelle, réalisée, devait assurer sa fortune et celle de ses amis. Toutefois, sa détresse actuelle était telle qu'il lui fallait 50.000 francs pour pouvoir réaliser ce projet !
M. Pierre Mortier qui malgré sa bonté bien connue avait appris à se méfier du personnage, depuis qu'il l'avait accueilli au Gil Blas et avait été obligé de s'en séparer, accueillit assez froidement la requête de son ex-protégé.
A partir de ce moment notre éminent confrère fut accablé de lettres tour à tour suppliantes et injurieuses et finalement nettement menaçantes.
Vendredi dernier M. Pierre Mortier, comme on sait, maire de Coulommiers, fut avisé à l'Hôtel de Ville qu'une jeune femme insistait pour lui parler.
Croyant qu'il s'agissait d'une de ses administrées, il la fit introduire dans son bureau. La visiteuse lui révéla alors qu'elle n'était autre que Mme Debray.
« Mon mari», dit-elle en substance, me fait peur. Tous ses amis l'abandonnent, le trahissent. Le voici à bout et bien décidé à se faire « sauter ». mais prétend qu'auparavant il fera d'autres victimes parmi lesquelles M. Pierre Mortier et sa famille. »
Croyant à un moment d'exaltation passagère, M. Pierre Mortier calma la jeune femme avec quelques bonnes paroles et l'éconduisit fort courtoisement.
Prévenu par ses huissiers que la solliciteuse s'obstinait à le guetter devant l'entrée de l'Hôtel de Ville, M. Pierre Mortier différa son départ et attendit qu'elle se fût retirée avant de reprendre le chemin de Paris.
Mais à la réflexion il se décida à prévenir le Procureur de la République des derniers incidents survenus.
Debray-Bolas fut appelé à la police judiciaire et un service discret de surveillance fut organisé autour de M. Pierre Mortier.
On connaît la suite, et comment M. Pierre Mortier, malade, ne put se rendre à la répétition général du Général Boulanger, les paroles de Debray-Bolas précédant sa tentative de suicide, son transport à l'hôpital où il se trouve encore actuellement.
Que serait-il arrivé si M. Pierre Mortier avait été au Théâtre de la Porte-Saint-Martin ce soir-là ? Il est établi que pendant l'unique entr'acte Debray-Bolas se rendit dans les coulisses. Il est vraisemblable que si à ce moment il eût rencontré l'ancien directeur du Gil Blas, les menaces de mort qu'il avait proférées, à son égard auraient été mises à exécution.
La tentative de suicide elle-même paraît bizarre — sinon comique — dans son mode d'exécution. Généralement ceux qui veulent en finir avec un revolver appuyent l'arme sur la tempe ou sur la poitrine à hauteur du cœur. Le geste de Debray-Bolas se trouant le ventre est au moins exceptionnel. N'y aurait-il pas là une manifestation à effet et sans danger, qu'une circonstance fortuite a transformée en blessure grave.
En d'autres mots Debray-Bolas n'a-t-il voulu que tirer un coup de revolver le canon de l'arme tourné vers le plancher, et - une bousculade imprévue n'a-t-elle pas donné à ce geste bénin les conséquences que l'on connaît ?
Aux dernières nouvelles le bulletin de santé de l'hôpital porte: « état stationnaire ».



Un complément d'information aooaraît dans Le Populaire du même jour :

Une tentative
de suicide
dans un théâtre
Le désespéré, un aigri
ayait la manie de la persécution

