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mardi 30 août 2016

Les romans populaires (Marcelin)

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I.


En avant la musique !

L’Égypte a eu ses pyramides, la Grèce a eu ses sept sages, Rome a eu le monde; nous, nous avons les romans a quatre sous.
Jadis, à de rares intervalles, dans le demi-jour de quelque antique bibliothèque, sur les tablettes vermoulues, apparaissaient, calmes et bien alignés, de vénérables in-octavo, aux rouges bordures, au cuir roussi par l'âge, au dos desquels étincelaient en lettres d'or les grands noms de Corneille, de Racine, de Molière. Et,

Plein d'un saint respect pour ces poudreux ancêtres,

on saluait, et l'on passait.
Aujourd'hui l'on annonce Molière au prix d'un numéro du Constitutionnel, Racine coûtera moins qu'un omnibus, un bon cigare coûtera plus que le grand Corneille.
Jadis, à l'apparition de quelqu'une de ces épopées modernes, comme les Mousquetaires ou les Mystères de Paris, le monde, haletant à chaque fin de feuilleton habilement ménagée, s'arrachait le prochain numéro, et l'on vit des fils le dérober à leur père. Que si, pour en jouir plus à l'aise, vous attendiez que le cabinet de lecture eût mis le feuilleton en volume, après un mois d'attente fiévreuse , vous receviez enfin un roman défloré, souillé du contact de toutes sortes de mains, du parfum de toutes sortes de tabacs, des annotations de toutes sortes d'imbéciles.
Aujourd'hui l'on vous promet un d'Artagnan à vous, des mystères dévoilés à vous seul, le tout neuf, illustré par les premiers artistes, et recouvert d'une jolie couverture pour 20 centimes !
Il faudrait ne pas avoir la bagatelle de quatre sous pour se refuser un roman populaire. Vous vous en allez donc chez votre Voisin le libraire, et là vous lui demandez avec candeur les Trois mousquetaires illustrés à quatre sous.
« Monsieur, vous répond-il, voici les Mousquetaires à quatre sous : c'est huit francs."
O Macaire !
Quoi qu'il en soit, de quatre sous en quatre sous,chacun s'est donné ses auteurs favoris, ces amis des bons et des mauvais jours : qui nous bercèrent, enfants, dans nos pupitres du collège, qui nous aidèrent, plus tard, à avaler plus d'une horrible potion dont l'amertume se perdait dans l'intérêt du livre, et ramenèrent plus d'une fois le doux sommeil qui nous fuyait.
Aussi, quelque part que vous alliez, à l'étalage de tous les libraires, entre un livre de droit et un livre de médecine, sur la table de tous vos amis, entre une bouteille de kirsch-wasser de la forêt Noire et un paquet de marylands, voyez-vous apparaître une de ces livraisons sans marges, au texte serré comme un grimoire, d'où ressort en vigueur quelque jovial compère de Bertall, quelque gracieuse figure de Johannot ou quelque gendarmé de Lorsay.
Un si grand succès ne pouvait ne pas nous émouvoir : nous aussi, nous avons voulu illustrer nos romans populaires ; nous aussi, nous avons voulu jeter des fleurs et des bêtises sur le grand chemin de la postérité, fidèle à la glorieuse mission que nous nous sommes imposée, à savoir, la popularisation de la littérature par la charge.
Nous allons donc prendre un à un chacun de ces romans, et faire défiler devant vous tous leurs personnages, comme les bonshommes d'une lanterne magique, nous contentant aujourd'hui de jeter sur tous un coup d'oeil général, sauf à reprendre ensuite les cinq ou six meilleurs eh particulier. Puissions-nous ne pas avoir, comme ce singe présomptueux,

Oublié qu'un point,
Celui d'égayer la lanterne I


II

Coup d'oeil général

Quand aura-t-il tout vu ?


