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dimanche 15 janvier 2017

Les loisirs d'Albert Robida

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L'association des amis d'Albert Robida (1848-1926) poursuit la mise en valeur du travail de ce grand imaginatif d'avant Gaston de Pawlowski et Jacques Carelman. Ue récente livraison du Téléphonscope, leur organe donne dans une débauche de dessins et de couleurs.
La livraison de la fin de l'année 2016 est bien faite pour attirer le chaland : dans l'effervescence pleine de transports du Second Empire et de la Troisième République, et en attendant ce qui se profilait doucement, la guerre et la guerre (dont Robida fut aussi un impeccable illustrateur, en particulier lorsqu'il fallait inventer des appareils à militaires impossibles), l'esprit aussi satirique que perspicace de Robida fit des merveilles.
Loisirs, spectacles, sports émergents et information culturelle, sans oublier les nouvelles technologies de communication qu'edouard Estaunié nommera bientôt télécommunications, il y a là un univers de plaisirs à ne pas négliger...
Au sommaire :
Tourisme culturel chez Robida
Albert Robida et la Bretagne
Les Bords de Seine au temps de Robida
Robida critique de théâtre
Robida chroniqueur du Salon
Robida peintre de la convivialité : loisirs et plaisirs de la table
Les Loisirs du futur selon Robida
Voyages et distractions à l’Expo !
Et tout cela dans des articles signés Laurent Antoine, Jean-Louis Ayme, Philippe Brun, Philippe Burgaud, Marielle Gobé, Dominique Lacaze, Michel Thiébaut, Patrice Warin.

Le Téléphonoscope, novembre 2016, n° 23, et son blog.



mardi 30 août 2016

Les romans populaires (Marcelin)

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I.


En avant la musique !

L’Égypte a eu ses pyramides, la Grèce a eu ses sept sages, Rome a eu le monde; nous, nous avons les romans a quatre sous.
Jadis, à de rares intervalles, dans le demi-jour de quelque antique bibliothèque, sur les tablettes vermoulues, apparaissaient, calmes et bien alignés, de vénérables in-octavo, aux rouges bordures, au cuir roussi par l'âge, au dos desquels étincelaient en lettres d'or les grands noms de Corneille, de Racine, de Molière. Et,

Plein d'un saint respect pour ces poudreux ancêtres,

on saluait, et l'on passait.
Aujourd'hui l'on annonce Molière au prix d'un numéro du Constitutionnel, Racine coûtera moins qu'un omnibus, un bon cigare coûtera plus que le grand Corneille.
Jadis, à l'apparition de quelqu'une de ces épopées modernes, comme les Mousquetaires ou les Mystères de Paris, le monde, haletant à chaque fin de feuilleton habilement ménagée, s'arrachait le prochain numéro, et l'on vit des fils le dérober à leur père. Que si, pour en jouir plus à l'aise, vous attendiez que le cabinet de lecture eût mis le feuilleton en volume, après un mois d'attente fiévreuse , vous receviez enfin un roman défloré, souillé du contact de toutes sortes de mains, du parfum de toutes sortes de tabacs, des annotations de toutes sortes d'imbéciles.
Aujourd'hui l'on vous promet un d'Artagnan à vous, des mystères dévoilés à vous seul, le tout neuf, illustré par les premiers artistes, et recouvert d'une jolie couverture pour 20 centimes !
Il faudrait ne pas avoir la bagatelle de quatre sous pour se refuser un roman populaire. Vous vous en allez donc chez votre Voisin le libraire, et là vous lui demandez avec candeur les Trois mousquetaires illustrés à quatre sous.
« Monsieur, vous répond-il, voici les Mousquetaires à quatre sous : c'est huit francs."
O Macaire !
Quoi qu'il en soit, de quatre sous en quatre sous,chacun s'est donné ses auteurs favoris, ces amis des bons et des mauvais jours : qui nous bercèrent, enfants, dans nos pupitres du collège, qui nous aidèrent, plus tard, à avaler plus d'une horrible potion dont l'amertume se perdait dans l'intérêt du livre, et ramenèrent plus d'une fois le doux sommeil qui nous fuyait.
Aussi, quelque part que vous alliez, à l'étalage de tous les libraires, entre un livre de droit et un livre de médecine, sur la table de tous vos amis, entre une bouteille de kirsch-wasser de la forêt Noire et un paquet de marylands, voyez-vous apparaître une de ces livraisons sans marges, au texte serré comme un grimoire, d'où ressort en vigueur quelque jovial compère de Bertall, quelque gracieuse figure de Johannot ou quelque gendarmé de Lorsay.
Un si grand succès ne pouvait ne pas nous émouvoir : nous aussi, nous avons voulu illustrer nos romans populaires ; nous aussi, nous avons voulu jeter des fleurs et des bêtises sur le grand chemin de la postérité, fidèle à la glorieuse mission que nous nous sommes imposée, à savoir, la popularisation de la littérature par la charge.
Nous allons donc prendre un à un chacun de ces romans, et faire défiler devant vous tous leurs personnages, comme les bonshommes d'une lanterne magique, nous contentant aujourd'hui de jeter sur tous un coup d'oeil général, sauf à reprendre ensuite les cinq ou six meilleurs eh particulier. Puissions-nous ne pas avoir, comme ce singe présomptueux,

Oublié qu'un point,
Celui d'égayer la lanterne I


II

Coup d'oeil général

Quand aura-t-il tout vu ?


