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mardi 17 octobre 2017

Pub 1917

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Réédition prochainement en vente, suivie de La Ville en danger, avec une préface de Peter Sedgwick, Agone, novembre 2017, 464 pages, 28 €

Topo de l'éditeur :

"Dans ce texte écrit entre 1925 et 1928, Victor Serge a cherché à écrire l'histoire de la première année de la révolution russe du point de vue de l'élite bolchevique. Une analyse qui permet de saisir, comme l'expliquait l'auteur lui-même dans une postface écrite en 1947, "comment ceux qui ont fait la révolution la comprenaient et la comprennent".




samedi 7 octobre 2017

1917 : Claude Anet au piquet

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En piles, en piles, c'est vite dit...
Comme l'édition moderne se préoccupe peu de son fonds, il faut bien que les éditeurs scientifiques fassent le boulot eux-mêmes. C'est assez plaisant : en 2007 la maison Phébus avait publié en un volume les quatre tomes de témoignages et reportage de l'un des très rares journalistes reporters français sur place en octobre 1917 : Claude Anet. Pourquoi en 2007 ? Eh bien, naturellement, pour être sûr de n'être pas concurrencée en 2017. Mais à malin, malin et demi... Dix ans plus tard, la maison a oublié son plan et le livre n'a pas été remis en vente. C'est dommage.
"Correspondant de guerre civile" du Petit Journal, Claude Anet était pas Tintin mais il subit une arrestation arrestation qui aurait pu lui coûter cher.
Fruit d'articles publiés quotidiennement ou presque, Anet finit par publier ses notes en quatre volumes entre 1917 et 1920.
Le journaliste relate au jour le jour l'aventure des premières années de la Révolution russe. Il analyse les événements et les personnalités, de Kerenski à Lénine et Trotsky dans des portraits plutôt singuliers.


Claude Anet. La Révolution russe. Chronique d'un témoin : 1917-1920. Edition présetnée par Eric Dussert. - Paris, Phébus, 864 pages, 29,40 €



jeudi 12 janvier 2017

Ascension de la Kroupskaïa

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Le Préfet maritime avait promis de vous parler à du roman de Vladimir Charov qui vient de paraître aux éditions Louison et il va faire face à sa promesse.
Plus qu'un long discours, une citation qui appartient au cœur du livre servira aujourd'hui d'apéritif. C'est dire que le Préfet aura l'occasion de revenir à ce livre dans les temps qui viennent...
La scène présentée intervient à un moment du récit où Lénine, très atteint par ses différentes attaques, invente un langage manuel et part à l'assaut de la Kroupskaïa, son épouse.

La Kroupskaïa parut se réveiller quand, toujours clopinant, il atteignit son mamelon. Lui-même ne remarqua rien : la route lui avait coûté trop de peine. Malgré sa respiration crépitante et sifflante, il tenta là encore de se redresser, de se relever en prenant appui sur son pouce, mais il ne parvint pas à garder l'équilibre et retomba, sa main à présent en coquille sur le sein, comme tantôt sur la joue. C'était chaud en cet endroit, douillet. Éreinté par l'effort, il s'apaisa, se réchauffa, sembla s'assoupir.




Vladimir Charov Soyez comme les enfants, ou vous n'entrerez pas dans le Royaume des Cieux... roman traduit du russe par Paul Lequesne. Préface d'Eric Naulleau. — Paris, Louison, 493 pages, 25 €

mercredi 11 janvier 2017

1917, c'est sûr, on va en parler...

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En 2017, on va en parler de Claude Anet et de son formidable reportage sur La Révolution russe qu'il a vécu de l'intérieur entre 1917 et 1920 comme "correspondant de guerre civile" du Petit Journal.
C'est pas Tintin, mais c'est pas triste non plus. Témoin cette arrestation.
Fruit d'articles publiés quotidiennement ou presque, Anet finit par publier ses notes en quatre volumes entre 1917 et 1920.
Le journaliste relate au jour le jour l'aventure des premières années de la Révolution russe. Il analyse les événements et les personnalités, de Kerenski à Lénine et Trotski.
Publié à l'occasion des 90 ans de la Révolution d'octobre, le voici qui va servir à illustrer aussi le centenaire.