Au premier rang, dans un nuage de poussière, au grand galop de leur vigoureux mecklembourgeois, s'avancent quatre grands cavaliers plus cambrés que nature : aux crocs de leurs moustaches relevées, pendent cent coeurs de femmes ; à la pointe de leur longue rapière pendent cent coeurs d'hommes : d'Artagnan, Athos, Porthos, Aramis, salut !
De bons et loyaux gentilshommes, messieurs ! L'un est peut-être un peu bien roué , l'autre un peu bien ivrogne, celui-ci un peu bien sournois, celui-là un peu bien bête; mais au demeurant les meilleurs vauriens de bonne maison , les plus braves héros de roman que je connaisse !
Et qui donc oserait leur rien reprocher, à ces hommes héroïques, au coeur d'or, au corps de fer, qui, dans leur odyssée gigantesque, entassent Pélion sur Ossa, Richelieu sur Mazarin, Louis XIII sur Louis XIV, Henri IV sur le Pont-Neuf, et perforent le tout à grands coups d'épée, semant les chapitres de chevaux fourbus, d'ennemis troués et de pistoles jetées au vent au son des dés roulant sur le tambour, au choc des verres remplis de vin d'Anjou, au bruit des coups de feu des embuscades et du canon de la Rochelle, que dominent les cris rauques de Mordaunt et de milady ! Qu'importe, si, dans ce tourbillon, leurs feutres avachis, leurs allures d'estaminet, leurs peccadilles financières et amoureuses, leur perpétuelle préoccupation d'échapper à de perpétuels gendarmes , les rapprochent plus de Robert Macaire que du chevalier Bayard! Que celui des romanciers qui est sans péché leur jette donc la première pierre ! pour ma part, je Ine le lui conseille pas, s'il ne veut faire connaissance avec la longue rapière qui bat les mollets de fer de ces hommes de bronze !
Ah ! suivons le plus longtemps possible leurs silhouettes empanachées se détachant sur le ciel bleu, et, quand nous les aurons perdus de vue, disons adieu aux parades en tierce, aux parades en quarte, adieu à tout ce qui est beau, à tout ce qui est bon, aux grandes bottes et au chambertin !


***
Puis fortifions nos coeurs et tirons nos mouchoirs, nous allons descendre dans le sombre labyrinthe qu'habitent Balzac et sa bande noire, à cent pieds au-dessous du niveau des vices invisibles à l'oeil nu.
Là, couvert du triple airain, un masque de verre sur le visage, une lanterne sourde d'une main, un scalpel de l'autre, le grand mouchard du coeur humain s'entoure de corps disséqués vifs. Il y plonge ses bras nus; et, quand il les a bien fouillés, tordus, tenaillés en tous sens, quand il a pris à l'un ceci, à l'autre cela, il les recoud, leur attache des fils aux articulations, les fait habiller par Staub, chausser par Sakoski à la dernière mode de 1820, et voilà ces gens, disséqués dans leurs habits roides, qui remuent bras et jambes dans une fange où surnagent des coeurs crochetés, des illusions tordues, des vertus faussées nuitamment, avec escalades et effractions dûment constatées par des procès-verbaux en forme et signés du maître qui ricane, compte ses écus et n'est autre que le diable !
Grandet, Goriot, Vautrin, Gaudissard, Nucingen, Gobsek, Rastignac, Ferragus, fantômes, que me voulez-vous ! Évaporez-vous, coquins, ou j'appelle la garde !


***
Sortons vite, et courons nous reposer dans une de ces fraîches prairies du Berry que George Sand, cet homme du sexe, arrose chaque matin de ses larmes et de ses épithètes. Elle y sème de ses blanches mains une foule de vertus champêtres, et y récolte chaque année une abondante provision de Champis. Restons ici, mollement étendus sur l'herbe tendre, bercés par la douce musique du plus beau style moderne moitié français, moitié patois , respirant les suaves parfums du chèvrefeuille, de la clématite et du cyclamen qui croissent à chaque page ; calmons les orages qu'Indiana et Lélia ont pu soulever dans notre coeur, et contemplons paisiblement la douce Valentine et la rieuse demoiselle de Montbrun livrant leurs blonds cheveux aux baisers de la brise... Ah I que ne suis-je la brise!... O vertu!... Je m'endors... Ne m'éveillez pas...


***
Et maintenant que nous voilà reposés, et que, pareils au plongeur, nous avons renouvelé notre provision d'air pur, encore un voyage souterrain : soulevons la pierre qui ferme cet égout, chaussons les grandes bottes des dévoués, et, la racloire en main, descendons dans les mystères de Paris. Dans la boue jusqu'aux genoux, nous remuerons le crime à la pelle dans ces régions souterraines où règnent l'argot en fleur, l'arlequin en cuisson et le chourinage en permanence, avec la Morgue à gauche et l'échafaud à droite. Bouchez-vous le nez, et tournez courageusement les pages : une prime est accordée pour chaque chapitre tué.


