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vendredi 16 février 2018

Borrély Borrély Borrély (cinq fois)

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Après plusieurs rééditions à La Part Commune l'oeuvre littéraire de Maria Borrély (1890-1963) a paru chez Parole qui propose désormais un coffret pour réunir les cinq opus majeurs (ne sont pas repris ses essais).
Certes, l'oeuvre est modeste en volume mais certains de ces écrits mériteraient d'être entrés au bagage culturel collectif de base une bonne fois pour toutes, au même titre que ces romans du siècle dernier qui trouvent une place sur les grands et petits écrans, dans les collections de poche ou les clubs. Marie Christine Barrault lisait Le Dernier Feu en 1982 à la télévision, s'en souvient-on ? On se souvenait alors que Gide et Giono avait été séduit par la prose de cette femme au verbe droit et net qui a illustré la Provence comme Marie Mauron le fera, à l'époque où Rose Celli côtoyait Giono elle aussi.
Si l'on sait encore se laisser prendre aux narines par les villages isolés de Provence, des vallons odorants, des êtres sans affèterie, beaucoup de vent (la vallée du Rhône est réputée par son vent qui rend fou, en particulier du côté d'Arles) et un certaine dose de misère (morale, sociale, amoureuse), il est clair qu'on est bon comme la Romaine : “Vous m’avez eu” a écrit André Gide à Maria Borrély.
Pur produit de cette génération de jeunes femmes qui ont conquis le statut d'institutrice, Maria Borrély est une pièce déterminante de notre littérature du siècle passée. On devrait s'apercevoir à la lire que ce que l'on nomme la phrase blanche a peut-être avec elle acquis ses lettres de noblesse. Bien avant certaines autres.


__ Maria Borrey__ Les Mains vides. - Artignosc-sur-Verdon, Parole, 99 pages, 11 €
Le Dernier Feu. - id., 207 pages, 12 €
Sous le vent. - id., 200 pages, 12 €
Les Reculas. - id., 213 pages, 12 €
La Tempête apaisée. - id., 127 pages, 12 €


illustration du billet : Elisabeth Salmon, Hommage à Maria Borrély (gravure).


A titre de document, nous plaçons ici l'aritcle de Marguerite Grépon, aux attendus bien personnels, consacré à Sous le vent, le roman de Maria Borréy :

