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Mot-clé - Romantisme noir

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dimanche 20 juin 2010

Pohol, histoire de 1829 (X)

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X
ORAGE.



Vous allez voir.
Marie est là qui pleure... Pohol est à quelques pas d'elle ; il la regarde et rêve son beau rêve ! Je ne sais si l'autre femme... n'importe. La nuit venait.
Vint aussi un orage d'automne, furieux, épouvantable, rugissant... avec sa crinière de feu... son hennissement qui fait peur... La pluie tombait en larges colonnes, et la grêle pétillait sur le marbre des tombes et sur cette forêt de croix...
Il s'élança vers Marie, et l'enlaça dans ses bras avec frénésie et frayeur... car la foudre éclatait, bondissait, frappait çà et là. Il l'entraîna.
Oh ! Cela faisait frémir !
Il semblait un vampire, lui, vêtu de noir, pâle et sombre... avec son regard... lui... emportant une jeune fille... foulant les tombes... se heurtant aux croix... et quelquefois sentant craquer et s'affaisser sous ses pieds le sapin vermoulu d'une bière. Ainsi il courait dans l'ombre, et apparaissait comme une vision quand un éclair lui jetait sa lueur rouge au milieu d'un grondement dé l'orage, du battement de la pluie, du sifflement de l'ouragan dans les cyprès.
Oui, cela faisait frémir, je vous dis.
Ce fut dans un mausolée, dont son bras de fer brisa la porte de fer, qu'il se blottit avec elle.
Avec elle... avec elle !... 0h ! qu'il était heureux, le damné !



(à suivre.)

mardi 15 juin 2010

Pohol, histoire de 1829 (IX)

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IX
Intrigue


Ce fut là, au Père-Lachaise, qu'il la vit... et ce fut pour la voir prier et pleurer qu'il y revint tous les soirs.
Point de détails ; laissez-moi vous dire qu'il l'aima de toute la force de son âme exaltée... qu'il l'adora comme il eût adoré Dieu, si Dieu ne l'eût pas maudit.
Comprenez-vous ? aimer un ange, lui ! vivre sa vie avec un ange ! ouïr cet ange, lui dire des paroles d'amour ! II rêvait cela, le damné...
Oh ! je ne vous le dis point; car cela ne peut se dire ! comprenez donc, ou brûlez ceci.
Dès que l'oncle était venu toucher à l'épaule de Marie et l'emmenait, Pohol tombait à genoux à la place qu'elle quittait ; il pleurait sur cette croix de bois, sur celte pauvre morte qui avait perdu sa fille et qui l'attendait là-haut !...
Marie en s'en allant voyait cela.
Que voulez-vous que devienne, hélas ! un amour né au Père-Lachaise ?
Il y eut une autre femme, non en deuil, qui vint une fois par hasard et se dirigea vers un beau mausolée. En passant elle vit un grand jeune homme debout, les bras croisés et les regards attachés sur une jeune fille en deuil accroupie devant une petite croix ; elle le reconnut... et poursuivit sa marche vers la riche tombe de marbre.
Depuis lors elle revint tous les jours.
Un soir, entre autres, quand Marie s'en fut allée, et que lui était à genoux, cette femme s'approcha... lentement... elle semblait craindre. Lorsqu'elle fut bien près, elle dit à demi-voix : « Pohol ! » Sa voix tremblait...
Lui se leva, reconnut cette femme, et s'écria encore : « Arrière, arrière démon ! »
Il s'enfuit rêvant à son ange.


(A suivre.)

lundi 14 juin 2010

Pohol, histoire de 1829 (VIII)