***
Remontons vite, et allons respirer l'air plus vif du moyen âge au sommet dés tours de Notre-Dame de Paris. Là, perchés sur quelque gargouille diabolique, livrant au vent nos cheveux, nous évoquerons les noms de la douce Esmeralda, et de ce pauvre, pauvre, mais pauvre Quasimodo, cette éloquente réhabilitation de la bosse par l'amour.
Pauvre Quasimodo ! Il est laid, il est cagneux, il est bossu, il est sourd, il est muet, il est borgne, c'est vrai ; mais il aime, ce sonneur, et toute la beauté de son âme luit dans l'oeil qui lui reste ! Pauvre Quasimodo ! modèle de l'amant parfait, fidèle jusqu'à la potence! Héro et Léandre, Héloïse et Abailard, Estelle et Némorin , vous n'êtes que des pigeons fades auprès de cette danseuse et de ce bossu, dont les squelettes seuls furent unis sur le gibet de Montfaucon ! Pauvre, pauvre, mais pauvre Quasimodo !
Corne de boeuf ! laissons ce drôle attristant, et nous esbaudissons quelque peu ! Qu'on fourbisse mon heaume ! Qu'on lace mon corselet! Je veux aller faire sonner mes éperons d'or par les ruelles tortueuses, dentelées de clochetons troués de mâchicoulis ! Je veux aller mêler des sequins d'or aux tresses noires de la bohémienne pour qu'elle m'appelle : Soleil ! tout comme son blond Phoebus, le joli sous-lieutenant aux hacquebutiers de Sa Majesté Très Chrestienne le Roy Louis XI. Oh! merci à toi grand poëte qui, au haut de la tour, sur la pierre séculaire de la gothique cathédrale, a osé graver en indestructibles caractères ce doux nom d'Esmeralda à côté de : J'aime Adèle, signé Augusse ; et de : J'ai suis vainu issi le 31 daissambre !


***
Et maintenant que nous avons salué les grands modernes : Hugo, Balzac, Dumas, George Sând, Eugène Sue, descendrons-nous des sublimes hauteurs où ceux-là nous avaient emportés, remonterons-nous des cavernes profondes où ceux-ci nous avaient entraînés , pour suivre plus terre à terre ces drôles de corps qu'on nomme : Mon voisin Raymond ou monsieur Dupont, mon oncle Thomas ou le hussard de Felsheim, Paul de Kock et Pigault-Lebrun ? Je n'ose. Les bons vivants cependant que ces hussards au nez couvert d'une modeste rougeur! Les gentilles personnes que ces jolies filles du faubourg, à la vive démarche, au petit bonnet sur l'oreille ou par-dessus les moulins, qui, lorsqu'un coquin de zéphyr fait voltiger les plis de leur modeste robe d'indienne, laissent apercevoir un si charmant bas de jambe à l'heureux Dormeuil ou à ce scélérat de Franval ! Mais la maman n'en per mettrait pas la lecture à sa fille. Nous n'entrerons donc pas dans ce joli faubourg, un peu bien faubourg après tout. D'autant moins qu'elles ne sont pas du goût de tout le monde, ces bonnes grosses plaisanteries au cuir de botte de Pigault-Lebrun, où six hommes de garde trouveraient à boire et à manger.


***
Ting ! tang ! tang !... Ting ! tang ! tang !... Quels sont ces accords enchanteurs 1 C'est la troupe valeureuse et fanée des troubadours qui s'avance en bon ordre. A leur tête marche Ivanhoé, descendu de la pendule où depuis trente ans, la main sur le coeur, il jure une éternelle fidélité à lady Rowena :

Suspendus en écharpe,
Gages de sa valeur,
Son épée et sa harpe
Se croisent sur son coeur.

Il éclipse tous ses rivaux, semblable à un soleil de bronze doré. A son aspect, Mathilde fuit au fond des déserts pour verser sa fiole sur la tête de Malek-Adel. Hermangarde n'ose plus demander à Robert pourquoi elle a vu se dérouler son ondoyante chevelure que son casque ne retenait plus; Corinne laisse tomber sa lyre, Oswald met le nez dans son manteau, d'Arlincourt abaisse le f(illisible) de son regard sur ses bottes jaunes et plaintives.
Bon Walter Scott, véritable ami de l'enfance, du fond de ton gothique fauteuil d'Abbotsford, tu ne t'attendais guère à te trouver en si étrange compagnie ! Je sais bien qu'il doit t'être beaucoup pardonné, parce que tu as vraiment beaucoup aimé les défilés des Highlands et les produits saxons ; mais que ne coupais-tu tes tartines plus minces !


