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samedi 27 juin 2015

Parce que...

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Parce que...

Parce que de la viande était à point rôtie,
Parce que le journal détaillait un viol,
Parce que sur sa gorge ignoble et mal bâtie
La servante oublia de boutonner son col,

Parce que d'un lit, grand comme une sacristie,
Il voit, sur la pendule, un couple antique et fol,
Ou qu'il n'a pas sommeil, et que, sans modestie,
Sa jambe sous le drap frôle une jambe au vol,

Un niais met sous lui sa femme froide et sèche,
Contre ce bonnet blanc frotte son casque-à-mèche
Et travaille en soufflant inexorablement :

Et de ce qu'une nuit, sans rage et sans tempête,
Ces deux êtres se sont accouplés en dormant,
O Shakespeare et toi, Dante, il peut naître un poëte !

Clément privé



Bohème émérite, Clément Privé (1842-1883) est à l'instar de Félix Arvers l'auteur d'un sonnet, celui que l'on vient de lire. Un sonnet qui prouve que les médecins spécialistes en sont de vrais, spécialistes, puisque son poème figura grâce à Henri Mondor dans la Pléaide Mallarmé. Privé mérite des félicitations.
Sa nécrologie dans l'Annuaire de la presse de Mermet donnait ceci :

Clément privé, de la presse radicale, est mort à la maison de santé Dubois. Ancien élève de l'Ecole centrale, M. Privé avait d'abord été employé comme conducteur des ponts et chassés, avait ensuite, avant de venir à Paris, rédigé divers journaux en province († 17 mai).


Il était en réalité agent voyager avant de devenir journaliste et l'ami de Léon Cladel, Jules Vallès, etc. Il était le Jacques Lehardy du Chat noir de Goudeau.

(Nous empruntons son portrait à Tybalt).

lundi 30 juillet 2012

Les basiques à papa : Un secret d'Arvers

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Profitons de l'été pour boucher les fissures et/ou combler les abysses de nos cultures générales. Aujourd'hui, le sonnet d'Arvers (bientôt la botte de Nevers, la gîte du Koursk, le Capital de Marx, la pipe de Bison ravi, le mur des Fédérés, etc.)

Vous avez déjà entendu l'expression "le sonnet d'Arvers" et vous ne savez pas de quel sonnet il s'agit. Vous ne savez d'ailleurs pas non plus de quel d'Arvers il est question. Voici déjà le sonnet, archicélèbre au XIXe siècle et très souvent pastiché. Il est devenu une sorte d'archétype du poème avant qu'un sale gamin aille vendre des armes en Abyssinie après avoir couché avec un vieil alcoolique barbu et lubrique.

Félix d'Arvers (1806-1850) est un troisième couteau du XIXe siècle (cf. 1) dont le poème connut la gloire car il fréquentait le bon cercle, celui de Charles Nodier, et celui de sa fille, la belle Marie, sur l'album de laquelle il rédigea ceci :


Un secret

Mon âme a son secret, ma vie à son mystère ;
Un amour éternel en un moment conçu.
Le mal est sans espoir, aussi j'ai dû le taire,
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su.

Hélas ! J'aurai passé près d'elle inaperçu,
Toujours à ses côtés et toujours solitaire ;
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre
N'osant rien demander et n'ayant rien reçu.

Pour elle, quoique Dieu l'ai faite douce et tendre
Elle suit son chemin, distraite et sans entendre
Ce murmure d'amour, élevé sur ces pas.

A l'austère devoir, pieusement fidèle,
Elle dira, lisant ces vers tout remplit d'elle,
"Quelle est donc cette femme ?" et ne comprendra pas.


Félix Arvers



La version imprimée quelques années plus tard, dans un volume préfacé par Théodore de Banville. Où l'on constate qu'apparaît le sous-titre "imité de l'italien". Il se pourrait que la célébrité des vers intitulés "Secret" aient fait apparaître une source d'Italie aux inspirations de Félix.



(1) sur Félix Arvers, voir , Adoplhe Brisson. Portraits littéraires. 3e série. (Promenades et visites). - Paris, Armand Colin, 1897, p. 29 : "La Tombe de Félix Arvers".