Lundi soir, au moment où le rideau allait se lever sur le dernier tableau du « Général Boulanger », la pièce de MM. Maurice Rostand et Pierre Mortier, dont c'était la « générale », un spectateur des balcons se leva et cria :
"On ne meurt pas seulement d'amour. moi je me tue parce qu'on m'a ruiné."
L'homme, qui avait tiré un revolver de sa poche se tirait aussitôt une balle dans le ventre.
La représentation fut interrompue, et le blessé fut transporté à l'hôpital Saint-Louis, où il dut subir l'opération de la laparotomie.
Les causes de ce drame n'ont pas encore été établies.
Le désespéré, M. Alexandre Debray, dont le véritable nom est Alick Bollas, n'a pas encore pu être interrogé, mais des premiers résultats de l'enquête, il semble résulter qu'il ne devait pas jouir de la plénitude de ses facultés.
Aigri, désabusé de n'avoir pas rencontré le succès dqns la carrière dramatique, bien qu'il ait eu une pièce jouée à l'Athénée. « Madame Bluff ». après avoir collaboré tort longtemps au « Gil Blas », dirigé amicalement par M. Pierre Mortier, M. Debray rendit celui-ci responsable de ses déboires.
Il voulut écrire une pièce, puis un livre pour accuser son ancien ami ; ni l'une ni l'autre ne purent voir le jour et ce fut cause d'un nouveau ressentiment.
M. Alexandre Debray habite avec sa jeune femme, une modeste chambre meublée dans un pavillon avec jardin, au 21 de la rue Manoury.
D'autre part, M. Pierre Mortier aurait déclaré qu'il avait reçu à plusieurs reprises des menaces de mort de la part de M. Debray et qu'il en avait saisi la police. C'est même pour ce motif qu'il n'avait pas voulu assister à la répétition générale du « Général Boulanger ».


L'Oeil de Paris, versé dans les racontards donna le 10 octobre une version à peine différente, mais plus imagée :

La vendetta du Grec
Les habitués des répétitions générales connaissaient bien le héros de l'aventure du théâtie dé la Porte-Saint-Martin, sinon par son nom, du moins par sa silhouette.
Grand, les cheveux noirs très frisés, toujours coiffé d'un feutre d'artiste à larges bords, il était une des illustrations de cette petite famille de resquilleurs du théâtre qu'on appelle les « hirondelles ».
Il était doré d'un accent levantin assez prononcé, et nul ne fut étonné d'apprendre que, sous le nom d Alexandre Debray qu'il s'était donné, se cachait un Grec nommé Alick Bollas.
Il avait été autrefois un rédacteur éphémère du Gil Blas. C'est là qu'il avait connu M. Pierre Mortier, auquel il avait voué, depuis cette époque, une haine mortelle."
— Zé lé touerai, disait-il fréquemment, en roulant des yeux furieux.
Mais nul ne prenait ses menaces au sérieux — nul, sauf M. Pierre Mortier.
Quelques jours avant la représentation du Général Boulanger, celui-ci avait reçu une lettre de Bollas, dans laquelle le Grec se livrait, avec une exaltation toute balkanique, à dès projets sanguinaires sur la personne de son ennemi et de sa famille. Mortier communiqua la lettre au commissaire de police qui dépêcha un inspecteur chez Debray-Bollas.
On a dit que la police n'avait pu mettre la main sur l'agité. Ce n'est pas exact. La vérité est que les enquêteurs s'étaient rendu compte que l'homme était un bavard . fanfaron, mais inoffensif.. Le commissaire fit savoir à M. Pierre. Mortier qu'il pouvait se rendre en toute quiétude à la répétition générale de sa pièce.
Mais M. Mortier jugea plus prudent de s'abstenir.
Aujourd'hui, il fait dire que c'est la maladie qui l'a retenu chez lui.



L'ultime coup fut porté par Les Nouvelles littéraires le 17 octobre 1931...

Le suicidé du théâtre de la Porte Saint=Martin

Alick Bollas dit Alexandre Debray s'est tiré une balle dans le ventre au cours de la soirée du 5 octobre ; il a subi l'opération de la laparotomie le 6 ; le 8 il se mariait in extremis et le 9 au soir il mourait. Parmi les œuvres de lui qui ont été citées, une a été oubliée : Orgueil de chair. Orgueil de chair est un très mauvais roman fort mal écrit.
Daté de décembre 1892 il a paru au commencement de 1893. Ce livre de 360 pages est dédicacé : "Au maître Aurélien Scholl en reconnaissance des encouragements que le premier il m'a donnés. - A. B."
Le volume n' eut aucun succès et l'éditeur le solda fin 1894.
A cette époque Alick Bollas avait moins de vingt-cinq ans, il se disait homme de lettres, était secrétaire de la rédaction de la Revue moderne et collaborateur du Pilori.

CENTRAL 32-65.



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samedi 30 juillet 2016

Harakiri par J. Nitobé

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Harakiri

Par J. Nitobé, professeur à l'Université Impériale à Kyoto (A).

