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vendredi 29 septembre 2017

Taïga libre

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Quel que soit le continent auquel ils appartiennent, les grands espaces des pays du Nord suscitent chez l’Homme une infinie aspiration à la liberté. On s’en convainc aisément en lisant James Oliver Curwood ou Jack London, et même la très fraîche traduction par Valérie Bourgeois du roman d’espionnage en terre sibérienne du Britannique Lionel Davidson (1922-2007) dont Graham Greene avait en son temps loué les aventures (Johnny Porter et le secret du mammouth congelé, Belfond). Avec Volia Volnaïa, le Russe Victor Remizov propose un premier roman qui célèbre cette irrépressible nécessité des êtres de Sibérie à qui le pouvoir ne peut pas tout imposer, et ce depuis fort longtemps. Témoin de cette autonomie très forte jusque dans les us quotidiens, Remizov place son récit sous le titre redondant d’une chanson traditionnelle qui ne dit rien d’autre. Que « Liberté libre ». Au prétexte d’un fait divers idiot provoqué par un milicien arriviste et mal au fait des usages locaux, Remizov tresse la version modernisée de la fuite hors de toute emprise de ces refuzniks sans doctrine, plus soucieux de leur territoire « personnel » loué de père en fils à l’Etat — presque aussi grand qu’un département français —, de leurs isbas de chasse, de leurs pièges à zibeline et de leur récolte d’œufs de poissons qui leur fournissent l’essentiel de leur subsistance. « Devant lui blanchoyaient à travers la foret les cimes montagneuses de son terrain. Stepane sentait l’amour pour ce lieu envahir son âme telle une vague de chaleur. Dans la forêt, il se détendait, il souriait, poursuivant un échange silencieux avec les chiens, les arbres, les montagnes. Il était heureux de savoir que trois heures plus tard il franchirait la limite de son territoire et que le soir il boirait du thé dans son isba, dans les haut la Talaïa. Et aucun milicien ne lui barrerait le chemin. » Taïga et forêt enneigée sont la matrice où ces hommes frustres se mettent en état d’assumer la gageure que leur propose la nature : survivre et ramasser ce qu’ils peuvent. Fourrures, poissons, œufs de saumon par tonnes, la manne formidable que représente la taïga profite à tous, système administratif et policier y compris. Tout se déroule sous l’œil du paisible Tikhi, le chef de la milice, quinquagénaire qui se contente de prendre l’argent qu’on lui donne. Il est convaincu de faire au mieux en laissant les choses aller, pour le bien de sa communauté. Il aura suffi de l’initiative d’un milicien arriviste à la fois stupide et brutal pour rompre l’harmonie de cet écosystème familier et entraîner une répression sauvage. Tikhi disparaît, écrasé par le sentiment de son échec, les hommes libres s’éparpillent dans la taïga, armés pour se défendre de l’ours le cas échéant. « Ce n’étaient pas ces salauds de miliciens qui avaient inventé le monde, ils n’avaient pas le pouvoir sur ces rivières et ces montagnes, ni sur sa destinée d’homme. » Mais arrive le pire avec l’OMON, ce commando d’intervention envoyé par Moscou. Il entreprend un nettoyage à sa manière, raflant tout ce qui est monnayable, torturant et tuant ceux qui pourraient se mettre en travers de la route de l’Etat. Volia Volnaïa est au fond une sorte de documentaire sur les dérives de la société russe durant l’ère Poutine, comme sur les pratiques traditionnelles du monde sibérien. « Il y a une époque où on avait l’impression de construire quelque chose, raconte l’un des hommes. Un pays libre, par exemple. En fait, ce n’est pas du tout ce qu’on nous demande On nous a volé notre rêve, on l’a remplacé par du fric ! Et surtout… le peuple n’a rien contre. On lui jette des miettes de la table des maîtres, il et ravi ! ça suffit pour acheter de la bière ! »


Victor Remizov Volia Volnaïa. Traduit du russe par Luba Jurgenson. - Paris, Belfond, 391 pages, 21 €

mardi 27 décembre 2016

Mammouth de saison



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Et pour bientôt (26 janvier), un thriller avec apprenti sorcier, mammouth congelé et femme de quarante mille ans, CIA, etc. Sans compter une course poursuite dans la taïga. Bref, Un bouquin à lire tout près du feu.
Par l'auteur de La Rose du Tibet, titre curieusement non traduit en français, pourtant loué par Graham Greene en ses termes : "Je n'avais pas réalisé à quel point l'authentique récit d'aventure m'était inconnu, avant de lire The Rose Of Tibet"...
Si c'est pas du compliment...



Lionel Davidson Hohnny Porter et le secret du mammouth congelé. Préface de Philippe Pullman, traduction de Valérie Bourgeois. — Belfond, coll. "Vintage", 688 pages, 18 €


mardi 23 octobre 2012

La Gelée, de Vladimir Korolenko

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Depuis une paire de lustres, on nous a beaucoup amusé avec le "roman-monde", la "littérature-monde" et autres billevesées planisphériques gonflées à l'hélium de la vacuité. Et tandis qu'on nous fomentait en outre des essais sur le "roman total" ou la "république des lettres" (supranationale, et même européenne, comme on devine), personne ne songeait à aller voir ce que Vladimir Korolenko (1853-1921) avait un jour écrit. C'était ballot (1).