***
Ciel, obscurcis-toi ! Grands dieux, tonnez ! Aux troubadours succède la troupe hagarde des ébouriffés. Près des brouillards du Nord ou de la Germanie, ils s'avancent, celui-ci sur un nuage de soufre, celui-là sur flamme d'un pistolet déchargé, cet autre sur la fu(ill.) d'une pipe : Goethe, Byron, Hoffmann, salut ! Où nous conduisez-vous ! Quel est ce monde de hideurs et d'épouvantements, où pleure la maîtresse de Faust avec son rouge cordon au col, où rugit Manfred sur le versant d'un rocher à pic, où miaule le chat de la sorcière, où crisse un rauque violon sous les doigts osseux du conseiller Kres(ill.) où grincent les rouages de la belle Olympia qu'on monte, où Don Juan, dans la tempête, dévore (ill.) compagnons aux applaudissements de Méphistophélès, qui, ricanant dans son manteau rouge, asperge et consacre toute cette cuisine ?


***
De pâles fantômes errent à la suite; on les nomme Werther, René, Adolphe, Obermann, section de là rafale, classe des grands suicides. Ils s'arrêtent, et passant la main dans leur perruque blanchie avant l'âge, se drapant dans l'ampleur de leur carrick, ils chantent ! Qu'est-ce qu'ils chantent !
O mon front, n'éclate pas! Calme-toi, mon coeur ! Vents de la montagne, sifflez dans mon faux col ondoyant ! Pluie torrentielle, ruisselle sur mon chapeau nu ! Oh, j'aime à braver les éléments déchaînés, sans parapluie ! Ciel, lance ta foudre ! je m'en moque, il y a un paratonnerre sur la maison ! Oh, si l'on n'en mourait pas, j'aimerais à me faire sauter la cervelle, si tant est que j'en aie une ! Ah ! oh ! ah ! l'amère dérision que cette société qui ne me comprend pas! Ah! oh! ah! quelle chose vile et matérielle est l'amour ! Oh, Lolotte, m'as-tu donc pu refuser tes confitures, sous le dérisoire prétexte que j'étais maigre, que je n'avais plus de cheveux et que j'en étais réduit à faire rimer souvenance avec désespérance !...
Ainsi ils chantent, les poëtes ! et un gros sou tomba près de leur clarinette harmonieuse!... A d'autres.


***
Des désespérés aux pleurnicheuses, il n'y a qu'un pas. Atala, Virginie, Julie, approchez, mesdemoiselles, tenez-vous droites et tâchez de ne pas pleurer ainsi devant le monde, vous vous abîmerez les yeux. Pour des filles bien élevées, j'ai bien des reproches à vous faire. Est-il bien raisonnable, Atala, de courir les bois comme vous le faites, la nuit au bras de Chactas, vêtue d'une ceinture de plumes et sans châle? Est-il bien raisonnable, Virginie, de passer tout le jour à jouer avec Paul aux jeux innocents sous les pamplemousses? Je sais bien qu'à l'abri du nez du père Aubry inclinant à la tombe, vous ne courez pas grand danger, Atala ; je sais bien que le vieux Tom, je veux dire le vieux Domingo , vous suit partout, Virginie. Mais, mesdemoiselles, vous n'en risquez pas moins d'attraper un gros rhume dont vous pourrez mourir. Ça n'a pas manqué !
Quant à vous, Julie, vous vous tuerez, mon enfant, à passer vos nuits à couvrir ces rames de papier de larmes et de pattes de mouche. Il faut bien, dites-vous, répondre à Saint-Preux pour lui ôter tout espoir ? Ah ! ma mie, vous, pour une femme bien vertueuse, lui, pour un amant bien passionné , vous êtes trop bavards. Vous jouissez cependant du plus commode des époux. Mais Saint-Preux m'a tout l'air de se préoccuper beaucoup plus de son style que de sa maîtresse. Ah ! comme chacune de ses lettres est bien écrite ! Vous trouvez, Julie ? Comment ne vous apercevez-vous donc pas que c'est toujours la même ?