La Femme aux champs

Depuis George Sand, le roman paysan n'a guère tenté les femmes. Est-ce parce que les paysannes n'écrivent pas, et que les femmes réussissent surtout l'autobiographie, comme elles réussissent tout ce qu'elles font par amour ? Qui donc chériraient-elles plus qu'elles ?
D'autre part, pourquoi écrivent les femmes ? Par vengeance contre l'extérieur, ou pour justifier quelque incompréhension. Et qui donc écrit, parmi elles ? Les sujets qui, depuis l'enfance, aspirent à la vie spirituelle, qui cherchent, au delà du monde extérieur et de ses apparences, une réponse dans les livres. Si ces tendances se manifestent dans des familles terriennes il y a peu de chances pour que la jeune fille, destinée aux travaux domestiques, donne satisfaction à ses goûts. Au contraire, le garçon qui montre des aptitudes scolaires est souvent dirigé vers le lycée du chef-lieu, par ses parents mêmes dont il flattera la vanité.
Il faudrait donc des conditions contradictoires de vie pavsanne et civilisée, rustique et studieuse, pour qu'une fille, élevée â la terre, même pourvue du don, eût assez d'instruction pour écrire. Les spectatrices de la vie champêtre la décrivent artificiellement ; celles qui la vivent ne songent pas à la traduire. D'ailleurs, un sujet qui dit oui ne séduit pas comme un sujet qui dit non. La terre dit oui. Elle ne trompe pas les espoirs mis en elle. Accidentellement, elle restreint ou accroît la part de bénéfice prévu, elle ne saurait donner autre chose que ce qu'elle a promis. Il n' y a pas de résistance possible de l'individu contre elle ; il faut subir sa loi de travail, ou accepter qu'elle trahisse.
Et enfin, l'amour, le sujet le plus florissant parmi les femmes, se réduit, à la campagne, à l'idylle qui finit bien, par le mariage, à l'idylle qui finit mal, par le coup de tête, l'expatriement du garçon, la tentative de suicide de la fille, jadis l'entrée en religion. En poussant au noir, on a le tableau de la fille-mère et de la malédiction du village. Mais les schémas possibles sont limités.
L'adultère fournit peu de traits nouveaux ; l'amour en province, ou, pour parler plus exactement, l'amour sans cesse surveillé par le voisin, ne peut être que régulier, et dès lors sans histoire apparente, ou irrégulier, et tout de suite dompté par le scandale.
Le roman paysan, mettant en scène de vrais paysans; a donc très peu tenté les écrivains de notre côté qui excellent dans des raffinements d'observations, fort peu de mise à la campagne. Les femmes ont à dire ce qui n'a pas toujours semblé valable aux hommes, l'usure de leur sensibilité contre les assauts contraires, ininterrompus, d'un adversaire redoutable : la vie quotidienne. Même l'amour, leur apparaît tragique, dans sa subdivision en fragments journaliers. Placées comme de l'ouate entre des verres, dans la caisse de la vie sociale, elles reçoivent des chocs permanents et divers, qu'elles s'emploient a étouffer consciencieusement. Peut-être est-ce là leur rôle essentiel. Et quand elles veulent réagir en s'exprimant, elles apportent un outil affiné par cette incessante provocation de l'extérieur.
Mais à la campagne, en plein air, l'ouate est moins serrée. Les chocs sont moins pénibles. La vie sociale, l'opposition entre un être et un groupement n'existent guère. Voilà donc le vrai « sujet-femme » écarté. Que reste-t-il ? Comme décor, la terre et son exploitation. Comme personnages, des cœurs simples. Le décor a toujours fourni de la matière aux écrivains. Le paysage « état d'âme » s'est toujours trouvé à point nommé pour modeler une destinée ou influencer une décision. Mais le livre tout entier consacré aux champs semble une entreprise pénible à mener jusqu'au bout.
Voici pourtant une heureuse réussite avec Sous le vent. Les éléments sont à la mode ; Rose Celli a écrit un livre surprenant sous le signe de l'eau ; à son tour, Maria Borrély nous présente un roman remarquable sous le signe du vent. Qu'on ne s'y trompe pas, le vent est ici le personnage principal ; c'est lui qui bouscule les arbres, les maisons et le cœur des filles, qui les rend toutes un peu folles d'amour. Typographiquement même, les blancs de la page culbutent sans cesse le texte, les phrases courtes abordent l'esprit avec une sorte de netteté sonnante,comme des grains de sable soulevés par le mistral et plaqués contre une vitre.
Dans ce roman paysan, le tour de la phrase volontairement peuple, parlé, usuel, n'est pourtant jamais vulgaire. Le style direct, dépouillé, est un contenant à la mesure du contenu. Abus d'images dira-t-on. Mais le peuple parle couramment par images ! C'est de l'inépuisable réservoir de son langage que sont sorties les plus frappantes, les plus poétiques. Les pages de Maria Borrély plongent dans une forte poésie terrienne. La figure de la Marie, fraîche et ravissante fille de Provence, ardente à l'ouvrage, rieuse comme un jour de soleil, domine ce roman, aussi chaste que passionné. Eprise soudain du garçon du moulin, Olivier, elle perd en un clin d'œil sa joie de vivre et dépérit lentement jusqu'au matin tragique.
Mais l'essentiel du livre, c'est l'attaque brusquée du vent, la terre et ses travaux : les semailles, les récoltes, la cueillette des olives, le défrichement des mauvaises places. les menus faits de la vie rurale.
Arielle, fille des champs, de Harlor, qui vient d'obtenir le prix George Sand, est aussi un roman paysan, dont l'intrigue reste simple. Cependant. la terre n'y tient pas la première place ; c'est la psychologie d'Arielle qui vertèbre le livre L'amour malheureux d'une villageoise pour un poëte de passage, s'il a des accents sincères, semble plus apprêté que celui de la Marie pour Olivier. Ici, les personnages respirent moins dans la nature, nous apparaissent moins soumis aux fatalités d'un pays. Telle campagne de France doit promulguer des ordres que telle autre ne pourrait ratifier. L'entêtement d'un cœur du Midi n'est pas l'entêtement d'un cœur du Nord ou de l'Est. Le rapport entre une terre et sa flore sentimentale est plus sensible chez Maria Borrély. Arielle est touchante en faisant la découverte progressive du « déjà dit » de son talent poétique, mais il n'y a pas, dans l'expression de son amour, et dans sa poursuite, ces qualités de puissance simple, de netteté, d'ampleur, par lesquelles sont vivifiés les romans en plein air. Quoique pleine de mérites cette œuvre en somme n'apporte point une touche neuve. Elle est consciencieuse, ne manque pas de force et de sérénité ; elle semble pourtant plus appliquée que spontanée et d'une formule photographique.
Ainsi, les femmes qui sont influencées par la nature paraissent aptes à y trouver des sujets. Etant plus animales que l'homme (dans le sens où ce mot définit la sûreté de l'instinct), plus primitives, moins déformées par la culture cérébrale, (j'ouvre ici une parenthèse pour faire remarquer qu'étant moins remaniées par acquis livresque, elles le sont davantage par les contraintes sociales) elles baignent directement dans le monde extérieur. Le métier-femme également, le contact direct avec les détails concrets (alimentation, vêtement, entretien) a développé leur appareil sensoriel : estimation marchande par l'œil et le toucher. Quand une Colette met son flair de femelle et de ménagère à poursuivre un fragment du monde extérieur, jusqu'à quels secrets ne pénètre-t-elle pas ?
Mais quand on a terminé la lecture de romans-paysans, on se pose seulement une question mélancolique : ce genre de livres, que Giono et Chamson ont porté si haut sont-il aimés par ceux qu'ils dépeignent ? Les êtres simples se reconnaissent-ils dans ces personnages qui les ont pris pour modèles ? La Marie n'aimerait-elle pas mieux se retrouver sous les traits d'une paysanne d'opérette, plutôt qu'en un roman où l'art est d'autant plus discret qu'il a rejeté durement ses apparences trompeuses ?
Sans doute, à l'image de cette campagnarde surprise par le naturel des artistes de théâtre et résumant : ce ne sont pas des acteurs, cette Marie, devant certaines phrases de Sous le vent : « Ça montait lentement d'entre les collines, gonflait, grossissait, » dirait : « voilà un bien mauvais ouvrage, on n'écrit pas ainsi dans les livres ! » En revanche, elle se régalerait d'un feuilleton, ou de quelque auteur à tirades boursouflées.
Eh ! oui, on peut se demander si les classes travailleuses, qui n'ont pas le loisir de se cultiver, perdront jamais leur goût du mauvais chromo ? Il faut du temps, il faut des générations, pour éliminer Saint-Sulpice. Enfin, on doit comprendre que le travail démesuré abêtit; un livre qui, par probité, relatera la dureté du labeur, n'amusera pas un esprit fatigué comme un ciné-roman. Le peuple a besoin de féerie, mais d'une féerie sans transposition littéraire, dont les points de départ restent proches : le prince qui épouse la bergère, une voisine, et qui lui fait boire des alcools compliqués, dans les bars célèbres, qu'il ne voit que sur l'écran. Il a besoin qu'à la rigueur, l'aventure puisse lui arriver.
Ainsi, sans doute, on aboutit à deux littératures : une, écrite sur le peuple, qui y pénètre difficilement, à cause de sa qualité ; une autre, toute convenue écrite non sur lui, mais pour lui, qui y passe. C'est déjà une réponse à faire aux nombreuses enquêtes soulevées par le populisme. On peut aussi remarquer ce phénomène produit dans une génération antérieure : Loti fut un auteur mettant en scènes des êtres simples, et lu par le peuple. Reste à savoir si c'est à cause de ses qualités ou de ses défauts ?

