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jeudi 8 juin 2017

Le Paco Rabanne de la Révolution

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Il y a longtemps que ça lui pendait au nez : Eric Hazan vient d'être fessé publiquement.
Parfaitement en phase avec l'ère macroneuse, l'agitateur de librairie vient d'être dévoilé dans un pamphlet impeccable que l'on attendait depuis longtemps : Je sens que ça vient.
Editeur et auteur fils d'éditeur, bon bourgeois assis, Eric Hazan promène depuis une paire de lustres une lippe de penseur "impliqué" jouant au prophète révolutionnaire. C'est en vérité un léger gourou entouré d'un "Comité invisible". C'est confortable, une institution rejouant la grande dramaturgie de la rébellion et de l'indiscipline dans un contexte doucement démocratique. Et à l'intention de qui ? de la moyenne bourgeoisie intellectuelle, largement laminée depuis 1968, inoffensive comme un caniche de concours, inodore, sottement convaincue de l'importance de sa critique radicalement "radicale"...
Le Comité translucide vient mettre les points sur les i avec son petit pamphlet dont le ton très posé mérite des compliments : il est clair, précis et ne donne pas dans l'esbroufe de l'effet de manches. Tout le monde peut comprendre, y compris les apôtres de la Révolution à venir et les hazanophiles, qu'ils soient à turbine ou à ressort. Le Comité translucide ne prend pas non plus les vessies pour des lancers chinoises. Echantillon de cette mise en garde contre cette "littérature pour happy few soucieux de distinction révolutionnaire" sans risque :

Personne parmi eux ne parle plus, bien sûr, de "grand soir" et de "lendemains qui chantent". Mais ce serait néanmoins mal les connaître que de croire pour autant que le "désir de révolution" qui taraudait leurs homologues des générations précédentes ne les ait pas saisis à leur tour, encore que là aussi on préfère parler d'"émancipation" — à la connotation plus individualiste et surtout moins violente voir non— ouvrant ainsi la voie à une nouvelle vague d'enchanteurs diplômés susceptibles, sinon de combler ce désir, du moins de l'apaiser à l'aide de fictions plus ou moins savantes dont le trait commun est la cocasserie, laquelle est redoublée par l'esprit de sérieux qui imprègne les auteurs.
C'est à un premier échantillon — d'autre suivront — de ce pensée qui se pense subversive qu'est consacrée la série en trois volets qui suit, rédigée sous l'égide d'une comité auto-baptisé "translucide", faute d'un autre nom, pour faire rimer invisibilité et lucidité.


Au fond, outre l'erreur d'appréciation sur la situation présente d'Hazan et consorts, le Comité translucide dénonce une mystification moins inconséquente qu'il n'y paraît.
En mettant à bas les arguments lénifiants d'Hazan et de son Comité aux emballements pré-pubères - voir l'édifiant entretien d'Alternative libertaire d'octobre 2013 où Hazan revêt la redingote du meneur d'hommes -, c'est une saine leçon qu'apportent les anonymes publiés par la maison Delga, vieux bastion communiste il est vrai.
Nous vous laissons désormais découvrir le détail de l'argumentation (3 €, vous n'allez pas vous ruiner.)
Nous nous garderons de l'oublier : Eric Hazan est le Paco Rabanne de la Révolution.
Il devrait y songer : la prochaine étape, c'est l'entartage.




Comité translucide Je sens que ça vient. — Paris, La Phasique éditions (éd. Delga, 38 rue Dunois, 75013 Paris), 2017, 24 pages, 3 €

dimanche 30 novembre 2014

De l'aphorisme au tweet et retour

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Innovant comme tout, Marc-Émile Thinez lance le roman par tweet avec 140 au carré, La Révolution en 140 tweets ou les lendemains qui gazouillent.
C'est bien aussi un recueil d'aphorismes, un peu comme on préfère. Ou bien le carnet de notes d'un personnage, Jean Thinez, préoccupé de révolution, de la Révolution, de course à pied et de littérature. Un moraliste en somme. Toujours est-il que 140 tweets de 140 caractères nous donnent bien 140 au carré.
L'ensemble produit un effet curieux car il est plein de désillusion, d'astuce et de profondeur, explorant ce qu'il reste de la révolution, de son rêve forgé en des années pléthoriques où l'on se plaisait à attendre sa venue. Qu'est la révolution aujourd'hui ?

