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samedi 4 mars 2017

Les leçons de Rouletabille

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Excellente initiative des éditions Amadava qui, après l'exposition consacrée à Gaston Leroux par la BnF, s'occupent de faire jaillir des archives Francis Lacassin déposée à l'Imec des pièces intéressantes du père de Rouletabille.
Et en l'occurence, outre Le Dîner des bustes, nouvelle de première qualité bien connue, un excellent point de vue sur le journalisme à propos du "rouletabillisme" de son temps. C'est lors d'une conférence que Leroux, assez fier de ses intrépidités — qui confinaient parfois à la fraude, en particulier par l'usage de fausses identités —, raconta comment le nouveau journaliste de son temps, le Rouletabille donc, n'attendait pas que lui tombe toute cuite la circulaire ou le poulet, le petit bleu ou l'indiscrétion : il allait les chercher, les provoquant même. Il était fini le temps des avocats de Paris-chroniqueurs assis dans les brasseries des grands boulevards...

Rouletabille, c'est le journalisme moderne, le globe-trotter de la nouvelle, l'infatigable mémorialiste de cette époque formidable héroïque et incohérente qui a tout changé, tout bousculé, tout transformé, la Presse comme le reste du monde, et qui a mis au premier plan le Mouvement.

CQFD.
Quelques anecdotes amusantes viennent compléter le tableau. Leroux n'avait pas besoin d'internet pour faire le buzz.



Gaston Leroux Le Dîner des bustes, suivi de Conférence sur Rouletabille. — Caen, Amadava (7 impasse Dumont 14000 Caen), coll. "Romanex", 103 pages, 9 €

mercredi 14 septembre 2016

Titaÿna au musée Branly

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A l'occasion de l'édition de ses reportages, les éditions Marchialy organisent une rencontre autour de la figure d'Elisabeth Sauvy, l'étonnante Titaÿna soeur du démographe Alfred Sauvy, reportère à fond les manettes, jeune femme pressée, trop peut-être...



Titaÿana Une femme chez les chasseurs de têtes (et autres textes) — Marchialy, 272 pages, 18 €

vendredi 26 février 2016

Un tempérament à supporter les avanies du voyage

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Si l'on néglige honteusement Freya Stark, éditée du bout des lèvres en France, il serait bien malséant de ne pas dévorer Mes Saisons en enfer de Martha Gellhorn (1908-1998), celle qui fut la compagne de Bertrand de Jouvenel puis d'Hemingway. Ses Cinq voyages cauchemardesques récemment traduits proposent la version bancale et truculente d'une définition du voyage qu'elle proposait sur la base de ses meilleurs souvenirs, c'est-à-dire des moments qui, paradoxalement, lui restaient plus fermement accrochés à l'âme pour y avoir survécu...
Une collection d'anecdotes plus curieuses ou désagréables les unes que les autres de ses virées improbables entre les pattes des arcs de triomphe chinois délavés par la pluie, des vols hasardeux en pleine nuit entre des montagnes menaçantes, la Russie soviétique ou des îles caraïbes désespérement dépourvues de sous-marins nazis au beau milieu de la saison des typhons... Voilà du journalisme !
Ce livre préfacé désormais par Marc Kravetz, prix Albert Londres, est sans aucun doute l'un de ceux qu'il ne faut pas rater en ce moment. Vous verrez, foi de Préfet maritime : après lecture vous rangerez les récits de celle qui entretenait avec le voyage la même relation que celle du léopard avec ses taches (sic), naturellement, tout à côté de vos Nicolas Bouvier.
Un tout petit extrait :

L'idée de ce livre s'imposa à moi alors que j'étais assise sur une horrible petite plage de la pointe ouest de la Crète, entre une chaussure pleine d'eau et un pot de chambre rouillé. Tout autour de moi, les déchets de notre espèce. J'eus la sensation déprimante que je passais ma vie à me mettre dans ce genre de situation, et que je pourrais bien finir mes jours ici. Telle est la nuit obscure de l'âme dont tout voyageur peut expérimenter l'insondable profondeur, n'importe où et n'importe quand.
Personne ne m'avait suggéré ni recommandé cet égout à ciel ouvert. Je l'avais trouvé toute seule en étudiant une carte, sur le vol de nuit bon marché pour Héraklion. J'étais très fière, d'ailleurs, de ma nouvelle débrouillardise (...).