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VIII
Un ange


Il y avait un ange qui avait de beaux yeux plus bleus et plus purs que le ciel de la Provence, de longs cheveux de soie luisants, souples et fins, et qui, lorsqu'ils tombaient sur ses blanches épaules, les couvraient comme un manteau d'or.
C'était un ange de seize ans, à la taille de guêpe, au front candide, au regard baissé et au pied si petit !... Et pourtant il n'avait point d'ailes, car il était jeune fille et se nommait Marie.
Elle était vêtue d'une robe noire à raies blanches, et tous les soirs elle venait poser ses deux petits genoux sur une tombe nouvelle, et mouiller de ses larmes un nom écrit en lettres blanches sur une croix peinte en noir. — C'était au Père-Lachaise.
Sur cette croix était ces mots : Marie-Françoise Leboy, décédée à l'âge de trente-quatre ans, le 12 septembre 1828. — Puis ceux-ci : Je t'attends là-haut.
Hélas ! mon Dieu ! comme elle priait la pauvre jeune fille ; comme elle embrassait cette croix posée sur la tête de sa mère !... jusqu'à ce qu'un homme vint, qui la touchait doucement sur l'épaule et l'emmenait. C'était son oncle.
Il y avait bien des ans que son père était mort, et qu'elle avait porté pour lui toute petite la robe noire et blanche.
En 1815. — Vous savez.


(A suivre.)

samedi 29 mai 2010

Pohol, histoire de 1829 (VII)

_bon-internet-Eric-pere-tombe-1.jpg © Christèle Jacob 2010.




VII
Conversion


Mais dites-moi si cette vie de grand monde, de bruit et de joie pouvait durer longtemps pour le pauvre jeune homme qu'une pareille idée rongeait sans cesse au cœur ?
Non !
Au bout de deux mois il en eut assez des cafés dorés, des bals éblouissants, des promenades parées. — Il en eut assez de l'harmonie des Bouffes et de l'Opéra. — Il vendit son cheval anglais. Il quitta son bel appartement dont les glaces de Venise lui faisaient peur. — Il brisa sa canne, sa cravache et son binocle d'or ; et s'en fut comme un simple écolier habiter une chambre dans une maison de la Cité.
Plus de boucles sur le front, plus de joie sur les lèvres, plus d'habit de dandy.
Et quand venait la nuit, il sortait et s'en allait rêver là où dorment les morts... les morts dont les âmes chantent Dieu ou le maudissent, et qui tous, élus ou damnés, dorment là côté à côté avec une croix au chevet de leur couche.
Oh ! qu'il aurait voulu douter et croire au néant... croire que tout est fini quand les vers vous ont rongé jusqu'aux os ?
Mais je vous ai dit qu'il avait foi en Dieu, aux mystères et à tout le reste.
Elle était trop pieuse pour lui permettre le doute, sa fidèle compagne, qui lui disait toujours : damné !



(A suivre)

mercredi 12 mai 2010

Pohol, histoire de 1829 (VI)

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VI
IMPRÉCATION

« Damné !... Oh ! mon Dieu !...
Mais pourquoi ? qu'ai-je donc fait ! que ferais-je donc ? Ne t'ai-je pas aimé vingt ans, n'ai-je pas voulu te consacrer ma vie, mon amour et mon âme ! — Tu m'as repoussé... Suis-je maudit ?
« Oh ! maudit sois-tu, toi, bourreau et tyran !... toi qui m'as jeté sur la terre pour me voir souffrir et te rire de mes cris d'angoisse. Maudit sois-tu de ce cœur qui voulait n'aimer que toi ! Maudit sois-tu de cette voix qui voulait bénir ton nom et chanter les louanges ! Que du fond de l'abîme où ton pied me pousse mes blasphèmes t'atteignent dans le sein de ton bonheur et épouvantent tes anges ! »
Puis, il se prenait à frémir, tout seul dans son bel appartement... il n'osait retourner la tête, ni regarder ses glaces de Venise, de peur d'y voir une joyeuse face de démon lui rire parce qu'il avait maudit Dieu.
Puis c'était des remords, des prières, des larmes... c'était son front heurté sur les marqueteries du parquet ; puis un peu de sommeil avec des rêves d'enfer... puis, le réveil !


(A suivre.)

lundi 10 mai 2010

Pohol, histoire de 1829 (V)