Émile, fruit fortuit d'une révolution d'opérette. Jean T. qui rêve d'une impossible révolution. Course en boucle, la seule vraie révolution.

Historiquement identifiée à des ébauches, des ratés, des tentatives avortées, la Révolution ne sera jamais que ce qu'on espère qu'elle sera.

Mao, la Longue marche, Spartacus, son périple du Bruttium jusqu'à l'Ombrie, les manifestants battant le pavé... Révolution piège à arpions ?

L'homme archaïque cherche en profondeur son salut. L'homme historique se disperse, horizontalité, point de fuite... JT technicien de surface.

La Révolution est ce désir d'ordre, ordre idéal ou moralement meilleur en réponse à l'angoisse du chaos, l'angoisse de vie, ordre mortifère.

En contrepoint des menées contemporaines, bien ostentatoires mais toujours aussi inefficaces, et pour sécher les larmes émues portées sur la tombe des grands révolutionnaires français du siècle dernier — dont on a vu qu'ils avaient tout changé —, un petit livre pour réfléchir, encore, et pour tenter d'analyser la tradition, les réflexes collectifs et les tours d'aquarium des poissons rouges politiques.
Le cadeau idéal pour le Noël de tous les vieux situ et de leurs jeunes sectateurs. Joyeux réveillon garanti.


Marc-Émile Thinez. 140 au carré. La Révolution en 40 tweets, ou les lendemains qui gazouillent. — Éditions Louise Bottu, 70 pages, 9,50 €

samedi 1 novembre 2014

En automne, lisez rouge

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N'A-Qu'un-Œil est l'un des très grands romans du très grand Léon Cladel (1834-1892), dit "L'Homme aux chiens", nommé aussi le "Rural écarlat"e par Barbey d'Aurevilly.
Ne disposant toujours pas d’œuvres complètes - pas plus que Charles Nodier d'ailleurs -, Léon Cladel fait partie des auteurs gravement mésestimés par l'interprofession papetière, qui ne sait naturellement pas ce qu'elle perd. Et cependant, Baudelaire avait dédicacé son premier livre, Les Martyrs ridicules (1862). On ne respecte donc pus ren ?! Alors, tandis que la Pléiade produit un volume de romans gothiques plutôt noir, lisez donc bien rouge !


Léon Cladel N'A-Qu'un-Œil. Préface du Préfet maritime. - Talence, L'Arbre vengeur, 350 pages, 15 €.

vendredi 24 mai 2013

Révolution pittoresque, par René Dalize (1909)

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En guise d'illustration d'un chapitre du Club des neurasthénatiques (désormais disponible dans toutes les librairies qui se respectent), ce "reportage" du fameux marin et ami d'Apollinaire qui prendra place, trois ans plus tard, dans le feuilleton susdit...

Où, peu à peu, l'exégèse dalizienne progresse...



« Révolution pittoresque »