Martha Gellhorn Mes saisons en enfer. Cinq voyages cauchemardesques, traduits par . Préface de Marc Kravetz. - Paris, les éditions du Sonneur, 600 p., 22 €

vendredi 12 février 2016

Crédit du grand reportage

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En complément du Double Jeu de Juan Martinez, Manuel Chaves Nogales, le rédacteur en chef du quotidien espagnol l’Heraldo de Madrid, entreprend à l'instar des grandes reporters de l'époque en 1928 un voyage de longue haleine à travers l'Europe qui le mène dans les grandes capitales et jusqu'au Caucase, à l'instar d'un Henri Béraud par exemple. Flâneries, notations, rêveries lui fournissent la matière d'un grand reportage en vingt-six épisodes particulièrement intéressants.
Généreux, il a aussi ajouté une prime à son ouvrage : la mise en recueil de son travail lui inspirera en particulier un préambule qui mérite d'être classé parmi les articles sains sur sur le métier de journaliste, de reporter, et ça n'est pas sans intérêt à un moment où certains voudraient nous faire croire que le journalisme d'investigation est "agressif".
Court extrait apéritif pour les amateurs de liberté.


Avant d'écrire dans les journaux, il convient de se faire pardonner l'outrecuidance que cela suppose, et l'unique moyen d'obtenir ce pardon est de raconter, de narrer, de rendre compte. Raconter, aller, voilà les fonctions du journaliste. Araquistain — durant son voyage dans les écoles d'Espagne —, Alvarez del Vayo — au fil de ses explorations du panorama spirituel de l'Europe centrale —, ainsi que quelques autres, incarnent clairement ce nouveau journalisme discret, civilisé, qui ne requiert l'attention du lecteur qu'au motif de lui rapporter quelque chose, de l'informer de quelque chose.
Bien sûr, ce n'est pas là l'unique mission du journaliste, ni même la plus importante. Mais c'est la seule que l'on puisse se proposer si l'on ne veut pas entamer une carrière de mystificateur. (...)




Manuel Chaves Nogales Le tour d'Europe en avion. Un petit-bourgeois dans la Russie rouge. — Paris, La Table ronde, "Quai Voltaire", 240 pages, 21 €


lundi 1 décembre 2014

Félicien Champsaur et son bain de boue

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Bien connu des services de la Publicité littéraire, Félicien Champsaur, le très actif journaliste et homme de livres, ne cessa naturellement jamais de produire, quand bien même l'acier pleuvait sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale.
Rôdé aux usages et tempo de la presse, ce roué personnage savait soigner ses écrits et le faisait avec talent (nous en reparlerons à propos de l'essai récemment paru chez Plein Chant). Invité à visiter le front en novembre 1916 avec quelques confrères, il laissa un curieux document en préface de L'Assassin innombrable (1) - assassin dont on devine assez vite l'identité - une "symphonie dramatique de haine" richement éditée. Mais le suspens n'en était pas la caractéristique majeure.
Réédité judicieusement par Le Vampire actif, la préface devenue L'Enfer de Verdun autonome, n'est pas, contrairement à ce qu'en pense Alexis Jenni, un texte "littérairement splendide". C'est un bon écrit de vieux maître, journalistique certes, une pièce de prose fort bien troussée, et parfois même émue, sous la plume d'un journaliste éprouvé qui mène à bien sa mission et sait satisfaire son commanditaire. A cinquante-huit ans, il a de plus une idée derrière la tête : faire un succès de théâtre, et un succès pa-trio-ti-que. Et sur ce programme prend de l'avance en dégommant dès son préambule la concurrence de vieux comédiens et de premières blettes qui effectuent eux aussi la visite chez les Poilus pour y dramer classique à l'aise. Quant à la splendeur littéraire, on en est déjà très loin.
La singularité de l'écrit de Félicien Champsaur tient à ce qu'il est bigrement schizophrène, et en cela constitue un beau morceau de l'art officiel d'époque. C'est là que l'on voit son talent en réalité : mi-rodomont mi-frère des héros, styliste impeccable - un peu trop d'emphase au final -, le patriotard craignant essentiellement la censure parvient à placer ses billes en se positionnant outrancièrement contre l'Alboche, après avoir épaulé pieusement les soldats, victimes du Kaiser, dans la boue.
Ah, cette boue qui le dégoute...

- c'est la boue qui nous attaque, nous empoigne aux chevilles, aux mollets, la boue effrayante.