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V
Folie

« Vrai Dieu, dit-il, puisque je dois geindre et hurler dans la géhenne éternelle, rions, et rions joyeusement. — Bien fou ! de vouloir commencer mon enfer sur la terre. — De la joie ici, gardons nos larmes pour là bas ! »
Et sa joie vous eût fait mal à voir, tant elle se trouvait gauche, embarrassée et souffrante, sur ce visage austère et pâle ; sur ces lèvres où elle venait s'asseoir, frémissantes encore d'un blasphème.
Savez-vous ce qu'il fit de ses belles soutanes de drap fin ? Des vêtements de dandy. — De ses rabats ? Il les déchira dans ses dents et les jeta à la rue. — De ses trois mille cinq cents francs ? Il s'en fut au Cent-treize, les jeta sur le tapis vert, et s'en revint avec le décuple dans sa poche.
Oh ! vrai, vous ne le reconnaîtriez pas. Sa chevelure noire, et qui tombait naguère inculte sur ses épaules, aujourd'hui se relève sur son front en boucles élégantes ; sa taille haute et cambrée moule un habit d'une coupe parfaite. Il porte des bottes bien luisantes et carrées ; le gilet de salin, le pantalon quasi collant, — voire même le binocle d'or, la canne ou la cravache. Un dandy... un vrai dandy !
Il déjeune au Café Anglais et dîne chez Véry !
Oh ! ne lui parlez pas du passé, ne lui parlez pas de demain... de grâce !... ayez donc pitié de lui ! Laissez-le tournoyer à s'étourdir dans la ronde où l'illusion l'entraîne... Laissez-le, pauvre jeune homme, courir les cafés dorés, les bals éblouissants, les promenades parées... Laissez-le s'enivrer d'harmonie aux Bouffes ou à l'Opéra... et soulever la poudre du bois de Boulogne sous les pieds d'acier de son cheval anglais!
N'est-ce pas assez, lorsqu'il rentre chez lui le matin, à une heure, qu'il trouve à son chevet une noire idée qui l'attend ?


(A suivre.)

samedi 8 mai 2010

Pohol, histoire de 1829 (IV)

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IV
Non !

Je vais vous dire pourquoi il voulait se faire prêtre.
Son idée de damnation était devenue certitude ; car prières ni jeûnes, larmes ni eau bénite, n'avaient pu exorciser ce fatal pressentiment, inhérent à sa pensée comme l'âme au corps- Il était sûr de sa destinée d'enfer, aussi sûr que l'est de figurer en Grève le criminel dont le pourvoi vient d'être rejeté... Et c'est pour lutter contre celte destinée, pour forcer Dieu d'être injuste en le damnant, qu'il voulait consacrer au ciel son existence entière.. qu'il voulait sur la terre le servir, l'adorer de toute son âme, de toutes ses affections, lui qui devait le maudire une éternité.
Voilà pourquoi.
Ainsi ce fut avec joie qu'il sortit de chez la dame et qu'il se dirigea vers le séminaire. Il avait vécu ses trois ans, il demanda les ordres. — On lui dit : Non !
Alors il quitta Paris et se présenta dans un séminaire de province. — On lui dit : « Mon ami, revenez dans huit jours. » Dans huit jours il revint ; on lui dit : Non !
Il lança au ciel un blasphème de désespoir ; il était comme le naufragé qui se noie et aux cris duquel le navire qui passe répond : Non, reste !
Sa raison reçut un choc terrible qui manqua la briser; car il se vit perdu. Mais un rire de rage le prit : il revint à Paris, riant de ce rire et chantant.



(A suivre.)

mercredi 5 mai 2010

Pohol, histoire de 1829 (III)

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III
Un amour de femme

Elle avait trente-six ans, une jolie tournure, de belles dents, de beaux yeux bleues... et deux fils de huit ou dix ans. — Depuis 1823 son mari dormait dans un linceul de marbre blanc — au Père-Lachaise.
Et voici :
Comme elle n'osait convoler en secondes noces, crainte du qu'en dira-t-on, — comme elle n'osait avoir un amant, crainte du scandale... et qu'il fallait pourtant qu'elle aimât..., elle aima Dieu, se fit dévote et jeûna.
Mais quand Pohol fut chez elle, avec son front pâle, ses cheveux noirs, sa robe noire et sa noire mélancolie... elle en eut pitié d'abord... puis n'aima plus Dieu, et l'aima, lui !
Car elle avait deviné sous ce front une âme capable d'un amour immense... car aussi avec un homme de Dieu le secret est sûr, vous savez !
Il eut des soutanes neuves de drap le plus fia, des rabats qu'elle avait faits de sa main blanche et rose, des bas de soie, de beaux livres, un bel appartement avec prie-dieu en acajou et Christ en ivoire. — Il eut tout cela et de douces paroles... mais il ne les comprit pas.
Comment voulez-vous qu'il comprît... avec son idée qui le rongeait et le rendait fou !
L'amour d'une femme de trente-six ans, c'est de la rage... elle parla plus clairement, il comprit alors... et s'écria : « Arrière, démon ! >
Il sortit de là avec trois mille cinq cents francs d'économie.
Madame de Bax se vengea. — Vous verrez !