« Il y eut récemment une révolution à Haïti. Ne nous frappons pas. Les révolutions sont à l’état endémique à Haïti. Elles sont de moins en moins sanglantes. Çà et là seulement quelques énergumènes s’amusent encore à fusiller. Ce sont des sots.
Car la foule haïtienne ne prend pas ordinairement au tragique ces révolutions. On s’y habitue ; Port-au-Prince, la capitale, est, même, en temps de révolution normale, une ville assez gaie. La nuit, grâce au déploiement des forces militaires, elle devient fort animée et bruyante. L’ancien président Sam, qui vivait heureux au milieu d’un harem de jeunes Haïtiennes d’un âge tendre, ne pouvait dormir si plusieurs centaines de sentinelles ne passaient la nuit autour de son palais répétant sans trêve le cri d’alarme : « Halte ! qui vive ! Halte ! qui vive ! » Les voix d’interrompaient-elles ou baissaient-elles un seul instant, Sam se réveillait en sursaut, la sueur au front. Sans doute ses ennemis, maîtres du palais, venaient-ils le quérir pour le poteau d’exécution ! Lorsque reprenait le bruyant concert, il se rendormait tranquille.
« Mille patrouille, en temps de révolution, sillonnent les rues. L’étranger rentrant paisiblement chez lui entend soudain surgir des ténèbres proches des voix retentissantes et farouches (le Haïtien se voit peu dans la nuit) « Halte ! qui vive ! — Zut ! répond-il généralement, fichez-moi la paix ! — Alors le chef de patrouille ayant reconnu un étranger, s’approche : « Ba moué (donne-moi des sous !) » Et l’on est quitte.
« La plaisanterie n’est pourtant pas infaillible. Une nuit, lors de la révolutoin fomentée par Nord Alexis contre Sam, un Français de mauvaise humeur répondit à la patrouille par le mot autrefois illustrée sur un champ de bataille. A son grand étonnement, il fut appréhendé et conduit au violon. Là, on lui expliqua qu’il avait grandement manqué de respect à l’armée haïtienne. Le malheureux ne s’en tira qu’après avoir offert à l’état-major la valeur d’une gourde (une gourde = cinq francs) de liquides variés. Il était tombé sur une ronde de généraux conduite par le ministre de la guerre !
« Les Européens habitant Port-au-Pinrce n’aiment cependant pas fréquenter la rue les nuits de révolution. Une balle s’égare parfois. Réunis au « Club des Becs-Salés », louable institution, ils se consolent des horreurs de la guerre en dégustant des cocktails.
« L’armée haïtienne se compose principalement d’officiers supérieurs. C’est au reste une mode américaine. Il est presque aussi facile d’être général en Haïti que colonel à Chicago. Les quelques officiers qui ont fait des études en Europe et pourraient rendre d’utiles services à l’armée sont confinés par la jalousie des grands chefs dans les grades subalternes.
« Sur le quai branlant de Port-au-Prince, les généraux ont coutume de se tenir par groupes en temps de paix. Vêtus d’uniformes disparates, multicolores et loqueteux, coiffés à la mode des gardiens de square, les pieds nus pendant dans le ruisseau noirâtre, ils discourent et se chamaillent à perte de vue, un jeu de cartes crasseux à la main. Ils ne dédaignent pas non plus de donner la main au déchargement des navires de commerce, ni de transporter les valises des passagers.
« Mais un bon général ne doit pas seulement s’initier aux combinaisons stratégiques de la manille aux enchères, il doit aussi connaître le maniement d’armes. Plusieurs fois par semaine, suivant les instructions ministérielles, il y a dans la grande cour de la caserne exercice pour les généraux : « Portez armes ! » « Présentez armes ! Tambours, roulez ! » L’instructeur était voici quelques années un ancien sous-officier de l’armée française auquel le gouvernement avait conféré le titre de capitaine honoraire.
« L’élément civil à Port-au-Prince se distingue de l’élément militaire par la couleur noire, non de sa peau, mais de son costume. A la vérité, le snobisme haïtien se contente de deux modes. Tel vêtu d’une ample et longue redingote et coiffé d’un impeccable huit-reflets se promène dans la rue au bras de son frère, habillé d’un simple mouchoir de poche maintenu par un bout de ficelle.
« La république d’Haïti est essentiellement démocratique. Tous les hommes sont égaux devant le pagne. Quant à la noblesse créée par Faustin Soulouque (1) au milieu du siècle dernier, elle a complètement disparu.
« Tout Haïtien est orateur. Il excelle surtout dans l’oraison funèbre. Le Journal Le Soir, de Port-au-Prince, en redisait une dernièrement : « “Mesdames, Messieurs. Il vient de s’éteindre lentement dans sa cinquante-sixième année, une de nos plus belles figures.
« “Il ne connaissait pas cette crainte puérile au dernier supplice si universellement redoutée qui fait de l’individu un être veule. Il pratiqua la grande doctrine de ne rien dire des hommes et des choses ou d’en dire si peu qu’on ne pouvait rien entendre.
« “Son mandat achevé, il rentra paisiblement dans la vie privée où il planait au-dessus de toutes les basses coteries. Il n’avais plus de doute sur la méchanceté des hommes ; cependant il ne pouvait s’empêcher de les aimer, même ceux-là qui sont méprisables et qui ressemblent au léopard de la fable avec lequel on ne joue pas à la main-chaude.”
« La session parlementaire, cette année, fut ainsi ouverte : “Messieurs, dit le président de la Chambre, j’ai une importante communication à vous faire. La proportion des naissances légitime en Haïti qui n’avait jamais dépassé dix pour cent a atteint cette année d’après la statistique douze pour cent. Nous devons nous féliciter de ce merveilleux résultat. Honneur à notre vaillante population ! Honneur à sa vertu ! Honneur à ses législateurs et vive Toussaint-Louverture ! Je propose de lever la séance en signe d’allégresse. »
« Quand le canon tonne en ce doux pays, ne nous frappons donc pas plus que de raison.