Au premier rang, dans un nuage de poussière, au grand galop de leur vigoureux mecklembourgeois, s'avancent quatre grands cavaliers plus cambrés que nature : aux crocs de leurs moustaches relevées, pendent cent coeurs de femmes ; à la pointe de leur longue rapière pendent cent coeurs d'hommes : d'Artagnan, Athos, Porthos, Aramis, salut !
De bons et loyaux gentilshommes, messieurs ! L'un est peut-être un peu bien roué , l'autre un peu bien ivrogne, celui-ci un peu bien sournois, celui-là un peu bien bête; mais au demeurant les meilleurs vauriens de bonne maison , les plus braves héros de roman que je connaisse !
Et qui donc oserait leur rien reprocher, à ces hommes héroïques, au coeur d'or, au corps de fer, qui, dans leur odyssée gigantesque, entassent Pélion sur Ossa, Richelieu sur Mazarin, Louis XIII sur Louis XIV, Henri IV sur le Pont-Neuf, et perforent le tout à grands coups d'épée, semant les chapitres de chevaux fourbus, d'ennemis troués et de pistoles jetées au vent au son des dés roulant sur le tambour, au choc des verres remplis de vin d'Anjou, au bruit des coups de feu des embuscades et du canon de la Rochelle, que dominent les cris rauques de Mordaunt et de milady ! Qu'importe, si, dans ce tourbillon, leurs feutres avachis, leurs allures d'estaminet, leurs peccadilles financières et amoureuses, leur perpétuelle préoccupation d'échapper à de perpétuels gendarmes , les rapprochent plus de Robert Macaire que du chevalier Bayard! Que celui des romanciers qui est sans péché leur jette donc la première pierre ! pour ma part, je Ine le lui conseille pas, s'il ne veut faire connaissance avec la longue rapière qui bat les mollets de fer de ces hommes de bronze !
Ah ! suivons le plus longtemps possible leurs silhouettes empanachées se détachant sur le ciel bleu, et, quand nous les aurons perdus de vue, disons adieu aux parades en tierce, aux parades en quarte, adieu à tout ce qui est beau, à tout ce qui est bon, aux grandes bottes et au chambertin !


***
Puis fortifions nos coeurs et tirons nos mouchoirs, nous allons descendre dans le sombre labyrinthe qu'habitent Balzac et sa bande noire, à cent pieds au-dessous du niveau des vices invisibles à l'oeil nu.
Là, couvert du triple airain, un masque de verre sur le visage, une lanterne sourde d'une main, un scalpel de l'autre, le grand mouchard du coeur humain s'entoure de corps disséqués vifs. Il y plonge ses bras nus; et, quand il les a bien fouillés, tordus, tenaillés en tous sens, quand il a pris à l'un ceci, à l'autre cela, il les recoud, leur attache des fils aux articulations, les fait habiller par Staub, chausser par Sakoski à la dernière mode de 1820, et voilà ces gens, disséqués dans leurs habits roides, qui remuent bras et jambes dans une fange où surnagent des coeurs crochetés, des illusions tordues, des vertus faussées nuitamment, avec escalades et effractions dûment constatées par des procès-verbaux en forme et signés du maître qui ricane, compte ses écus et n'est autre que le diable !
Grandet, Goriot, Vautrin, Gaudissard, Nucingen, Gobsek, Rastignac, Ferragus, fantômes, que me voulez-vous ! Évaporez-vous, coquins, ou j'appelle la garde !


***
Sortons vite, et courons nous reposer dans une de ces fraîches prairies du Berry que George Sand, cet homme du sexe, arrose chaque matin de ses larmes et de ses épithètes. Elle y sème de ses blanches mains une foule de vertus champêtres, et y récolte chaque année une abondante provision de Champis. Restons ici, mollement étendus sur l'herbe tendre, bercés par la douce musique du plus beau style moderne moitié français, moitié patois , respirant les suaves parfums du chèvrefeuille, de la clématite et du cyclamen qui croissent à chaque page ; calmons les orages qu'Indiana et Lélia ont pu soulever dans notre coeur, et contemplons paisiblement la douce Valentine et la rieuse demoiselle de Montbrun livrant leurs blonds cheveux aux baisers de la brise... Ah I que ne suis-je la brise!... O vertu!... Je m'endors... Ne m'éveillez pas...


***
Et maintenant que nous voilà reposés, et que, pareils au plongeur, nous avons renouvelé notre provision d'air pur, encore un voyage souterrain : soulevons la pierre qui ferme cet égout, chaussons les grandes bottes des dévoués, et, la racloire en main, descendons dans les mystères de Paris. Dans la boue jusqu'aux genoux, nous remuerons le crime à la pelle dans ces régions souterraines où règnent l'argot en fleur, l'arlequin en cuisson et le chourinage en permanence, avec la Morgue à gauche et l'échafaud à droite. Bouchez-vous le nez, et tournez courageusement les pages : une prime est accordée pour chaque chapitre tué.


***
Remontons vite, et allons respirer l'air plus vif du moyen âge au sommet dés tours de Notre-Dame de Paris. Là, perchés sur quelque gargouille diabolique, livrant au vent nos cheveux, nous évoquerons les noms de la douce Esmeralda, et de ce pauvre, pauvre, mais pauvre Quasimodo, cette éloquente réhabilitation de la bosse par l'amour.
Pauvre Quasimodo ! Il est laid, il est cagneux, il est bossu, il est sourd, il est muet, il est borgne, c'est vrai ; mais il aime, ce sonneur, et toute la beauté de son âme luit dans l'oeil qui lui reste ! Pauvre Quasimodo ! modèle de l'amant parfait, fidèle jusqu'à la potence! Héro et Léandre, Héloïse et Abailard, Estelle et Némorin , vous n'êtes que des pigeons fades auprès de cette danseuse et de ce bossu, dont les squelettes seuls furent unis sur le gibet de Montfaucon ! Pauvre, pauvre, mais pauvre Quasimodo !
Corne de boeuf ! laissons ce drôle attristant, et nous esbaudissons quelque peu ! Qu'on fourbisse mon heaume ! Qu'on lace mon corselet! Je veux aller faire sonner mes éperons d'or par les ruelles tortueuses, dentelées de clochetons troués de mâchicoulis ! Je veux aller mêler des sequins d'or aux tresses noires de la bohémienne pour qu'elle m'appelle : Soleil ! tout comme son blond Phoebus, le joli sous-lieutenant aux hacquebutiers de Sa Majesté Très Chrestienne le Roy Louis XI. Oh! merci à toi grand poëte qui, au haut de la tour, sur la pierre séculaire de la gothique cathédrale, a osé graver en indestructibles caractères ce doux nom d'Esmeralda à côté de : J'aime Adèle, signé Augusse ; et de : J'ai suis vainu issi le 31 daissambre !