De belles pages guerrières pleines de boue et de cadavre et de morceaux de métal, avec des rognons d'arbres, beaucoup de rognons d'arbres, par un de l'arrière, des pages guerrières assaisonnées d'une étonnante et détestable mystique de la guerre (pages 61-62) qui n'aide décidément pas à apprécier ce Champsaur-là. Et lui qui redouble d'efforts en dressant la statue du héros, le général Nivelle...
Bref, en fieffé reporter, il observe, note et rapporte mêmes les propos de son ami Nicolas Beauduin, le gendre de Gaumont, croisé par hasard (?), chargé d'un service cinématographique tout neuf, puis va suivre — après avoir béni Vauban — ! — jusqu'au fort de Douaumont, à travers le dédale, le brouillard et... la boue.

Ayant tout juste le temps de nous laver les mains, tous crottés comme d'abominables barbets, n'ayant aucun moyen de changer de toilette, je montre, confus, une plaque de boues sur mon épaule au général Nivelle. Il me répond, en souriant :
- Mais c'est très chic. Tâchez de la garder jusqu'à Paris.

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On peine à croire que Champsaur n'aie pas compris la plaisanterie du militaire, comme l'on peine à croire que le récit de sa prise de trophée (une lampe électrique) et le ton général de son propos n'aient alerté sur le décalé désormais inélégant — pour ne pas dire autre chose — de certains de ses commentaires. Drôle d'homme que ce Champsaur qui, par moments, ressemble aux personnages mis en scène dans le Nécropolis d'Henry Champly (La Sirène, 1922) et n'atteint jamais, quoi qu'il en soit, l'intensité des témoignages d'un Gabriel Chevallier (La Peur) ou des notes de Louis Pergaud, pourtant beaucoup moins lyriques ceux-ci, dans leur panade. Car c'est au chaud, bien au chaud, que l'on peut faire des phrases.
L'Enfer de Verdun est donc un document des plus précieux parce qu'il met en lumière la pensée de l'arrière. Apparemment bienveillante, va-t-en-guerre néanmoins, cette pensée dont les ingrats Poilus bientôt ne voudront plus.



Félicien Champsaur L'Enfer de Verdun. Édition établie et présentée par Hugues Béesau et Karine Cnudde. - Lyon, Le Vampire actif, 100 pages, 10 €

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(1) L'Assassin innombrable, sous-titré "Symphonie dramatique de haine contre Guillaume II...et chant d'amour pour nos morts". - Paris, La Renaissance du livre, 1917, 100 pages. Impression bicolore, illustrations de Ibels, Charles Léandre, Bretel, Fabius Lorenzi, Raphael Kirchner, Whidoff
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vendredi 17 octobre 2014

L'ivresse des départs (1922)

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L'ivresse des départs

« Partir, c'est mourir un peu, »
« C'est mourir à ce qu'on aime, »
« On laisse un peu de soi-même »
« A toute heure et dans tout lieu. »
Edmond Haraucourt.


Le trésor des pauvres est tout entier dans le rêve qui drape la vie, l'enveloppe de caresse et de beauté, fait luire à l'horizon une promesse de bonheur. Je comprends l'inutilité charmante du « songeant », du malheureux illuminé qui fixe, sans rien dire, la mer changeante aux matins de nacre ou aux soirs de mlétal, l'ivresse délicate du poète angoissé pour une heure ardente et les larmes mal retenues, la volupté profonde qu'il y a de partir à jamais vers le pays chimérique où ne sévissent plus les hommes et leurs lois.

Le passant qui s'arrête à l'auberge, cueille une fleur et s'en va, l'aventurier qui, las de dormir sur la dure, mendie et paie un lit pour savourer la fraîcheur et l'odeur de menthe des draps blancs, le vieillard, qui s'achemine à l'éternel voyage et qu'une enfant caresse afin d'être ravie par des histoires, nous gardons tous une illusion de vie qui s'effeuille et parfumée la route, lentement. Avez-vous remarqué les nuages qui, sur un ciel bleu, ressemblent à des caravelles légères dont les pilotes sont épris d'un désir courageux pour des voyages infinis ?
Avez-vous évoqué, en regardant passer ainsi le ciel rose et fané des fins de jour, Les voiles rouges que le flot balance ?
Et ces soirs un peu las dé rêverie, avez-vous désiré le départ pour l'aventure vers « l'impossible » hallucinant de tentations ?
Avez-vous eu la crainte du lendemain meurtrier ?
Etes-vous resté accoudé au balcon de la maison paisible, sous les yeux des étoiles et, dans vos regards, pour vous-mêmes, avez-vous fait le rêve du départ fabuleux ?
Dans le lointain, vous avez aperçu la ville où les tentes sont d'or et de bleu, où le sable brille, où la nier caresse et chante.
Vous avez compris, sans la connaître, la poésie qui meurt au chuchotis des palmiers, et dormi à la proue d'un voilier ancré dans la baie ensoleillée, séchant ses toiles pour le nouveau départ vers les villes de houille et de fer. Alors, dans l'air, venant de la gare proche, le cri suraigu d'une locomotive vous tire de votre torpeur et, vous trouvez que l'air fraîchit, que le sommeil tente les âmes et vous vous endormez, ayant cru un instant que vous êtes allé très loin, si loin même, en des pays aimés !