C'est le nom japonais du suicide par éventrement.
Folie ! crieront mes lecteurs européens. Pour nous cet acte n'a rien de choquant ni de ridicule. Le souvenir des plus nobles actions s'y rattache, et des plus touchantes solennités.
La vertu, le sublime, la grandeur d'âme transforment la mort plus basse en un symbole d'existence nouvelle... Sans cela le signe que Constantin aperçut dans les nuages n'eût pas conquis le monde.
Notre choix de cette partie du corps n'est pas arbitraire. Il est fondé sur une antique croyance anatomique où le ventre est considéré comme le siège de l'âme et des sentiments. Cette conception encore vivante chez les Japonais se retrouve dans la Bible. Moïse dit de Joseph que ses entrailles désirent revoir son, père ; David supplie Dieu de ne pas oublier ses entrailles ; Jézias et les autres prophètes parlent souvent de l'inquiétude de leurs entrailles. Même conception chez les Grecs qui considèrent le ventre (phren ou tumos, et hara en japonais) comme le lieu de l'âme.
En France également, le mot en question s'emploie en dehors de toute acception anatomique. Descartes n'enseigne-t-il pas que l'âme réside dans la glande pinéale et n'emploie-t-on pas le mot "entrailles" dans le sens de "sympathie", de compassion ? On dit qu'un orateur "a des entrailles".
Ainsi on ne saurait taxer de superstition une idée mieux justifiée au point de vue scientifique que la théorie qui fait du coeur le centre des sentiments. Les psychiatre parlent d'un cerveau pelvien ; ils y comprennent les ganglions du bassin qu'influencent tous les phénomènes psychiques. Admettons ce principe de psychophysiologie et il en découlera cet argument du harakiri : "Je vais ouvrir la demeure de mon âme, - juste si elles est pure ou impure."
Mon intention n'est pas de justifier le suicide au point de vue de la religion ou de la moralité. Il me servira seulement à montrer quelle place élevée occupe l'honneur au Japon.
Dans ce pays, la mort apparaît comme la solution d'un problème complexe où la dignité humaine, l'héroïsme et le stoïcisme trouvent leur compte ; un samouraï ambitieux considéra toujours la mort naturelle comme une fin plutôt ignoble.
Si la plupart des chrétiens pouvaient s'exprimer ouvertement, ils confesseraient leur admiration pour la sublime impassibilité des Caton, des Brutus, des Pétrone, ces grands suicidés.
Et Socrate ? Avec quel empressement il se soumit au jugement de l'Etat, alors qu'il le savait inique et qu'il pouvait s'y soustraire : ses disciples nous l'ont rapporté sans omettre un détail. Calme, il prend la coupe fatale, fait une libation, avale lentement le poison et meurt.
L'acte du père des philosophes n'excite pas l'horreur physique provoquée par la guillotine. Et pourtant la décision des juges aurait dû révolter l'homme à qui l'on disait : « Tu dois mourir de ta main. »
Si le mot « suicide » signifie uniquement mourir de sa propre main, Socrate est un suicidé. Or, personne ne l'accusera de ce crime. Platon, pour qui le suicide est immoral, n'a jamais dit que son maître se fût "suicidé".
Maintenant mes lecteurs comprennent sans doute que harakiri n'est pas un simple suicide, mais une institution légitime et cérémonielle. La grandeur de cette conception médiévale est évidente pour qui admet l'idée d'expiation. Par ce moyen, les gentilshommes expiaient leurs crimes, réparaient leurs fautes, échappaient au déshonneur, en délivraient leurs amis, ou démontraient leur sincérité.
Imposé comme châtiment, "harakiri" s'exécutait alors en grande cérémonie. Il fallait pour le subir ainsi un sang-froid égal à la grandeur d'âme. C'est pourquoi on le jugeait digne d'un gentilhomme.
Notre antiquité japonaise m'inspire un intérêt si profond que je me fusse hasardé à décrire cette coutume vénérable. Un écrivain trop peu lu m'a déchargé de ce souci en reproduisant avec talent et exactitude, d'après un vieux manuscrit japonais, les différents actes de cette tragédie vécue.
Dans son livre, "Le Vieux Japon", M. Midfor (B) s'exprime ainsi :
« Nous (les sept représentants étrangers) fumes invités à suivre les témoins japonais dans le hondo, salle principale du temple où la cérémonie devait avoir lieu. La scène était impressionnante. Des colonnes en bois foncé supportaient le plafond de la haute salle d'où descendaient une quantité d'immenses lampes dorées et autres ornements caractéristiques d'un temple bouddhiste. Devant le maître-autel, où une estrade couverte de belles nattes blanches s'élevait de à 4 pouces, était suspendu un tapis écarlate. De hauts cierges espacés régulièrement répandaient une clarté mystérieuse qui laissait voir discrètement ce qui allait se passer.
« A gauche de la petite plate-forme sept Japonais vinrent s'asseoir ; à droite, nous, les sept étrangers. Aucun autre assistant.
« Quelques minutes d'attente fiévreuse et nous voyons apparaître Taki Zenzaburo, homme robuste de trente-deux ans, au noble visage. Drapé dans la robe de grande cérémonie aux manches larges comme des aiIes, il était accompagné d'un de trois officiers vêtus du "jimbaori", l'habit de guerre à parements dorés. "Kaishaku" n'est nullement le synonyme de bourreau : c'est une fonction de gentilhomme, remplie souvent par un ami ou un parent du condamné. En l'occurrence, c'était le frère de Taki Zenzaburo que les amis de celui-ci avaient élu "kaishaku" pour son talent d'escrimeur.
« Taki Zenzaburo et son kaishaku, aligné à sa gauche, s'approchèrent des témoins avec une révérence qu'ils répétèrent pour les étrangers, plus respectueuse peut-être. Solennellement on leur rendit ces salutations."
« Calme et digne le condamné monta sur l'estrade, fit deux génuflexions devant le maître-autel auquel il tourna le dos pour s'asseoir a la japonaise sur le tapis, le kaishaku a sa gauche, immobile.
« Un des trois officiers japonais s'avança portant une table pareille aux tables victimaires en usage dans les temples. Là-dessus s'allongeait le "wakizashi", poignard long de neuf pouces et demi, aussi tranchant qu'un rasoir. Il s'agenouilla pour l'offrir au condamné qui, après l'avoir pris avec respect, l'éleva des deux mains au-dessus de sa tête, puis !e posa devant soi.
« Nouvelle et profonde révérence de Taki Zenzaburo aux spectateurs. La face impassible, mais une imperceptible hésitation dans la voix, il nous fait cette douloureuse confession : "Moi seul ai donné l'ordre de tirer sur les étrangers à Kobé. J'ai réitéré cet ordre quand ils allaient s'enfuir. Pour ce crime je vais faire harakiri. Je prie l'assemblée de m'accorder l'honneur d'être témoin de cet acte."
« Une suprême salutation, et le voici nu jusqu'à la ceinture. Selon la coutume il attache soigneusement sous ses genoux les manches de son vêtement pour ne pas tomber en arrière le noble japonais doit mourir penché en avant.
« Il a saisi le poignard, - la main est calme, le regard pensif - presque avec tendresse il le contemple longuement...
« Quelques secondes de recueillement et l'arme s'enfonce de toute sa longueur dans le côté gauche. Lentement il la porte vers le côté droit où, en la retournant dans la plaie, il se fait une fine coupure verticale. Pas un muscle du visage n'a frémi. Il retire le poignard, se penche et allonge le cou. Aucun son, bien que la douleur lui contracte le visage.
« Le kaïshaku est debout. Agenouillé près de lui il avait jusqu'ici surveillé tous ses mouvements. Son glaive siffle... un éclair... bruit lourd, chute fracassante. D'un seul coup il a séparé la tête.
« Un glouglou sinistre rythme le silence.
« Profonde inclination du kaïshaku. Il essuie son glaive avec le papier rituel et disparaît. A terre le poignard ensanglante près de la masse informe qui fut un homme vaillant et chevaleresque. L'arme, témoignage de l'exécution, est respectueusement emportée.
« Deux représentants du Mikado quittent leur place, s'approchent et nous invitent à déclarer que justice a été faite. Cette formalité accomplie nous quittons le temple. »