(A suivre)

vendredi 30 avril 2010

Pohol, histoire de 1829 (II)

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II
Misère.

Son père était mort, sa mère était morte ; il était seul au monde. — Il eut voulu mourir, lui aussi... Oh ! non ! je mens !
Il fallait qu'il vécût pour retarder l'heure de sa damnation... Vivre, n'importe comment... mais vivre... dût-il mendier son pain... dût-il voler.
Oh ! la vie — comprenez-vous ? c'était son espérance de condamné... il y tenait, il s'y cramponnait des genoux, des ongles et des dents, comme aux ronces d'un précipice, — car la damnation était au bout. — Mais il voyait chaque heure, chaque minute, chaque seconde briser, arracher une de ses ronces qui le tenaient suspendu, et toujours le nouvel appui qu'il saisissait se trouvait plus près du fond de l'abîme. — Car vivre, c'est voler vers la mort, — car chaque instant que nous vivons s'amoncèle et pèse sur notre vie et la pousse vers son terme... comme les couches d'eau sur le caillou qu'on jette à la mer...
Aussi, il pleurait avec rage, avec désespoir, ses jours vécus... Il eût voulu arrêter les heures... mais les heures passaient rapides, échevelées, plus promptes que le coursier de Mazeppa.
Il était orphelin, sans ressource ; — pour payer son grabat et son pain noir il lui a fallu vendre ses hardes, ses livres classiques. — Mais un jour il se trouva qu'il eut faim, et qu'il ne lui restait plus que sa soutane râpée qui montrait la corde, et son bréviaire huileux et noirci par l'usage... Il sortit.
Il s'en fut sonner au séminaire... demanda le supérieur, et lui dit d'une voix creuse : « J'ai faim ! » le supérieur le fit dîner.
Mais les chefs de ce saint lieu voulaient qu'il vécût ses trois ans dans le monde... espérant que son noir pressentiment l'abandonnerait là plutôt qu'ici. On lui trouva une place d'instituteur chez madame de Bax.



(A suivre.)

mardi 27 avril 2010

Pohol, histoire de 1829 (I)

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Littérature romantique


Pohol, histoire de 1829

I
L'idée noire.

Il était grand, pâle et maigre ; il avait un front large et osseux, des cheveux noirs, des yeux noirs ; — c'est bien.
Pour le moral... sérieux comme un croque-mort ; triste, sombre, morne. — Il croyait en Dieu, en la Vierge mère, au Diable.
Lorsque ses camarades riaient, couraient ou devisaient joyeusement... lui, croisait les bras, penchait le front, et se promenait à pas lents le long du mur gris de la cour, — rêvant à l'Enfer, aux laves brûlantes, aux démons hideux ; — les cris des damnés râlaient à son oreille et le rire des démons claquait comme le tarabat des cloîtres... puis, quand son imagination se dilatait éperdue dans cet affreux cauchemar, une horrible main sèche et onglue lui montrait la place qu'il devait occuper là.
Alors ses cheveux se dressaient et se tordaient sur sa tête ; il fermait les yeux et passait la main sur son front luisant d'une sueur froide. — L'idée était toujours là ; c'était une fille d'enfer épouvantable, désespérante, qui toujours le suivait, l'étreignait, le torturait ; brunissait ses rêves la nuit, accroupie dans toutes ses pensées.... et qui, fixe, impitoyable, toujours lui criait à l'oreille : "Damné !" Et pourtant il priait Dieu ; il se signait au front avec de l'eau bénite ; il priait la Vierge mère, se frappait la poitrine, pleurait.
Comme il venait de terminer sa troisième année de théologie, et qu'il avait trois ans à vivre encore avant que de pouvoir être ordonné prêtre de Dieu, — il quitta le séminaire. Sa noire idée sortit avec lui...



(A suivre.)

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