***
Et maintenant que nous avons salué les grands modernes : Hugo, Balzac, Dumas, George Sând, Eugène Sue, descendrons-nous des sublimes hauteurs où ceux-là nous avaient emportés, remonterons-nous des cavernes profondes où ceux-ci nous avaient entraînés , pour suivre plus terre à terre ces drôles de corps qu'on nomme : Mon voisin Raymond ou monsieur Dupont, mon oncle Thomas ou le hussard de Felsheim, Paul de Kock et Pigault-Lebrun ? Je n'ose. Les bons vivants cependant que ces hussards au nez couvert d'une modeste rougeur! Les gentilles personnes que ces jolies filles du faubourg, à la vive démarche, au petit bonnet sur l'oreille ou par-dessus les moulins, qui, lorsqu'un coquin de zéphyr fait voltiger les plis de leur modeste robe d'indienne, laissent apercevoir un si charmant bas de jambe à l'heureux Dormeuil ou à ce scélérat de Franval ! Mais la maman n'en per mettrait pas la lecture à sa fille. Nous n'entrerons donc pas dans ce joli faubourg, un peu bien faubourg après tout. D'autant moins qu'elles ne sont pas du goût de tout le monde, ces bonnes grosses plaisanteries au cuir de botte de Pigault-Lebrun, où six hommes de garde trouveraient à boire et à manger.


***
Ting ! tang ! tang !... Ting ! tang ! tang !... Quels sont ces accords enchanteurs 1 C'est la troupe valeureuse et fanée des troubadours qui s'avance en bon ordre. A leur tête marche Ivanhoé, descendu de la pendule où depuis trente ans, la main sur le coeur, il jure une éternelle fidélité à lady Rowena :

Suspendus en écharpe,
Gages de sa valeur,
Son épée et sa harpe
Se croisent sur son coeur.

Il éclipse tous ses rivaux, semblable à un soleil de bronze doré. A son aspect, Mathilde fuit au fond des déserts pour verser sa fiole sur la tête de Malek-Adel. Hermangarde n'ose plus demander à Robert pourquoi elle a vu se dérouler son ondoyante chevelure que son casque ne retenait plus; Corinne laisse tomber sa lyre, Oswald met le nez dans son manteau, d'Arlincourt abaisse le f(illisible) de son regard sur ses bottes jaunes et plaintives.
Bon Walter Scott, véritable ami de l'enfance, du fond de ton gothique fauteuil d'Abbotsford, tu ne t'attendais guère à te trouver en si étrange compagnie ! Je sais bien qu'il doit t'être beaucoup pardonné, parce que tu as vraiment beaucoup aimé les défilés des Highlands et les produits saxons ; mais que ne coupais-tu tes tartines plus minces !


***
Ciel, obscurcis-toi ! Grands dieux, tonnez ! Aux troubadours succède la troupe hagarde des ébouriffés. Près des brouillards du Nord ou de la Germanie, ils s'avancent, celui-ci sur un nuage de soufre, celui-là sur flamme d'un pistolet déchargé, cet autre sur la fu(ill.) d'une pipe : Goethe, Byron, Hoffmann, salut ! Où nous conduisez-vous ! Quel est ce monde de hideurs et d'épouvantements, où pleure la maîtresse de Faust avec son rouge cordon au col, où rugit Manfred sur le versant d'un rocher à pic, où miaule le chat de la sorcière, où crisse un rauque violon sous les doigts osseux du conseiller Kres(ill.) où grincent les rouages de la belle Olympia qu'on monte, où Don Juan, dans la tempête, dévore (ill.) compagnons aux applaudissements de Méphistophélès, qui, ricanant dans son manteau rouge, asperge et consacre toute cette cuisine ?


***
De pâles fantômes errent à la suite; on les nomme Werther, René, Adolphe, Obermann, section de là rafale, classe des grands suicides. Ils s'arrêtent, et passant la main dans leur perruque blanchie avant l'âge, se drapant dans l'ampleur de leur carrick, ils chantent ! Qu'est-ce qu'ils chantent !
O mon front, n'éclate pas! Calme-toi, mon coeur ! Vents de la montagne, sifflez dans mon faux col ondoyant ! Pluie torrentielle, ruisselle sur mon chapeau nu ! Oh, j'aime à braver les éléments déchaînés, sans parapluie ! Ciel, lance ta foudre ! je m'en moque, il y a un paratonnerre sur la maison ! Oh, si l'on n'en mourait pas, j'aimerais à me faire sauter la cervelle, si tant est que j'en aie une ! Ah ! oh ! ah ! l'amère dérision que cette société qui ne me comprend pas! Ah! oh! ah! quelle chose vile et matérielle est l'amour ! Oh, Lolotte, m'as-tu donc pu refuser tes confitures, sous le dérisoire prétexte que j'étais maigre, que je n'avais plus de cheveux et que j'en étais réduit à faire rimer souvenance avec désespérance !...
Ainsi ils chantent, les poëtes ! et un gros sou tomba près de leur clarinette harmonieuse!... A d'autres.


***
Des désespérés aux pleurnicheuses, il n'y a qu'un pas. Atala, Virginie, Julie, approchez, mesdemoiselles, tenez-vous droites et tâchez de ne pas pleurer ainsi devant le monde, vous vous abîmerez les yeux. Pour des filles bien élevées, j'ai bien des reproches à vous faire. Est-il bien raisonnable, Atala, de courir les bois comme vous le faites, la nuit au bras de Chactas, vêtue d'une ceinture de plumes et sans châle? Est-il bien raisonnable, Virginie, de passer tout le jour à jouer avec Paul aux jeux innocents sous les pamplemousses? Je sais bien qu'à l'abri du nez du père Aubry inclinant à la tombe, vous ne courez pas grand danger, Atala ; je sais bien que le vieux Tom, je veux dire le vieux Domingo , vous suit partout, Virginie. Mais, mesdemoiselles, vous n'en risquez pas moins d'attraper un gros rhume dont vous pourrez mourir. Ça n'a pas manqué !
Quant à vous, Julie, vous vous tuerez, mon enfant, à passer vos nuits à couvrir ces rames de papier de larmes et de pattes de mouche. Il faut bien, dites-vous, répondre à Saint-Preux pour lui ôter tout espoir ? Ah ! ma mie, vous, pour une femme bien vertueuse, lui, pour un amant bien passionné , vous êtes trop bavards. Vous jouissez cependant du plus commode des époux. Mais Saint-Preux m'a tout l'air de se préoccuper beaucoup plus de son style que de sa maîtresse. Ah ! comme chacune de ses lettres est bien écrite ! Vous trouvez, Julie ? Comment ne vous apercevez-vous donc pas que c'est toujours la même ?