« René Dalize. »



(1) Faustin Ier (1782-1867), fut président puis empereur d'Haïti où il régna en despote de 1847 à 1859. Il est renversé par Fabre Geffrard (Note du Préfet maritime).


Fantasio, 1909, p. 418.


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Illustration : huile sur toile (que l'on aurait pu croire de Derain, par exemple) de René Dalize, "À Mon Amie, Bela Hein" (Vente Fraysse, Paris, 30 novembre 2009). Bela Hein, mort en 1931, était un collectionneur d'art nègre arrivé à Paris en 1910.



René Dalize. Le Club des Neurasthéniques, roman inédit. Préface du Préfet maritime. — Talence, L'Arbre vengeur, "L'Alambic". 2013, 303 pages, grand format (21/14 cm), 20 €

Et aussi Ballade du pauvre macchabé mal enterré, suivi de deux souvenirs de Guillaume Apollinaire et André Salmon, présenté par Laurence Campa - Paris, Abstème et Bobance, 2009, 16/13 cm, 19 pages, 6 €

mardi 30 mars 2010

L'Ecole des beaches (Fernand Fleuret)

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Pour complaire à de bons amis, j’ai consenti à m’emmerder. C’était tantôt à Juan-les-Pins, tantôt à Monaco-Beach. Pourquoi Beach ? Pourquoi pas plage ? Parce qu’aujourd’hui l’on ne dit plus culotte, mais short, qui veut dire chemise, et les trois-quarts des Français qui ne possèdent aucune langue étrangère, prononceraient shit, qui veut dire merde. Et ainsi de suite. Ça n’en finirait pas… (Je sais vaguement qu’il s’agit moins de shirt que de short, mais je n’en suis pas à cela près. Ne me faites pas rater mes effets.)

Cette salade de mots anglais, anglo-américains n’est pas un phénomène linguistique — ressortissant à l’occupation. J’allais écrire l’invasion — mais bien au mercantilisme sordide de nos calicots, bistrots, épiciers et « hosteliers », qui troqueraient leur langue maternelle pour gagner cent sous en zinc. Ils avaient le mot desport, qui signifie plaisir, délassement, dans la langue romane ; ils ont adopté l’aphérèse pour mieux vendre des leggins, des rackets de tennis, des godasses en box-calf, des cocktails, des mixed-grill et des caps, qu’ils écrivent capes et mettent au féminin ! etc., etc. Sport, il est vrai, vous donne un air illuminé, vous fait sortir les yeux de la tête et gonfler les muscles, surtout quand on n’en a pas, tandis que desport vous a un petit air souriant et gentil, un petit air mignard qui ne convient pas à des costauds, foutre !

J’ai donc vu à Juan-les-Pins et Monaco-Beach des gens à poil qui avaient pris un air sacerdotal, celui des imbéciles qui écoutent une sonate réputée, ou contemplent un navet du Salon, — le vrai, pas le nôtre. Eux se croyaient sans doute au temps de Périclès, devant la mer Ionienne : ils étaient la Beauté selon la formule de Pierre Louÿs, la Force et la Liberté. Leur illusion collective était si grande que personne ne pouffait de rire ou ne baissait les yeux de pitié devant un malheureux petit bossu qui gigotait dans la flotte, le poil des cuisses surnageant alentour comme des algues, un pneu au col pour n’être pas ravi par les filles de Poséidon. C’était pourtant le mieux à. faire — à laisser faire, ô foutriquet ! Je t’eusse aimé parlant des Muses, ou sanglotant de passion réfrénée, ou te moquant finement des autres. Esope ami des Dieux !