Claude Anet. La Révolution russe. Chronique d'un témoin : 1917-1920. Edition présetnée par Eric Dussert. - Paris, Phébus, 864 pages, 29,40 €



vendredi 15 août 2014

Qu'est-ce que le futurisme ? (1920)

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Quand de bons bourgeois ou de bons prolétaires visitent les expositions des peintres modernes, quand ils voient ces tableaux aux couleurs éclatantes, pleins de lignes droites, de cercles et de cônes dont le sens leur échappe, ils haussent les épaules :
— C'est ridicule - ce sont des fous, — disent-ils.
Ou bien encore :
— Ces gens-là cherchent à se faire remarquer.
Les bons peintres bourgeois, prix de Rome et autres, qui dessinent consciencieusement et laborieusement leurs tableaux bien léchés, aux sujets bienséants, s'indignent :
— Ce n'est pas de l'art ! On se fiche du monde.
Et, cependant, le futurisme s'étend, gagne des adeptes, envahit les expositions, pénètre dans le théâtre, illustre les livres. Dans la République des Soviets russes, il est devenu quasi officiel : les décorations des rues, des fêtes, des palais y sont faites par des peintres futuristes.
Quel est le sens de ce mouvement ?
L'Europe entière, le monde même entier, traverse une période pré-révolutionnaire. La Révolution sociale qui a éclaté victorieusement en Russie gronde et se Prépare partout. Un mouvement formidable d'idées, une vraie révolution littéraire, artistique et morale, la précède, l'accompagne et la suit.
Les peintres, dans leurs recherches du beau, reflètent, comme les autres, l'âme de l'époque avec ses élans, sa négation du passé, sa foi en l'avenir.
Le futurisme, ainsi que son nom l'indique, est l'art de l'avenir. D'un avenir très proche, dirai-je, car, le moment venu, le futurisme cédera le pas à une autre forme dans cette marche vers la synthèse que suit l'art. Or, cette synthèse est réalisée, par moments, dans les œuvres de génie.
En Russie plus qu'ailleurs, la Révolution a été précédée d'un mouvement formidable d'idées. Dans la poésie, la littérature et la peinture une véritable révolution s'est opérée.
Dès 1911-1912, les expositions de Moscou, et de Pétrograd ont été envahies par des tableaux d'aspect bizarre. Leurs couleurs éclatantes plaisaient au public, car les Russes aiment les couleurs vives et ont transmis cet amour à l'Occident. Mais leurs dessus, incompréhensibles à la majorité, faisaient rire et s'indigner ce bon public qui se délecte cependant des stupidités les Plus naïves qu'on lui offre.
Une femme peintre, Natalie Gontcharowa, par son exposition, a bouleversé les idées courantes sur la peinture.
D'autres l'ont suivie.
Sept ans après, lors des fêtes socialistes de Moscou et de Pétrograd, des villes entières ont été transformées par ces peintres en énormes tableaux futuristes. Les coupoles dorées des églises, les murs du Kremlin, les costumes multicolores des gens du peuple russe s'accordaient à merveille avec les dessins hardis et nouveaux. L'art futuriste obtint une place dans la vie, comme le socialisme dans le monde.
Quel est donc cet art ? Que cherche-t-il à représenter ? Je l'appellerais volontiers « peinture psychologique ». En effet, cet art cherche non pas à reconstituer les objets tels qu'ils sont, mais à les représenter tels qu'ils se fixent ou se reflètent dans nos cerveaux. Les images réelles y sont remplacées par des images cérébrales.
Expliquons-nous.
Je suis dans ma chambre. Je vois par ma fenêtre des toits, un bout de ciel, des maisons, des personnages. Tous ces objets me sont familiers. Par leur répétition, ils ont formé dans mon cerveau une image permanente. Je cherche à la dessiner. Seuls, les détails qui me frappent, restent sur le dessin. Ils ne sont pas en proportion avec les dimensions réelles des objets. Ils sont sur le dessin comme dans mon cerveau. Ils sont inachevés. C'est ainsi qu'ils se conservent dans ma mémoire. Or, si on analyse la même image dans un autre cerveau, elle se présentera sous une forme schématique. Cette forme, tout en restant schématique, ainsi que l'importance de tel ou tel détail, peuvent varier à l'infini suivant l'individu.
Autre image : Je suis dans la rue. Je vois tout à la fois, mais il y a des choses qui me frappent. Si on examine mon cerveau, on y trouve des bouts de phrases entendues, des bouts d'images vues, des bouts de personnages dont l'aspect m'a frappé, des couleurs et des joies sans raison, des formes indéfinissables qui se meuvent, des émotions qui passent. Dessinons cet ensemble tel qu'il me frappe et on aura un tableau artistique exact de ce qui se passe dans mon cerveau.
Le futurisme est aussi l'art du mouvement. Quand nous regardons des objets qui se meuvent, leur image en nous est floue, leur forme indécise.
Ce que nous percevons surtout c'est le mouvement. Après viennent quelques formes que la rapidité du mouvement n'empêche pas de distinguer.
Regardez ci-contre le dessin de Gontcharowa : « Le Carrousel» (illustration des poèmes de A. Roubakine, en russe) : les chevaux de bois y apparaissent comme des fantômes, parfois éclairés, parfois en ombre, des silhouettes d'hommes s'y dessinent à peine. Ce que l'on sent surtout, c'est le mouvement.
La vie actuelle est d'une intensité inouïe et elle va en s'intensifiant. Les progrès techniques se précipitent, le rythme de la vie journalière est tel qu'un homme du XVIIIe siècle nous aurait pris pour des fous. La photographie n'arrive plus à fixer notre attention.
Il nous faut du mouvement : le cinéma en est l'expression. L'art ancien nous semble pareil à une seule image d'un film cinématographique arrêté. Il nous faut un art où le mouvement est exprimé comme il l'est dans un film. Il ne nous suffit plus de voir une phase du mouvement. Nous voulons sentir le mouvement tout entier. Le futurisme cherche à l'exprimer.