Les rêveurs ont raison. - Rêver sa vie vaut mieux que la vivre, et, fermer ses yeux, se retrouver dans le "là-bas" pressenti en songe, au pays du soleil et des fleurs étranges, c'est connaître la fortune des Pauvres, riches de leur intelligence, de leur sensibilité et d'un cœur pur, audacieux et fier. Loin des êtres aimés, loin des bibelots précieux qui datent des étapes franchies, loin des livres, amis discrets et consolants, le voyageur ne jouit qu'à moitié du spectacle vu ; un dédoublement se produit ; il jalonne son temps, marque les émotions et les baisers, attend l'heure d'automne et se réserve d'être heureux, en meublant ses souvenirs de gerbes, de visages et de parfums d'âmes en émoi...
De deux êtres, celui qui part et celui qui reste, la douleur est la même. Peut-être, celui qui veille et attend le voyageur, est le moins à plaindre, car ce que voit, ce qu'entend celui qui passe, se mêle à la rancœur d'être seul, de jouir égoïstement — comme d'une souffrance née d'un plaisir intense — de la beauté rencontrée. Il voudrait pouvoir dire à ceux qu'il aime. Écoutez : « Ébloui, j'ai regardé ces flots hier soir ; je pensais à vous. Vous me rejoignez ce matin ; vite, vite, approchez-vous, je vais vous conduire à la bonne place ! ».

Dans le vent du soir qui m'apporte le halètement discret de la ville endormie, il me semble avoir entendu la chanson de la route, belle comme un hymne de souffrance et courage. Les mots étaient sans suite, mais ils évoquaient des couleurs, et des sons propres à former l'harmonie d'un beau rêve... Je n'en ai pas gardé souvenance ; je sais que quelqu'un m'a parlé, m'a conté la mort des hardis, les prouesses des forts, la tendresse des belles âmes assez hautes pour garder en elles une part égale de douleur et de charme.
Je sais que l'on m'a dit: « Va ! n'importe où, quelle que soit la cité de fange ou de grandeur ! va, le chemin est à toi ; sur le ciel des matins nulle porte ne se ferme, et la, nuit est absolvante comme une maîtresse vaincue par l'habitude. »
Hélas ! au détour de la rue, j'ai rencontré l'aventurier et comme je parlais tout haut de mon désir et de ma décision nouvelle, il ricana, d'un rire sinistre et me prit la main, cependant que sa voix grave râlait dans le silence nocturne. — « Tu vois, mes yeux de fièvre, mon teint hâlé, mes lèvres sèches à force d'être restées closes, si longtemps... si longtemps loin des hommes... J'avais rêvé de partir aussi, et le soleil et l'orage m'ont brisé. Certes, je ne suis pas à terre, mais je ne goûterai plus jamais les ivresses d'ici-bas. Une trop grande volupté me fut donnée : celle de croire à l'infini et d'essayer de m'isoler pour toujours du reste du monde. Mes yeux, comme un miroir, reçoivent les images sans en garder la forme ; mes mains ne cueillent pas les fleurs ; j'ai même oublié mon passé. Je ne sais plus rien que la route ; je n'aime plus que la chimère des jours impossibles. — N'écoute pas, ami, le conseil du vent. Reste chez toi, ou, si tu pars, reviens vite, car il faut retrouver encore et toujours, les souvenirs qui sont la vie ! Crains le soleil, le soleil qui aveugle, mais demeure près de la lampe, la bonne et fidèle lampe qui brille comme un phare ou comme une torche selon ton vœu »

L'aventurier disparut ; et, rentré chez moi, j'aperçus un pauvre papillon, soyeux et frêle, mort pour avoir imprudemment frôlé la flamme de la lampe, dans son vol léger.

J.-F.-Louis Merlet