Les « dames » montraient des fesses en crêpe de Chine, des coussins de chair débordant sous les bras et des aisselles passées à la pierre ponce. Et j’imaginais leurs mottes en escalopes de veau, écœurantes «le fadeur et bonnes à vendre chez les pharmaciens, entourées de papier-cristal, comme des brosses à dénis aseptisées. Les hommes affichaient des bras et des jambes en tuyaux de pipe, des omoplates saillantes, des genoux cagneux, des poitrines de pions ou de charcutiers, des échines en cordes à nœuds et… des lunettes. Ce n’est, pas eux que le sport embellira, si, tel qu’ils le conçoivent, il a jamais embelli personne !

La plupart, « bétail pensif sur le sable couché », la face ou le dos vers le ciel, semblaient méditer profondément. Mais croyez que leur silence pythagoricien ne favorisait ni la perception de la musique des sphères, ni la communion de Pâme avec le démon socratique, ni le recueillement religieux devant la Nature, ni rien qui’ approchai la pensée de près ou de loin. Chacun nourrissait avec impatience la même idée fixe : être plus bronzé que son voisin; et chaque femme s’entrevoyait décolletée jusques au trou du cul, dans un des premiers dîners chic de la rentrée : “Je suis noire, donc je suis belle.”

Un ennui mortel planait sur ces désœuvrés. Il n’était que l’évaporation de leur ennui même, lequel moulait dans l’azur avec la sueur de l’enlrefesson et les mixtures que l’on baptise parfums, Eclador éthéré pour les ongles, le palm-olive et le « tabac-goût-américain », fait de poussière de manège. Cependant, les dauphins de caoutchouc flottaient sur la « mer violette ». Les vrais étaient au large, où ils reparlaient avec regret de la fable d’Arion…

A Monaco-Beach comme à Menton, les mêmes gens sacerdotaux et masochistes regardaient cinq ou six figurants stipendiés se jeter dans une piscine à deux pas de la mer ! Un jazz ajoutait encore à la mélancolie funèbre qui s’étend de Bandol à la frontière d’Italie. De temps à autre, le saxophone s’arrêtait de jouer et ce merlan pommadé, penchant la tête comme il l’a vu faire aux nègres authentiques qui ont souffert de convulsions dans leur enfance, régalait l’auditoire d’une chanson d’outre-Atlantique, à laquelle personne ne comprenait rien. Chier dans le Figaro, le balancer dans l’orchestre !… A deux pas, ai-je dit, la mer tonnante et majestueuse, qui s’élevait et s’abaissait comme le ventre du Monde… Mais ils ne regardaient ni la mer, ni l’alcyon béni, sublime et dédaigneux, qui planait au-dessus d’elle et conversait avec les Anges : sa petite tête tournant vers l’un et vers l’autre, seulement plusieurs tonnes d’eau mêlées à 50 % d’urine, à quoi s’ajoutait une proportion inconnue mais débordante de gonocoques et de tréponèmes. Moi qui hais la guerre, mais qui suis d’une longue lignée de guerriers, j’eusse aimé qu’un clairon secouât toute cette chiennaille aux épaules et l’envoyât affronter les grenades et les baïonnettes, dans un pays où les Blancs et les Noirs commençaient de s’étriper. Je l’eusse entraînée à la mort, une canne à la main. Un stick, pardon ! On fait du sport, ou l’on n’en fait pas. Mais vous ne valez même pas ça, fleurs de nave, zéros du café-crème, du jus de tomates, du lemon-squash et du quart-Villel ; vous qui revêtez en ville la vareuse du débardeur et du marin, ou la salopette du mécano, insultant ainsi au travail par les travestis dérisoires de l’oisiveté !

Ces gens à poids, qui ne pensent à rien, ont eu pourtant une idée initiale. Elle leur a poussé sous les fesses, comme une graine oubliée dans un pli de rond-de-cuir. C’était sans doute dans un bureau du lundi, lendemain d’une visite au Louvre : RÉALISER L’ART !… Car, en somme, ces sculpteurs hellènes, latins, égyptiens, s’étaient bien servis de modèles vivants !… Le soir, après un regard dans l’armoire à glace, ils s’étaient vus avec leurs épouses en puissance d’imiter peinture et statuaire. Puis ils avaient réveillé, appelé à la rescousse leur fille et leur petit garçon. Et l’on avait vu que la viande de toute la famille, pouvait l’aire la pige aux Beaux-Arts. Eh ! vas-y, l’Hercule Farnèse, la Vénus de Milo, l’Anadyomène, l’Apollon du Belvédère, les mômes de Laocoon !… Quelqu’un n’a-t-il pas dit : « La Nature imite l’Art ? »