Quelle tentation pour des Japonais que l'apothéose au moyen du harakiri. Beaucoup y recoururent sans nécessité. Pour des motifs légers, de simples étourderies, on vit les têtes chaudes aller à la mort comme les phalènes vont à la flamme. Des causes équivoques jetèrent plus de samouraïs au suicide que de nonnes au couvent. Notre peuple mettait son point d'honneur à n'estimer guère la vie. Malheureusement l'honneur invoqué n'était pas toujours un titre, et aucune des fosses de l'Inferno n'est plus remplie de Japonais que la septième, réservée aux suicidés.
Un vrai samouraïs, il faut le dire, considéra toujours le suicide sans motifs sérieux, comme une lâcheté. Tel ce vaillant chef qui, ayant perdu bataille sur bataille, pourchassé à travers forêts et cavernes, s'était réfugié dans le tronc d'un arbre. Glaive émoussé, arc brisé, plus une flèche au carquois ! Pourtant il n'imita pas ce Romain qui, vaincu à Philippi, se jeta sur son glaive. Stoïque comme un martyr chrétien, au lieu de se tuer il chanta :
Soucis ! Douleurs ! Tout ce qui oppresse
Mon dos accablé
Le comble des maux me presse
Et ne fait qu'augmenter
L'expansion de mes forces.