***
A côté de ces trois grands saules pleurnicheurs s'avance une ombre plus grassouillette, perdue dans ses paniers de satin broché, perchée sur les talons de ses mules effilées, surmontée d'un échafaudage de cheveux poudrés semés de fleura, de perles, de plumes, de dentelles et de rubans, et malgré cela ne laissant pas que d'être la plus sémillante petite personne qu'on puisse voir.
Ah! rieuse, volage, perfide, cruelle et toute charmante Manon Lescaut, je vous reconnais ! Vous êtes seule, mon coeur ? Avez-vous donc tout à fait désespéré ce pauvre Desgrieux, auquel, entre nous, mignonne, vous en faites voir de bien des couleurs ? Palsambleu! m'amour, ne me regardez donc pas avec ces deux yeux-là ! C'est déjà trop d'un ! vous savez bien, ma toute belle, que mon coeur serait à vous en entier, si votre vilaine mort né l'avait mis en morceaux !


***
Pleurnicheurs suicides, troubadours fanés, modernes sceptiques et ravagés , est-ce tout ? Le ciel va-t-il enfin s'éclaircir après cette pluie dé larmes? A travers vos nuages de poison noir, nous aéra-t-il enfin donné d'apercevoir votre bleu ?
Ah ! race pleurarde et grinçante, nous aurez-vous assez torturés, assez déchirés à belles dents , sous prétexte de nous divertir ! Çà, messieurs de la Larme et de l'Ouragan, quand vous aurez lâché tous les robinets de votre sensibilité clarifiée, quand vous aurez scié des bouchons en quatre pour nous faire grincer des dents, quand vous aurez décroché de tous lès gibets du moyen âge des pendus illustres et bien pourris, et fait résonner vos brassards sur vos cuissards, quand vous aurez mis à votre étal les lambeaux sanglants du coeur humain analysé, en serons-nous plus frais et plus reposés ? Vous souffrez, dites-vous ? Est-ce une raison pour étaler vos cautères en société ? Votre cerveau plie sous le poids de grandes idées philosophiques et humanitaires ? Faites-vous grands hommes, alors, allez au Panthéon, s'il est encore ouvert, et n'accaparez pas le cabinet de lecture ! Laissez l'indigne soin de nous divertir à ces bons vieux romans d'autrefois encore gaillards et bien portants, où s'épanouissent au soleil la vie puérile, l'amour niais, la gaieté bête ! Ah ! sainte, sainte , trois fois sainte bêtise, délivrez-nous des gens profonds. Ainsi soit-il!


***
Ici l'on danse, disaient nos pères. Ici l'on s'enrhume, peuvent dire leurs fils. Fuyons donc cet affreux climat moderne, brumeux, malsain, méphitique; sauvons-nous au pays du Soleil, et coulons la fin de nos jours et de cet article dans ces belles contrées, où dans une chaude lumière d'Espagne ou d'Italie, sous les colonnades de marbre des palais ou sous les blanches murailles des couvents, dans les clairières des forêts ou sur les rochers des sierras, sur les routes poudreuses ou sur la proue des galères, devise, rit, chante, aime, chevauche, pille et tue tout ce monde d'héroïnes et de chevaliers, de dames et de princes, de comédiennes et de bandits, de suivantes et d'écoliers, dont l'interminable file, sortie de Roland furieux, passe par don Quichotte pour aller se perdre dans Gil Blas.
Un pas encore, et après avoir dépassé la grotte de Calypso et traversé les îles de Robin son et Lilliput ; après avoir longtemps vogué sur l'océan Pacifique, nous toucherons au terme de notre voyage , où nous attend un repos mérité. Là, bien au-dessus des nuages, s'élève une grande porte d'or, flanquée de deux pots de confitures, l'un de groseilles, l'autre d'abricots, et gardée par de belles jeunes filles à la longue chevelure d'or, aux vêtements étincelants de pierreries : on les nomme les Illusions. Sur chaque battant de la porte, retenu par des gonds de perles fines, sont gravées, en incrustations de diamants, des majuscules de syllabaire bien espacées, traçant les noms fameux du Petit Chaperon rouge, de la Barbe-Bleue,du Petit-Poucet, de Cendrillon, de Peau-d'Ane; au-dessous les noms plus modestes d'Aladin, des trois Kalenders, du Petit Bossu, de Scheerazade, de Sultan ; c'est l'entrée des Contes des Fées et des Mille et une Nuits. Bienheureux les pauvres d'esprit, car ce royaume leur appartient !

III

Dormez-vous, cher lecteur? Un peu de patience, j'ai à peu près tout vu. J'en passe, et des.meilleurs cependant. Nodier, de Maistre, Stendhal, de Musset, Gauthier, un bonjour en passant. Tandis que là-haut se livrent de furieuses batailles rangées o.ù les gens sérieux ne peuvent décharger moins de dix volumes à la fois, vous autres, vous tirez nonchalamment votre poudre aux moineaux ; vous ne tuez personne, et tout le monde est content. Enfants perdus de la littérature buissonnière, à quoi bon interrompre vos douces rêveries ! Ne dérangeons pas ces heureuses gens ; laissons Fantazio rêver d'amour dans son habit d'académicien ; aissons Théophile aux longs cheveux savourer voluptueusement le far niente en italien, le kief en arabe, la loupe en français. Ceux-là sont en Arcadie !
Ah ! mon Dieu ! quand il n'y en a plus, il y en a encore ! Quel dommage de ne pouvoir danser sur un cheveu attaché à des pointes d'aiguilles avec Alphonse Karr, à soutenir une conversation dans le goth le plus pur avec le bibliophile Jacob, à lutter corps à corps avec le diable de Féval, avec les tigres de Méry, mais l'homme propose et son journal dispose !
Et puis, vraiment, il faut faire une fin ! et puis, vraiment, il y a encombrement de chefs-d'oeuvre sur la place de Paris, la production dépasse de beaucoup trop la con- sommation ! Quand il serait si simple de faire une équitable répartition de grands hommes par départements ! Là, au milieu de leurs concitoyens, qu'ils se votent une statue en quelque chose, fût-ce en sucre! qu'ils se l'érigent ou la mangent, et que ça finisse !