Non, la Nature n’imite pas l’Art ! C’est bien en l’espèce une erreur bourgeoise, pareille à toutes les erreurs de la Bourgeoisie, qui a cru qu’elle pouvait imiter la Monarchie, et qui, en moins de cent cinquante ans, a ruiné tout ce que les siècles avaient amassé d’expérience, de patience, d’intelligence, de foi, de labeur, de culture et d’argent. J’oubliais la gaieté, l’insouciance et le stoïcisme, quand il n’y avait plus de place pour les premières. On n’imite pas l’Art, même avec un beau corps, les uns pour réaliser une certitude vaine et prétentieuse, les autres pour savourer, fût-ce à leur insu, l’insolence, la grossièreté, voire la honte de montrer ce qui doit être caché. Ce qui doit être caché au nom de la Volupté même, laquelle n’a que faire, d’ailleurs, de l’académisme, ensuite au nom de la décence, qui s’accorde avec elle comme avec une sœur ; enfin, au nom de l’expérience de plusieurs millénaires, sous nos climats. Mais réaliser l’Art, pour y revenir, est la chose la plus bouffonne qui se soit encore vue. L’Art tient un milieu changeant, instable, entre la Nature et la Fantaisie, c’est à la fois l’âme de l’artiste et sa sensualité personnelle, deux choses qui ne se rencontrent qu’en lui et, pour une fois, unique au cours des âges. C’est encore une inspiration qui lui vient d’ailleurs, peut-être du Ciel, comme le croyaient Socrate et Platon. La vie est sur un plan, l’Art est sur un autre…

Choisissez la plus « belle » servante, montrez-la au boni d’un ruisseau ombragé de ramures, cachez derrière deux vieux saligauds : cela ne ressemblera en rien à Suzanne, et vous n’obtiendrez jamais la mystérieuse, la majestueuse sensualité de Bethsabée. Quoi ! ce sera dégueulasse… Essayez de même de réaliser Guys, Lautrec, Renoir, Gauguin, et nous vous en dirons des nouvelles… Cela rappelle l’illustre cabotin qui s’était fait la tête de Bossuet et récitait devant mille crétins béats l‘Oraison funèbre du Grand Condé. Celui-là blasphémait, deux fois, et vous ne vous aperçûtes de rien ! Il n’y avait donc en vous ni cœur ni tripes ? Il n’y avait surtout aucune idée de l’Art. Je vous vois très bien sur les marches de l‘Acropole récitant avec des hoquets la Prière de Renan, vêtus d’un costume mi-civil, mi-ecclésiastique, comme il convient, n’est-ce pas ?

Mais, pour montrer vos culs au ralenti, je me suis laissé dire que Monaco-Beach avait dépensé quatre vingts millions! Quatre-vingts millions quand 500.000 chômeurs ont des trous à leurs culottes. « Eh bien, di- rez-vous, qu’ils aillent sans pantalons !” Vous donnez si bien l’exemple !

Ô vous, camarades mineurs, hommes de sport, les vrais, les nécessaires et non les oisifs ; vous, dis-je, qui pourriez à meilleur titre passer pour des Hercule et des Apollon, vous qui ne le savez même pas : Camarades, qu’attendez-vous pour sortir de terre et nous casser la gueule ?


Fernand Fleuret



La Bête noire (E. Teriade et M. Raynal dir.), n° 6, 1er novembre 1935, p. 3.



Bientôt, ici même, sur l’Alamblog : les inventeurs de plages

lundi 29 mars 2010

En pétard !

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Plus à gauche que la gauche, mais surtout plus en bombe qu’en pétard, le nouvel opus de Pierre Autin-Grenier lance des flammes… ou des récits courts en forme de pavés.

Bref, PAG fait une excursion hors la blanche - et on ne se demande pas longtemps pourquoi - lorsqu’il veut nous raconter à quoi ressemble notre monde.

Forcément, ça met les glandes.

Pour faire parler la poudre, filez chez vos libraires !


Hasta la lectura siempre !



Pierre Autin-Grenier C’est tous les jours comme ça. — Finitude, 160 pages, 15 euros