Ainsi l'exige la doctrine de Bushido (1). Il est recommandé de supporter les rancœurs et le sort contraire avec une patience que soutient une conscience pure, car Mencius (2) a dit « Si le Ciel veut octroyer à un homme une condition supérieure, il lui fortifie l'âme par la souffrance, les nerfs et les muscles par le travail il l'expose à la famine, lui inflige les affres de la misère et fait échec à toutes ses entreprises. Ces épreuves élèvent l'âme, endurcissent le corps et rendent capables des grandes actions. »
Le véritable honneur réside dans l'obéissance aux ordres du Ciel. Si leur exécution entraine la mort, celle-ci n'a rien d'ignoble. Hors de là, quand la mort volontaire détruit les desseins de la Providence, elle constitue une lâcheté.
Une conception analogue a nos dogmes, figure dans le "Regligio Medici" de sir Thomas Brown qui s'exprime ainsi :
>« Le dédain de la mort est certainement une marque d'héroïsme, mais quand l'existence devient plus terrible que la mort, vivre est encore plus héroïque. »
Le passage de Brown confirme, avec mille autres, l'accord moral des races cultivées et montre l'inanité des efforts incessants de ceux qui cherchent à établir des différences essentielles entre chrétiens et non chrétiens, entre Orient et l'Occident.
Harakiri, malgré son illégalité, se pratique encore. Il ne disparaîtra des mœurs japonaises, je le crains, qu'avec les souvenirs héroïques du passé. Des procédés de suicide plus expéditifs et moins douloureux seront inventés et rapidement propagés, mais il faudra toujours concéder au harakiri son caractère aristocratique.
Selon M. le Professeur Morselli, un suicide très douloureux ou suivi d'une agonie prolongée est, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, produit par la folie, le fanatisme ou une surexcitation maladive. Or, le harakiri normal, n'a rien de commun avec ces phénomènes morbides. Il exige, au contraire, un équilibre parfait de la mentalité.
Deux formes de suicide ont été distinguées par le docteur Strahan : le rationnel et l'irrationnel. C'est au premier type qu'appartient le harakiri.





(A) Il s'agit d'Inazo Nitobe (1862-1933). Son livre mentionné dans la note suivante paraîtra vingt-quatre ans plus tard la publication de cet extrait, en 1928, chez Payot (Note du Préfet maritime). (B) Mutford, second secrétaire de la légation britannique à Tokyo, Contes japonais (nPm).
(1) "Bushido" ( - "L'Ame du Japon") par M. le Professeur J Nitobé. Ce livre, d'où j'ai extrait "Harakiri", est l'exposé le plus parfait que je connaisse de la psychologie du peuple japonais. L. M.
(2) Disciple fameux de Confucius. L. M.


Traduction autorisée : L. Matsudaira.

La Jeune Champagne, janvier et février 1904, n° 10 et 11.

mercredi 11 mai 2011

Roorda rit... puis se suicide

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Henri Roorda

Le Rire et les rieurs, suivi de Mon suicide
Mille et une nuits (écrits fondamentaux, prix dérisoire)

Mise en vente ce jour