***
Et maintenant que nous avons tant bien que mal terminé notre interminable programme, nous choisirons dans cette foule cinq ou six des meilleurs modèles de chaque genre, et nous allons vous les présenter un à un..
Ainsi, dans le premier numéro, nous tirerons au vent l'interminable flamberge des Trois Mousquetaires; et tandis qu'ils s'escrimeront quatre ou cinq pages durant, nous préparerons les marionnettes qui auront l'honneur de représenter ensuite devant vous la Comédie humaine de M. de Balzac; puis viendra un roman berrichon de George Sand ; puis la Notre-Dame de Paris. Une fois quitte envers les grands noms, nous passerons rapidement en revue tous les autres pour arriver bien vite aux Contes des Fées.
Que si, chose trop possible, le trajet vous semblait un peu trop long, dites un mot, aimable lectrice, cher lecteur, et nous nous arrêterons.

Plutôt la mort quo votre indifférence !


Marcelin.


Marcelin (Emile Planat dit, 1825-1887) Le Journal pour rire, n° 102, 10 septembre 1853, p. 1-3.

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dimanche 10 janvier 2016

Feu rouge, on patiente

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Une maison d'édition qui annonce sa création en balançant un pavé russe noir et rouge de six cents pages avec une préface d'Eric Naulleau, ça ne peut qu'attirer l'attention. Avec un logo en forme de guillotine pour ne rien gâter.

Faute d'avoir lu encore complètement Feu rouge du peintre et écrivain Maxim Kantor — quand les peintres se lâchent, il faut digérer leurs fresques généreuses —, nous resterons circonspect et n'en dirons rien encore, si ce n'est que les surprises n'y manquent pas, comme les portraits et traits chez ce satiriste expert *.

Il sera temps, lorsqu'on aura ingurgité ce maousse panorama de la Russie et de l'Europe d'hier et d'aujourd'hui avec morceaux de Poutine et nimbes de fascismes serpentants, d'en dire un mot plus informé...

Pour l'heure, notons l'audace.



Maxim Kantor Feu rouge. Roman cathédrale, traduit du russe par Yves Gauthier. Préface d'Eric Naulleau. — Paris, Louison éditions, 751 pages, 29 €



* Rappel : en 2012 le musée du Montparnasse donnait un rétrospective de l'oeuvre de Maxim Kantor. Le catalogue s'intitule Vulcanus ( Satires dans tous les sens)

samedi 26 juillet 2014

Bautru battu

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Bien des gens, du reste, se chargèrent de riposter de cette façon à Bautru, qui reçut presque autant de coups de bâton qu'il avait donné de coups de langue. Sans la reine mère, qui jugea à propos de le protéger en cette circonstance, le pied de M. de Montbazon - et quel pied ! comme disait le pauvre bouffon effrayé, - eût vengé sur lui les traits piquants de l'"Onosandre" dirigés contre l'épaisse stupidité de ce personnage. On vit même un jour madame de Vertus se placer commodément à l'une des fenêtres du pont Neuf, pour contempler le marquis de Sourdis qui administrait en son nom, et par suite d'une délégation officielle, une rude volée de bois vert à l'infortuné.
Le pont Neuf ! Combien d'exécutions de ce genre n'a-t-il pas dû voir ! C'était la patrie favorite des faiseurs de gazettes, de pasquins et de couplets satiriques : ce devait être aussi la terre classique te la patrie des coups de bâton. Combien d'autres, si le pont Neuf parlait, n'en pourrait-il pas citer encore, à côté de Bautru et de ce bon gros Saint-Amant qu'on y trouva un matin roué, moulu, à moiti mort, tant les laquais de M. le prince, qu'il avait eu l'imprudence de chansonner, mettaient de zèle à venger leur maître !



Victor Fournel Du rôle des coups de bâton dans les relations sociales et, en particulier, dans l'histoire littéraires (Paris, A. Delahays, 1858, p. 58-59).



Illustrant parfaitement les dangers de la satyre au XVIIe siècle - autrement plus violent que le nôtre -, Guillaume Bautru (1588-1655), comte de Serrant, fut un conseiller d'état et un ministre plénipotentiaire que n'appréciait guère Victor Fournel : "une espèce de bouffon qui avait plus de malignité que d'esprit" dit-il). Bautru fut cependant aussi membre fondateur de l'Académie Française (élu en 1634) et l'auteur de L'Onozandre ou le grossier satyre (s. l. n. d.).

mardi 1 juillet 2014

Les Couvertures du siècle dernier (XLV)

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Henry Béraud et Charles Fénestrier Marrons de Lyon. - Paris, Bernard Grasset, 1912, 320 p.

samedi 4 janvier 2014

Aurèle Patorni, le Rossignol des massacres et les Embusqués

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Comme l'écrivait en juillet 1917 Roland Dorgelès dans Le Bochofage, son journal de tranchée,

On est toujours l'embusqué de quelqu'un.

Le soldat du train est celui de l'infirmier, qui est celui de l'artilleur, qui est celui de la piétaille promise à la boucherie.
Et finalement, assez proches du front, tous courent assez le risque d'y passer.
Ceux qui ne risquent vraiment rien, en revanche, en tout cas pas de ramasser un schnarpell dans le gras du bidon, ce sont les embusqués de l'arrière. Ils vont devenir au cœur de la guerre le sujet de toutes les attentions, une sorte de verrue morale contredisant les vertus guerrières, honnie de tous ceux qui, pataugeant dans la boue, souhaitent sortir vivant de la guerre.

Libraire engagé, Aurèle Patorni (1880-1955), fils de bonne famille aux amitiés nettement libertaires (il aurait hébergé Ho Chi Minh à Paris), donnait au sujet des planqués le Carnet de Simplice, sous-titrés Notes intimes d'un embusqué, où, narquois, il imaginait en 1919 les notes candides d'un embusqué aux prises avec le quand-dira-t-on et les remarques acerbes de ces concitoyens souvent aussi planqués que lui...
C'est tout le paradoxe de la bonne conscience du Parisien tenu à distance des combats mais se plaignant que les canons boches pulvérisent à l'occasion un parterre d'Ïle-de-France, "en plus". Patorni se paye en satiriste la fiole du râleur parfaitement inconscient des conditions d'existence des soldats au front... il faut qu'on lui bourre le crâne depuis 1914. Bref, un livre drôle et acide, qui n'est pas sans rappeler La Queue où Paul Achard (1) relayait les commentaires des citadins faisant la queue devant les boutiques d'alimentation durant l'Occupation. Puisqu'il y en eut une autre...