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Grâce à l'acuité de nos sensations, à l'habitude d'une vie rapide et intense, nous percevons à la fois de plusieurs côtés, plusieurs détails dans les objets.
Leur ensemble constitue notre image cérébrale de l'objet. Ainsi, en voyant un objet, arrivons-nous à percevoir ou plutôt à imaginer à la fois sa face antérieure et postérieure. Un détail, petit par lui-même, mais qui nous frappe, occupe dans cette image une place hors de proportions. Et, toujours, cette image est entourée d'autres, qui sont simultanées, qui se superposent, transparaissent, s'entrechoquent.
La mentalité révolutionnaire actuelle du peuple russe s'accommode très bien de ces nouvelles formes d'art. L'imagination de ce peuple, son amour des couleurs lui font comprendre et aimer ces recherches.
Les mille couleurs de Moscou, avec ~es maisons multicolores, ses églises dorées, ses murs blancs et rouges, constituent, pour le futurisme, un cadre particulièrement approprié. Le futurisme n'est pas un art définitif. D'ailleurs, l'art n'est jamais définitif. Le futurisme ouvre une ère nouvelle en harmonisant l'art avec le rythme intense de notre vie. Il cherche à la synthétiser, à englober l'essentiel et l'ensemble du mouvement dans cette multitude mouvante et multicolore qu'est la vie actuelle.

Alexandre Roubakine.


Floréal, 8 mai 1920

jeudi 25 octobre 2012

Une lettre de Vladimir Korolenko à Gorki

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Issue de l'hebdomadaire Floréal (24 juin 1922), cette lettre de Korolenko à Gorki, pour saluer dignement la reparution de La Gelée à l'enseigne de La Brèche.