***
A côté de ces trois grands saules pleurnicheurs s'avance une ombre plus grassouillette, perdue dans ses paniers de satin broché, perchée sur les talons de ses mules effilées, surmontée d'un échafaudage de cheveux poudrés semés de fleura, de perles, de plumes, de dentelles et de rubans, et malgré cela ne laissant pas que d'être la plus sémillante petite personne qu'on puisse voir.
Ah! rieuse, volage, perfide, cruelle et toute charmante Manon Lescaut, je vous reconnais ! Vous êtes seule, mon coeur ? Avez-vous donc tout à fait désespéré ce pauvre Desgrieux, auquel, entre nous, mignonne, vous en faites voir de bien des couleurs ? Palsambleu! m'amour, ne me regardez donc pas avec ces deux yeux-là ! C'est déjà trop d'un ! vous savez bien, ma toute belle, que mon coeur serait à vous en entier, si votre vilaine mort né l'avait mis en morceaux !


***
Pleurnicheurs suicides, troubadours fanés, modernes sceptiques et ravagés , est-ce tout ? Le ciel va-t-il enfin s'éclaircir après cette pluie dé larmes? A travers vos nuages de poison noir, nous aéra-t-il enfin donné d'apercevoir votre bleu ?
Ah ! race pleurarde et grinçante, nous aurez-vous assez torturés, assez déchirés à belles dents , sous prétexte de nous divertir ! Çà, messieurs de la Larme et de l'Ouragan, quand vous aurez lâché tous les robinets de votre sensibilité clarifiée, quand vous aurez scié des bouchons en quatre pour nous faire grincer des dents, quand vous aurez décroché de tous lès gibets du moyen âge des pendus illustres et bien pourris, et fait résonner vos brassards sur vos cuissards, quand vous aurez mis à votre étal les lambeaux sanglants du coeur humain analysé, en serons-nous plus frais et plus reposés ? Vous souffrez, dites-vous ? Est-ce une raison pour étaler vos cautères en société ? Votre cerveau plie sous le poids de grandes idées philosophiques et humanitaires ? Faites-vous grands hommes, alors, allez au Panthéon, s'il est encore ouvert, et n'accaparez pas le cabinet de lecture ! Laissez l'indigne soin de nous divertir à ces bons vieux romans d'autrefois encore gaillards et bien portants, où s'épanouissent au soleil la vie puérile, l'amour niais, la gaieté bête ! Ah ! sainte, sainte , trois fois sainte bêtise, délivrez-nous des gens profonds. Ainsi soit-il!


***
Ici l'on danse, disaient nos pères. Ici l'on s'enrhume, peuvent dire leurs fils. Fuyons donc cet affreux climat moderne, brumeux, malsain, méphitique; sauvons-nous au pays du Soleil, et coulons la fin de nos jours et de cet article dans ces belles contrées, où dans une chaude lumière d'Espagne ou d'Italie, sous les colonnades de marbre des palais ou sous les blanches murailles des couvents, dans les clairières des forêts ou sur les rochers des sierras, sur les routes poudreuses ou sur la proue des galères, devise, rit, chante, aime, chevauche, pille et tue tout ce monde d'héroïnes et de chevaliers, de dames et de princes, de comédiennes et de bandits, de suivantes et d'écoliers, dont l'interminable file, sortie de Roland furieux, passe par don Quichotte pour aller se perdre dans Gil Blas.
Un pas encore, et après avoir dépassé la grotte de Calypso et traversé les îles de Robin son et Lilliput ; après avoir longtemps vogué sur l'océan Pacifique, nous toucherons au terme de notre voyage , où nous attend un repos mérité. Là, bien au-dessus des nuages, s'élève une grande porte d'or, flanquée de deux pots de confitures, l'un de groseilles, l'autre d'abricots, et gardée par de belles jeunes filles à la longue chevelure d'or, aux vêtements étincelants de pierreries : on les nomme les Illusions. Sur chaque battant de la porte, retenu par des gonds de perles fines, sont gravées, en incrustations de diamants, des majuscules de syllabaire bien espacées, traçant les noms fameux du Petit Chaperon rouge, de la Barbe-Bleue,du Petit-Poucet, de Cendrillon, de Peau-d'Ane; au-dessous les noms plus modestes d'Aladin, des trois Kalenders, du Petit Bossu, de Scheerazade, de Sultan ; c'est l'entrée des Contes des Fées et des Mille et une Nuits. Bienheureux les pauvres d'esprit, car ce royaume leur appartient !