Au vrai, un tel grand homme, un auteur de cette encre, ça ne devrait pas se négliger.
Aurait-on, chez nous, fait une aussi mauvaise part à Zola ? Même si on a tendance à négliger ce dernier depuis quelques années, il s'en faut qu'il passe aux oubliettes. Alors, pour dire les choses rapidement, Vladimir Korolenko est un peu le Zola russe. Il n'a certes pas défendu le capitaine Dreyfus, mais il a défendu par voix de presse des communautés en butte au racisme le plus violent durant les pogroms de 1895 ou encore lors du procès de Beilis au cours duquel des Voltiaks de Multans comparaissaient pour de prétendus sacrifices humains... La campagne russe était encore profonde durant la seconde moitié du XIXe siècle.

Mentor de Maxime Gorki, Vladimir Korolenko fut l'un des très grands écrivains russes. Après des années d'opposition au régime autocratique du tsar qui lui valut la relégation en terres froides, Korolenko devint le directeur de l’influente revue La Richesse russe (Русское богатство/Russkoye Bogtskvo) à partir de 1896, où il se consacra de nouveau aux autres. Au point que Gorki l’appelait la « conscience de la Russie » après la mort de Tolstoï, tandis qu'il était « l’âme de la littérature russe » pour Rosa Luxembourg (L’Art russe, février 1922).

Pour la critique française, il était « le plus résigné des auteurs russes contemporains » (Revue universelle, 1903). Et pour cause : arrêté une nouvelle fois en 1879 sur dénonciation, il subit l'exil en Sibérie dans le gouvernement de Viatka, à trois cents kilomètres de Iakoustk, une des régions les plus froides du globe dont La Gelée dit l’âpreté léthale.



« La couleur blanche, c’est la couleur de la neige glacée ; c’est aussi la couleur des nuages les plus élevés qui planent dans le froid inaccessible des hauteurs célestes ; c’est la couleur des cimes des montagnes, cimes majestueuses mais infertiles… C’est l’emblème de l’impassibilité, de la haute sainteté, l’emblème de la future vie immatérielle… » (Le Musicien aveugle)




Vladimir Korolenko La Gelée. Préface du Préfet maritime. - Vichy, La Brèche, 2012, 6,90 €




(1) C'était ballot mais c'était utile puisque cela permettait de caser la production littéraire en cours (ce flot) sous des allures modernes : maquillez un bon vieux roman à la papa, déclarez-le insoumis et roman-monde et hop, le tour est joué, les mièvres accourent et déblatèrent. Vous pouvez aussi la jouer philosophe à la mie de pain comme c'est la dernière tendance. Toutes les postures tiennent un temps.




Bibliographie lacunaire en français de Vladimir Korolenko

Les Drames de la Sibérie (H. Geffroy, 1894)
Le Songe de Makar. Traduit par Denis Roche (1894)
Le Rêve de Makar. Traduit par Léon Golschmann (Ollendorff, circa 1894)
La Forêt murmure, contes d'Ukraine et de Sibérie. Traduit par R. Candiani (A. Colin, 1894)
Le Musicien aveugle. Traduit par Léon Golschmann et Ernest Jaubert (Rouam, 1894 ; Firmin-Didot, 1894 ; Perrin, 1895 ; Gedalge, 1949 ; Circé, 1992)
« La maison n° 13 » (Cahiers de la Quinzaine, VI, 6, 1905)
« La peine capitale » in collectif, Au pied de l’échafaud. Traduit par J.-W Bienstock et A. Skarvan (Mercure de France, 1911) (contient une lettre-préface de Tolstoï à Korolenko).
La Gelée. En mauvaise compagnie. Le Rêve de Makar (J. Povolozky, 1922)
Le Musicien aveugle. I. L'Enfance de Pierre. II. La Vocation de Pie (L’Ecole émancipée, 1928)
Souvenirs d'enfance. Traduits par Gaston Baudoin (L’Ecole émancipée, 1928)
Le Musicien aveugle. Traduit du russe par Zinovy Lvovsky (Librairie Valois, 1931)
Le Songe de Makar. Avec une introduction et des notes par Pierre Pascal (C. Klinckcsieck, 1947)
Les Cochers de Sa Majesté, nouvelles suivies de Six lettres à Lounatcharski, traduit par Edouard Beaux (Albin Michel, 1990)
Préface au Voyage de trois cosaques de l'Oural au royaume des Eaux-Blanches de G. T. Khokhlov. Traduit par Michel Niqueux (L’Inventaire, 1996)
Les Muets, traduit par Chantal Le Brun Keris. Postface d’Olga Dounaevskaïa (L'Esprit des Péninsules, 1999)
Le Songe de Makar. Gravures de Paul Kichilov. (Alternatives, 2002)