Homme d'esprit engagé dans le combat moral et politique contre les bourreurs de crâne et le "rossignol des massacres" lui-même, Maurice Barrès auquel la satire à vocation pamphlétaire est dédiée, Aurèle Patorni méritait d'être relu alors que l'on prépare la commémoration du vilain conflit.



Aurèle Patorni Notes d'un embusqué. Présentation du Préfet maritime. - Paris, Mille et une nuits, 2014, 100 pages, 3 € Parution le 22 janvier.



(1) Paul Achard. La Queue. Postface d'Eric Dussert - Paris, Mille et une nuits, 2011, pages 4,60 €

dimanche 27 janvier 2013

Flatland d'Abbott

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Avec Gaston de Pawlowski et Lewis Carroll, Edwin Abbott Abbott est le principal fictionneur des mathématiques encore lisible aujourd'hui et un précurseur reconnu de la science-fiction. Double plaisir de voir reparaître Flatland, son chef-d’œuvre, d'autant qu'il y a une certaine logique à ce qu'il soit désormais domicilé en Belgique... Les lecteurs du plat pays méritaient bien cet hommage.

Vingt ans après que le professeur Lewis Carroll a offert à sa petite Alice des changements de dimensions (avec des drogues), le clergyman anglais Edwin Abbott Abbott (1838-1926) choisit de limiter à deux les dimensions du monde décrit par « A Square » (Un Carré), le narrateur de son récit satirique Flatland, a Romance of Many Dimensions (Seely & Co, 1884). Une vraie étrangeté qui tient à la fois de la satire politique et de la vulgarisation géométrique, un vrai classique quoi qu'il en soit, et une vraie réussite de la littérature hypothétique. Elle préfigure directement le Voyage dans la quatrième dimension du journaliste français Gaston de Pawlowski (1912), lequel combla peu ou pour pour les lecteurs français une lacune éditoriale monstre : le roman précursuer de l’Anglais ne parut traduit qu’en 1968 chez Denoël dans une traduction apparemment désuète d'Elisabeth Gille.

Basé sur la description d’un monde en deux dimensions, tout à fait plat donc, la « romance » d’Abbott est un vrai tour de force imaginative. Dès que son narrateur "Un Carré" évoque les usages et mœurs de Flatland bien entendu (que faire quand il pleut ? comment se reconnaître à l'odorat, etc.), mais aussi quand il visite, si l'on peut dire, Pointland et son ridicule autocrate solitaire, ou bien Lineland et, enfin Spaceland, d'où provient une sphère impétrante qui provoque une prise de conscience, de même que l'arrivée de la couleur avait déjà perturbé l'existence de son monde bidimensionnel en noir et blanc (Imaginez Bouddha déboulant à Londres...).

La malice d'Abbott culmine lorsqu’il détaille les différentes classes sociales – qui se distinguent au nombre d’angles de chaque individu -, les attributions des uns, les contraintes des autres et la façon dont tout un chacun est apte ou non à distinguer la forme de son voisin. Sachant que le rond est une quasi divinité (attribut des ecclésiastique, on aurait pu s'en douter), et que la femme, qui n’est jamais qu’une ligne droite, est d’une dangerosité absolue : elle est capable de vous transpercer sans y prendre garde lorsqu’elle vous tourne le dos... Naturellement reléguée en lieux clos, sa condition n’est pas merveilleuse (le Professeur Froeppel de Jean Tardieu n'en a jamais rien dit, c'est tout de même étrange...). Idem pour les ouvriers à angles aigus et irréguliers (trianges isocèles) et autres irrattrapables de la forme non conforme. La satire socio-politique s’avère parfaite, celle du monde victorien transparente (on a parlé d'Orwell et de Swift au sujet d'Abbott, bien sûr), notamment en ce qui concerne le cloisonnement social et la difficulté de changer de classe, pour se hisser péniblement, de génération en génération, vers le cercle.

Flatland méritait le soin graphique qu’a pris l’éditeur Zones Sensibles, avec une couverture en trois dimensions, possiblement ajourée, digne des mystères de Spaceland et une mise en page aux recherches variées, même si l’on regrette la disparition du texte de Giorgio Manganelli qui accompagnait l’édition antérieure de la traduction de Philippe Blanchard (Anatolia, 1996) au profit, c’est vrai, d’une page de Ray Bradbury :

« Faites-vous aussi plat qu’une crêpe et glissez-vous dans ce livre, écrivait Ray Bradury, vous en ressortirez avec une fabuleuse conceptualisation de nos mœurs, de nos faiblesses et de nos chauvinismes, réalisée toutefois par le biais d’une métaphore indolore et par conséquent stimulante (...) »



Edwin A. Abbott Flatland. Fantaisie en plusieurs dimensions. Traduit par Philippe Blanchard. Préambule de Ray Bradbury. - Paris, Zones sensibles, 160 pages, 19,50 €



Sommaire
I. Notre monde
1. De la nature de Flatland
2. Du Climat et des Maisons de Flatland
3. Des habitants de Flatland
4. Des Femmes
5. De nos méthodes de reconnaissance mutuelle
6. De la Reconnaissance par la Vue
7. Des Figures Irrégulières
8. De l’ancienne pratique de la Peinture
9. De la Loi de Coloration Universelle
10. Comment fut matée la Révolte Chromatique
11. De nos Prêtres
12. De la Doctrine de nos Prêtres
II. Autres mondes
13. Comment j’eus une Vision de Lineland
14. Comment j’ai vainement tenté d’expliquerla nature de Flatland
15. D’un étranger venu de Spaceland
16. Comment l’Étranger tenta en vain de me décrire les mystères de Spaceland
17. Comment la Sphère, ayant en vain essayé les mots, passa aux actes
18. Comment j’arrivai en Spaceland et ce que j’y vis
19. Comment, alors que la Sphère me faisait découvrir d’autres mystères de Spaceland, je désirais en savoir toujours plus ; et ce qu’il en advint
20. Comment la Sphère m’apparut pour m’encourager
21. Comment j’essayai d’enseigner la Théorie des Trois Dimensions à mon Petit-Fils, et avec quel succès
22. Comment j’essayai alors de répandre la Théorie des Trois Dimensions par d’autres moyens, et avec quel succès
Préface de l’éditeur à la seconde édition corrigée



En complément indispensable :

Tim Ingold Une brève histoire des lignes. Traduit de l'anglais par Sophie Renaut, 256 p. 110 illustrations, 22 euros.