III

Dormez-vous, cher lecteur? Un peu de patience, j'ai à peu près tout vu. J'en passe, et des.meilleurs cependant. Nodier, de Maistre, Stendhal, de Musset, Gauthier, un bonjour en passant. Tandis que là-haut se livrent de furieuses batailles rangées o.ù les gens sérieux ne peuvent décharger moins de dix volumes à la fois, vous autres, vous tirez nonchalamment votre poudre aux moineaux ; vous ne tuez personne, et tout le monde est content. Enfants perdus de la littérature buissonnière, à quoi bon interrompre vos douces rêveries ! Ne dérangeons pas ces heureuses gens ; laissons Fantazio rêver d'amour dans son habit d'académicien ; aissons Théophile aux longs cheveux savourer voluptueusement le far niente en italien, le kief en arabe, la loupe en français. Ceux-là sont en Arcadie !
Ah ! mon Dieu ! quand il n'y en a plus, il y en a encore ! Quel dommage de ne pouvoir danser sur un cheveu attaché à des pointes d'aiguilles avec Alphonse Karr, à soutenir une conversation dans le goth le plus pur avec le bibliophile Jacob, à lutter corps à corps avec le diable de Féval, avec les tigres de Méry, mais l'homme propose et son journal dispose !
Et puis, vraiment, il faut faire une fin ! et puis, vraiment, il y a encombrement de chefs-d'oeuvre sur la place de Paris, la production dépasse de beaucoup trop la con- sommation ! Quand il serait si simple de faire une équitable répartition de grands hommes par départements ! Là, au milieu de leurs concitoyens, qu'ils se votent une statue en quelque chose, fût-ce en sucre! qu'ils se l'érigent ou la mangent, et que ça finisse !


***
Et maintenant que nous avons tant bien que mal terminé notre interminable programme, nous choisirons dans cette foule cinq ou six des meilleurs modèles de chaque genre, et nous allons vous les présenter un à un..
Ainsi, dans le premier numéro, nous tirerons au vent l'interminable flamberge des Trois Mousquetaires; et tandis qu'ils s'escrimeront quatre ou cinq pages durant, nous préparerons les marionnettes qui auront l'honneur de représenter ensuite devant vous la Comédie humaine de M. de Balzac; puis viendra un roman berrichon de George Sand ; puis la Notre-Dame de Paris. Une fois quitte envers les grands noms, nous passerons rapidement en revue tous les autres pour arriver bien vite aux Contes des Fées.
Que si, chose trop possible, le trajet vous semblait un peu trop long, dites un mot, aimable lectrice, cher lecteur, et nous nous arrêterons.

Plutôt la mort quo votre indifférence !


Marcelin.


Marcelin (Emile Planat dit, 1825-1887) Le Journal pour rire, n° 102, 10 septembre 1853, p. 1-3.

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lundi 24 août 2015

Alfred Machard feuilletonise

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Lecteur, je vous vois venir... Vous souriez déjà de mépris... Le feuilleton ! C'est un genre à faire vomir les moins délicats... C'est entendu ! Que de fois ne l'ai-je point proférée, moi aussi, cette imprécation... Mais attendez un peu ! Un jour, au hasard d'une oisiveté pesante, vous risquez un oeil sur un journal qui traîne...Ô imprudence !
L'enfant perdu (ou l'enfant trouvé, comme vous voudrez) sur une marche de la Madeleine, dont les langes brodés contiennent cent dix mille livres en banknotes et un biberon Robert ; la midinette qui guette un prince russe à la sortie du bal de l'Opéra, en serrant convulsivement (c'est le mot consacré) sur sa poitrine la croix de sa mère et un bol de vitriol ; le jeune apache qui se convertit au bien en épousant la douairière, sa victime, grâce au vicaire de Saint-Sulpice ; l'ancien chef de la Sûreté qui trouve des fémurs anonymes (!) dans un pot au lait et l'index droit du duc de Saint-Victor du Pont de la Haute-Chaîne sur le fauteuil d'un académicien ; le cocher de fiacre qui a promené l'assassin, le mort-vivant ou le cataleptique passionné, tous et toutes sont là, avec ce mystérieux sourire au coin de leurs lèvres scellées, sourire captieux qui vous trouble, vous attire, vous retient...
Allez, vous achèterez ce journal-là demain matin !
Ciel ! quel mystérieux pouvoir recèlent donc, sans en avoir l'air, les phrases innocentes des romans-feuilletons...




Alfred Machard Poucette ou le plus jeune détective du monde. — Paris, Bibliothèque Plon, 1919.