Cher Alexis Maximovitch,

En ce moment, je suis bien malade, j'ai un fort ébranlement nerveux, et par-dessus le marché l'influenza. Vous voyez dans quel état je suis. Néanmoins, j'ai déjà répondu aujourd'hui même aux camarades qui m'avaient élu président d'honneur du Comité de Secours des Affamés. Je tâcherai de faire tout ce que pourrai. Mais je n'ai plus ma force d'antan.
Il me semble que vous vous trompez en attribuant à notre émigration des velléités criminelles en face du terrible fléau. Et le fléau fonce sur nous épouvantable, inouï. Déjà l'année dernière nous avons vu des foules entières, venues des provinces du nord erreur aveuglement sur les confins de l'Ukraine. I l y avait des pères de famille attelés aux chariots où se trouvaient la femme et les petits, tous se dirigeaient inconsciemment vers le sud dans l'espoir chimérique d'y trouver une grande prospérité. Mais dans la plupart des cas on les retournait chez eux. Je vous le répète : un fléau fonce sur nous qu'on n'a jamais vu depuis l'époque d'Alexis Michaïlovitch.
Et la Russie est presque aussi impuissante à le conjurer. Et vous coryez que notre émigration ne vous viendra pas en aide, mais qu'elle entravera les secours. Il me semble que vous vous trompez. Ce serait un véritable crime "de bande noire" et l'émigration dans son ensemble ne le commettrait point, j'en suis certain. D'une façon générale, j'ai là-dessus une idée quelque peu différente. Ainsi, pour moi, le meurtre de Chingarev et de Kokochline est un crime pareil à l'assassinat de Rosa Luxembourg et de Liebknecht et son impunité de même que celle de l'autre demeure la même tache ineffaçable. Nous avons enrayé la marche de notre révolution en refusant de mettre à sa base le sentiment d'humanité. Nous nous figurons, hélas, depuis longtemps que la "grande" révolution française réussit par la terreur. Et l'historien socialiste Michelet dit au contraire qu'elle échoua précisément à cause de la Terreur. Notre régime avant la Révolution était un régime particulier. Les tasards stupides tenaient la Russie à l'écart de tout progrès politique, ils chargeaient de la sorte la conspiration de l'accomplir, ils préparaient ainsi leur chute fantastique. Ensuite, la Russie s'inclina devant le terreur - ce qui est à mon avis la même stupidité. Nos chefs révolutionnaires ont oublié qu'un siècle s'était passé depuis la Terreur française, et l'Europe pendant ce temps n'avait pas vécu en vain. Il s'y produisait un heurt d'opinions d'où surgit la vérité nouvelle sociale et politique. Certes, l'Europe et l'Amérique, en maints problèmes, au point où elles en sont, ne pourraient éviter une collision, je ne le conteste pas. Mais l'Europe et l'Amérique ont la longue pratique d'un régime. Et nous ?! Nous sommes tombés d'une violence dans l'autre. Chez nous maintenant fonctionne "l'ordre administratif" jusqu'aux exécutions "dans l'ordre administratif" inclusivement. Ce n'est que du choc des opinions que naissent les nouvelles vérités et le mouvement. Ce qui ne se meut point meurt et se décompose. Les chefs de la Russie s'imaginent qu'ils sont à la tête de la révolution sociale et ils sont simplement à la tête d'un pays mourant. Nous voyons les hommes cesser de travailler, l'échange des sucs vitaux s'arrête.
Je me suis efforcé de démontrer tout cela dans mes lettres à Lunatcharsky.
Chez nous, au lieu de la liberté, tout va comme autrefois : une oppression est remplacée par une autre, et voilà toute notre "liberté". Certes, je ferai tout ce que je pourrai. Je tâcherai d'écrire un appel. Des jours pénibles s'approchent, et il faut agir en pleni accord. Autrement, c'est l'effondrement. Ces jours, je les ai prédits dans mes lettres à Lunatcharsky (1).
Si les intellectuels se mettent de nouveau à agir séparement, c'en est fait de nos efforts. Il faut que "le pouvoir" donne l'exemple à l'union.

Je vous serre cordialement la main, bien à vous.

Vl. Korolenko


(traduction de Véra Starkoff).





Vladimir Korolenko La Gelée. Préface du Préfet maritime. - Vichy, La Brèche, 2012, 6,90 €


(1) Six lettres de Korolenko à Lunartchavsky ont paru dans Les Cochers de Sa Majesté (Albin Michel, 1990).

jeudi 3 juin 2010

Tchéka castagnettes

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Au cours d'un reportage à Paris parmi les réfugiés russes, Chaves Nogales (1897-1944), journaliste espagnol, rencontre le danseur de Flamenco Juan Martinez, qui lui raconte son histoire. Elle n'est pas banale.

Chassés de Constantinople, sa compagne Sole et lui, par l'arrivée des Allemands, ils choisissent de se rendre en Russie pour trouver du travail. Il s'y prennent surtout dans une nasse où ils vont devoir survivre durant six ans dans des conditions parfois plus que scabreuses.