Marguerite Grépon


Les Nouvelles littéraires, 3 janvier 1931.


dimanche 12 novembre 2017

Le laveur des morts

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La nuit se faisait parfois sombre, tragique, tourmentée de vent noir, d'eau grondante. Un soir pareil, au moment de m'endormir, j'entendis un long cri, un appel, le cri d'un homme en marche. Je me relevai, j'allais à la fenêtre. Le cri retentit un peu plus loin, encore, encore... en s'éloignant toujours. Je ne voyais personne ; l'homme semblait désespéré, perdu ; il appelait vers la mer, vers le noir, avec un terrible accent de détresse. Il appela longtemps, puis sa voix se confondit dans la tempête. Je m'endormis à l'aube. A mon réveil, le ciel était limpide, la mer encore épuisée et frémissante. Nul n'avait entendu le cri dans la nuit.
Vers la fin des après-midi Gharmisch descendait sur les quais. Il vendrait des cacaouettes grillées et des karamous, qui sont des graines de lupin, carrées et j'aune d'or, trempées et comme cuites dans de l'eau salée. il lançait machinalement son appel : "Gharmisch ! Gharmisch !" ce qui veut dire : "pour grignoter !" C'était un Arabe encore jeune, très long, très blanc, vêtu d'une gandoura de coton immaculée ; sa maigre figure douce et régulière portait un air d'étrange sérénité. Le plus souvent il donnait ses cacaouettes pour rien aux enfants accourus autour de lui. Un jour, mon plus jeune frère, qui avait cinq ans, et qui le guettait du haut de la véranda, ne descendit pas à l'appel, comme il faisait d'habitude. Gharmisch leva vers nous son long visage pâle et nous sourit. Le petit répondit à peine, et quand l'Arabe fut passé, se pencha vers moi et me dit d'une voix basse et un peu cruelle : "Tu ne sais pas pourquoi il est si blanc, Gharmisch ?"
- Je ne sais pas.
- Gharmisch, c'est le gratteur des morts.
Je ne discutai pas la nouvelle. Il avait dû l'apprendre dans une des conférences solennelles qu'il tenait avec Capitaine, le gardien de l'orge, et Miskine-Charité, le vieux mendiant. Le gratteur des morts... Le laveur des morts... Je comprenais maintenant cet air de secret et de douceur. Snas plus parler nous regardions la blanche forme qui s'effaçait dans le crépuscule.



Rose Celli A l'Envers du tapis. - Paris, Gallimard, 1935.


Et aussi, toujours, sur le même sujet, l'excellent film de l'Iranien Mohsen Amiryoussefi avec Abbas Esfandiari, Sommeil amer (Caméra d'or à Cannes, 2004 ; DVD : Blagnac, Les Films du Paradoxe). Là, en Iran et non plus en Algérie, le laveur des morts est tout de noir vêtu.