Où qu'ils aillent et quoi qu'ils fassent, les hommes tracent des lignes : marcher, écrire, dessiner ou tisser sont des activités où les lignes sont omniprésentes, au même titre que l'usage de la voix, des mains ou des pieds. Dans Une brève histoire des lignes, l'anthropologue anglais Tim Ingold pose les fondements de ce que pourrait être une « anthropologie comparée de la ligne » - et, au-delà, une véritable anthropologie du graphisme. Etayé par de nombreux cas de figure (des pistes chantées des Aborigènes australiens aux routes romaines, de la calligraphie chinoise à l'alphabet imprimé, des tissus amérindiens à l'architecture contemporaine), l'ouvrage analyse la production et l'existence des lignes dans l'activité humaine quotidienne. Tim Ingold divise ces lignes en deux genres - les traces et les fils - avant de montrer que l'un et l'autre peuvent fusionner ou se transformer en surfaces et en motifs. Selon lui, l'Occident a progressivement changé le cours de la ligne, celle-ci perdant peu à peu le lien qui l'unissait au geste et à sa trace pour tendre finalement vers l'idéal de la modernité : la ligne droite. Cet ouvrage s'adresse autant à ceux qui tracent des lignes en travaillant (typographes, architectes, musiciens, cartographes) qu'aux calligraphes et aux marcheurs - eux qui n'en finissent jamais de tracer des lignes car quel que soit l'endroit où l'on va, on peut toujours aller plus loin. Tim Ingold est professeur d'anthropologie sociale à l'université d'Aberdeen.

mardi 22 novembre 2011

Petite bibliographie lacunaire de la collection "Manuels pour adultes"

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Manuels pour adultes

« * Instruire en amusant, railler en les caricaturant les défauts et les ridicules de ce temps, c’est en somme ce qu’on souhaité les éditions du Siècle en créant cette collection dont la série complète constituera un véritable tableau des mœurs actuelles. Les œuvres qui la composent sont dues à des écrivains dont le talent est reconnu d’un chacun. On y voudra voir un gage de la haute tenue littéraire de nos « Manuels », en même temps qu’une justification de leur ton. La hardiesse dans la critique, la vivacité dans la raillerie, de vrais écrivains se le peuvent permettre quand ils pratiquent ce genre que le XVIIe appelait la satire.
« ** Nous avons l’assurance que, élégamment présentées, et à bon marché, spirituelles, courageuses et documentées, ces études de mœurs ou de caractères feront la joie et l’édification du grand public à qui elles s’adressent.
« *** Les ouvrages de cette collection paraîtront à raison d’un par mois et au prix de 3 francs le volume. On peut souscrire dès maintenant pour six volumes, au prix de faveur de 15 francs (franco). Les souscripteurs recevront l’édition originale. (Chèque postal : 606-03 Paris).

Aux alentours de 1924, la maison Baudinière ("Littérature et art français") reprend la collection "Manuels pour adultes" créée par les Éditions du siècle en 1923 (le troisième titre est imprimé le 15 novembre 1923 pour la maison sise au 16 de la rue l'Abbé-de-l'Épée). Et c'est sous l'intitulé de "Galerie du rire" que la série se poursuit jusqu'aux alentours de 1927, soit approximativement dans le même temps que l'autre collection fameuse de la maison : "Les Maîtres de la plume" (1923-1932). La librairie Baudinière sera dès 1924 à l'adresse du 23 rue du Caire.

Imprimés par A. et F. Debeauve, au format 12/19 cm, certains volumes auront droit à un tirage de tête à 200 exemplaires sur papier pur lin Outhenin Chalandre, paraphés par l'auteur, auxquels viennent s'ajouter 30 exemplaires hors commerce.

La maquette de la couverture de la collection est d'abord pour les "éditions du Siècle la même que celle de la collection des "Pamphlets du Siècle" (les bandeaux verts des "Pamphlets" sont ici rouges). Lors du passage chez Baudinière, les couvertures sont enrichies d'une illustration en couleurs sur papier couché dans le goût de Joseph Hémard...

Bibliographie très lacunaire de la collection "Manuels pour adultes/Galerie du rire"

Georges-Armand Masson Soliveau ou le parfait parlementaire. — Paris, Éditions du Siècle, 1924, 126 p. "Galerie du rire" (n° 1).

Georges de la Fourchardière Petit Guide du parfait parieur aux courses. — Paris, Éditions du SIècle, 1923, 126 p. "Galerie du rire" (n° 2).

Chopard.jpg Wilfred Chopard Manuels pour adultes. La Gloire en cinq sec. — Paris, Éditions du SIècle, 1923 (a. i. 15 novembre 1923), 91 p. "Galerie du rire" (n° 1).

Maurice Dekobra Tu seras courtisane. Précis d'amour vénal, à l'usage des petites Dames aux Camélias ; suivi de Vingt et une histoires de femme. — Paris, Éditions du SIècle, s. d., 286 p. "Galerie du rire" (n° 4). (repris en 1927 par La Baudinière)

Gaston Picard & Jean Braud Lecrevé ou le Parfait Rond-de-Cuir. — Paris, Éditions du Siècle, 1924, 94 p. "Galerie du rire" (n° 5).

Robert Randau Le Parfait explorateur (colonial). — Paris, Baudinière, 1924, 123 p. "Galerie du rire" (n° 6).

Robert Dieudonné Le Manuel du parfait sportif. — Paris, libr. Baudinière, 1924 (a. i. 11 novembre 1925.) In-16, 111 p. 3 fr. 96 110 p. : ill., couv. ill. "Galerie du rire" (n° 7)

Paul Poulgy Tu seras joueur. Suivi d'un expose sur les tricheries pratiquees dans les maisons de jeux par H. X. Directeur de Casino. — Paris, Baudinière, s.d., 127 p. "Galerie du rire" (n° 8).

Rodolphe Bringer Bréviaire du Nouveau Riche. — Paris, Baudinière, s.d., 95 p. "Galerie du rire" (n° 9).

Gabriel de Lautrec Manuel du parfait concierge. — Paris, Baudinière, 1925, 127 p. "Galerie du rire" (n° 10)

Marcel Rouff Pussyfoot ou le Parfait Ivrogne. — Paris, Baudinière, "Galerie du rire" (n° 11).

Curnonsky Précis de la Galanterie française. — Paris, Baudinière, "Galerie du rire" (n° 12).