Les mémoires du danseur, transcrites par le journaliste d'Estampa, tissent une chronique saisissante que l'on dévore avec un appétit grandissant, happant les anecdotes de plus en plus ahurissantes. Si pour le couple le quotidien au coeur de la crise est une gageure répétée d'heure en heure - on vit avec les Martinez au jour le jour -, la montée de la misère et de la terreur est un élément de suspense autrement naturel, si l'on peut dire, que l'irruption de vampires ou de super-héros. Chaves Nogales présente donc Martinez, héros discret et humble, ballotté par l'Histoire, suivant un semblant de voie en se fiant à son instinct si souvent pris en défaut...

Dans Moscou et Petrograd flottait déjà une odeur qui m'était jusqu'alors inconnue : l'odeur du bolchevik.

Pris dans la tourmente révolutionnaire, Juan Martinez et Sole sont ballotés par les événements de Moscou à Saint-Pétersbourg, puis, après les délices de Gomel, à Kiev, ville prise successivement, et à plusieurs reprises, par les Rouges et par les Blancs dans des déchaînements sanglants et hasardeux. Accaparé par des membres de la tcheka, la police politique aveuglément meurtrière des premières années du régime communiste, Martinez joue double jeu, en effet, fréquentant tour à tour les uns et les autres, par nécessité.
Lorsque les blancs ont la main, ce sont les aristocrates, aventuriers et officiers de l'ex-armée du tsar auxquels il sert de croupier intermittent et avec lesquels il négocie pour son compte des bijoux de prix, sans pour autant parvenir à se nourrir ou à s'habiller. Tout manque, le cours des denrées se négocie en citron, agrume dont on ne voit cependant pas un zeste. Bohèmes, alcooliques et joueurs sont mêlés aux aventuriers et aux assassins arrogants et brutaux. Les vies dérapent vite, les breuvages sont de plus en plus improbables (pétrole, vernis...), on se fait tailler des costumes "élégantissimes" dans des sacs de vivre. Surtout, il faut supporter ces "abrutis de cosaques"...
Après la contre-offensive des rouges, la situation ne change guère pour les estomacs. Les trafics de bijoux se font plus discrets, les assassinats sont tout aussi expéditifs et il faut à Sole et Juan réintégrer le Syndicat des artistes, qui les envoie illustrer de danses espagnoles les tournées des propagandistes bolcheviks dans les campagnes plus dangereuses que des faubourgs. Des bandes incontrôlées pillent et tuent impunément, on n'en sort pas toujours...
Juan Martinez et Sole ont échappé plusieurs fois à la mort, et par un tour de passe-passeport, se faisant passer pour Italiens, finissent par quitter enfin la Russie bolchevique où les civils, femmes et enfants compris, crèvent littéralement de faim dans la rue.
De ce voyage au pays de l'horreur, le danseur revient avec une explication de la victoire bolchevique finale :

Aux yeux du peuple famélique, les blancs étaient des tyrans, les rouges l'étaient plus encore, et tous nourrissaient le même mépris pour les lois divines humaines et divines. Mais les rouges étaient des assassins affamés, tandis que les blancs étaient des assassins repus. S'instaura donc une solidarité d'affamés entre les civils et les gardes rouges. C'est ainsi que bolcheviks et non-bolcheviks se dressèrent contre l'armée blanche. Et c'est ainsi que triompha le bolchevisme. Celui qui vous dira autre chose est un menteur ; ou bien il n'y était pas, ou bien il ignore dans quelles conditions nous vivions.

On a peine à croire que ce récit passionnant n'ait pas été publié plus tôt en français.
Parfaitement captivant, il vient se placer dans la bibliothèque de notre cabane aux côtés de La Révolution russe de Claude Anet. Les aperçus n'en sont pas similaires, hormis lorsqu'Anet, expulsé, partage la misère morale et physique des réfugiés blancs... L'expérience d'un grand reporter proche des hommes au pouvoir méritait son contrepoint : l'expérience d'un homme du peuple.

Une très bonne nouvelle n'arrivant jamais seule, la Table ronde nous promet maintenant les nouvelles de Chaves Nogales sur la Guerre d'Espagne. Instruit par ce superbe livre, nous les attendons avec assez d'impatience...


Manuel Chaves Nogales Le Double Jeu de Juan Martinez. Préface d'Andrés Trapiello. Traduit de l'espagnol par Catherine Vasseur. — Paris, La Table ronde, 315 pages, 21,50 €