René Maran Le Parfait Fonctionnaire colonial. — Paris, Baudinière, "Galerie du rire" (n° 13).

Georges Oltramare Manuel du Parfait Don Juan. — Paris, Baudinière, "Galerie du rire" (n° 14).

Willy Les Messieurs de ces dames. Petit manuel d'ichtyologie passionnelle. — Paris, Baudinière, 1924, 91 p., "Galerie du rire" (n° ?).

mercredi 1 juin 2011

Pohol le maudit reparaît

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Il est disponible !


Pohol, histoire de 1829 était le feuilleton de l'été dernier sur l'Alamblog. Illustré de photographies de l'artiste Christèle Jacob, il avait été remarqué.

Le Marseillais Marc Michel (1812-1868) y faisait ses premiers pas littéraires dans le goût romantique propre à son temps. Si, en bon pays de Barthélémy et Méry, il deviendra un humoriste doublé d'un journalistse, ainsi que le premier coauteur du jeune Eugène Labiche, c'est à la manière des frénétiques Xavier Forneret, Charles Lassailly ou Petrus Borel qu'il établissait dans le grand journal de la cité phocéenne le récit du destin d'un personnage (très) maudit dont le sort s'incarnait au Père-Lachaise, lieu alors tout juste inauguré mais déjà fort évocateur...

Exercice d'un jusqu'auboutiste rayonnant, hommage et satire gothique tout à la fois, Pohol restait une pièce négligée de l'histoire du romantisme. Elle peut cependant paraître des plus importante : d'une tournure d'esprit étonnamment moderne, elle méritait à l'évidence d'être soumise aux lecteurs, qui apprécieront sans nul doute son ironie et ses caprices.

En version intégrale, agrémentée de textes de jeunesse inédits de Marc Michel, issus du Sémaphore de Marseille et de la Revue de France, cet étonnant bijou du romantisme est désormais sous presse et paraîtra le 1er juin prochain à l'enseigne Des Barbares...

Censure dramatique, saint-simonisme, bêtise intégrale, pédagogie de Cour d'assises sont les sujets traités dans les autres écrits de Marc Michel qui n'avaient jamais ont jamais été repris en volume.

Marc Michel Pohol et autres textes terribles (inédits). Préface du Préfet maritime. Couverture illustrée de deux photographies de Christèle Jacob. — Paris, Des Barbares..., 1er juin 2011, 112 pages, 16 € (franco de port jusqu'au 1er juin 2011).


jeudi 24 février 2011

L'animal littéraire : le caméléon

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Du caméléon on savait l'exégèse rare. On connaissait, et pour cause, Mon caméléon, de Francis de Miomandre, référencé ici ; nous avions lu, plus ou moins fastidieusement, Les Caméléons ou les hommes d'aujourd'hui. d'Alexandre P****** (Clermont, imp. A. Veysset, 1833), et puis Les Désagréments d'un Caméléon, pamphlet politico-littéraire d'A. de Miomandre (Annecy, imp. de Ch. Burdet, 1869) — A. de Miomandre, n'est-ce pas curieux ? — dont l'épigraphe empruntée à la préface des Fleurs du Mal disait ceci :

Comme des noeuds de vipères sous un fumier qu'on soulève, il regarde grouiller les mauvais instincts naissants, les ignobles habitudes paresseusement accroupies dans leur fange.

Nous n'avions pas découvert encore Monsieur Caméléon de Curzio Malaparte dont la Table ronde donne peu à peu des écrits gouleyants.

Ce texte, publié dans la revue Chiosa en 1928 (publié à la Table ronde vingt ans plus tard) valut bien entendu à son auteur la mauvaise humeur de Mussolini. Le directeur de la revue, également directeur du Giornale di Genova, qui osa donner ce feuilleton de la meilleure eau, connut quant à lui une mise au ban radicale. Cependant Malaparte n'aura pas été le seul à critiquer vertement le chef fasciste — Giuseppe Antonio Borgese publia en 1937 le pamphlet Goliath, la marche du fascisme, par exemple (1). Mais Malaparte le fit néanmoins à sa manière toujours assez directe, avec beaucoup d'intelligence et une grande connaissance de l'histoire des idées politiques et de l'oeuvre des moralistes, français notamment. Convoqué par Mussolini, il fit face à l'orage.

Monsieur Caméléon est donc une satire, et on peut la lire en parallèle du chapitre que son auteur consacra dans Technique du coup d'Etat (B. Grasset, 1931, ch. VII) au coup d'Etat fasciste d'octobre 1922. Ce nouveau livre vaudra à Malaparte cinq ans de déportation sur l'île de Lipari...

Octobre 1922 : c'est à l'occasion de la montée sur Rome des chemises noires que Malaparte rencontra le Britannique Israel Zangwill, interpelé par des fascistes dans la gare de la capitale italienne. Zangwill, légaliste inconscient des risques qu'il avait encourus, se confia à Malaparte qui le sauvait du mauvais pas : "La révolution de Mussolini, ce n'est pas une révolution, c'est une comédie." (op. cit., p. 208). De fait, si Monsieur Caméléon n'est pas tout à fait une comédie, Mussolini comprit aisément la charge dont il était l'objet. On ne place pas un dictateur au contact d'un caméléon élevé et humanisé à sa demande, caméléon qui muera naturellement en animal politique, sans souhaiter exprimer quelque idée narquoise si ce n'est subversive. La charge est forte, les traits contre les travers de la politique Italienne tordants (libéraux et conservateurs en prenant pour leur grade), la mise à nu du fascisme assez saisissante, le parcours de la bestiole étonnant.

Mais on ne dira rien ici du destin de l'animal, non plus que de son parcours idéologique. Ce serait vous ôter tous les délices de cette fable universelle qui fit comparer son auteur à Voltaire ou à Swift.

Une question nous reste au bout de la langue : se pourrait-il que le trublion Giovanni Papini soit pour quelque chose dans le caméléon de Malaparte ?

Curzio Malaparte Monsieur Caméléon. traduit par Line Allary. Illustrations d'Orfeo Tamburi. — Paris, La Table ronde, 2011, "la petit Vermillon", 319 pages, 8,50 €



Frontispice du pamphlet d'A. de Miomandre (1869)
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Note (1) : Traduit par Etiemble et publié par les éditions Desjonquères en 1986.

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