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vendredi 23 janvier 2015

Les triomphes du paradoxe, ou la réclame par induction (Hector de Callias)

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Les triomphes du paradoxe

Tous les genres de sophismes ont été épuisés par la décadence athénienne et par l'école d'Alexandrie. Je crois pourtant que notre époque en a inventé un, auquel je ne saurais trouver un nom digne d'un traité de logique. On pourrait l'appeler : la réclame par induction.
C'est un raisonnement qui consiste à poser une conclusion fictive pour en tirer des prémisses utiles. Alphonse Karr est un des premiers philosophes qui aient signalé cette espèce de sophisme, d'après lequel un directeur de théâtre, pour prouver qu'il a de jolies actrices n'a qu'à leur faire jouer le rôle d'Eve - avant le péché.
Ceci était l'enfance de l'art. Avec le bouillonnement des intelligences qui caractérise notre civilisation, un principe fertile, aussitôt découvert est appliqué à toutes les branches de l'industrie, et à tous les besoins sociaux - comme la télégraphie électrique dont on se sert maintenant à l'intérieur des appartements.
Un journal vient au monde : Que lui faut-il ?. - Vous me direz : des abonnés. - Mais ce n'est point la question que je veux traiter. L'abonné est d'ailleurs un mystère : - beaucoup de journaux qui ne l'ont jamais connu qu'à l'état de curiosité historique ne s'en portent pas moins bien.
Il faut de l'influence : le devoir du critique est d'être influent comme le devoir du ciel est d'être bleu. On dit critique influent comme on dit Orient ensoleillé et fatalité inéluctable. Il y a des vocables mariés - sans divorce possible.
L'influence vient avec le talent - ou avec les années - car il y a bien des hommes de lettres qui obtiennent l'avancement à leur tour de bête - ainsi qu'à l'armée. Voilà le difficile. S'il fallait des talents pour faire des journaux - à compter un seul talent par journal - les kiosques du boulevard seraient moins remplis. Reste le temps. Mais tous les journaux ne peuvent pas attendre.
Ici se manifestse la force victorieuse du paradoxe.
Le critique court pendant une semaine le théâtre Montparnasse, le bal Morel, le café du "Singe bon garçon" ; il s'arrête sur les places publiques partout où il voir un cercle de badauds ; il écoute dans les cours des maisons situées place Maubert. Au bout de sa semaine il a généralement trouvé un jeune premier rôle qui joue le duc de Chevreuse en mangeant des chaussons de pommes, une quadrilleuse qui enlève avec sa bottine les lorgnons des personnes de la société et en fait flotter les cordons en guise de drapeaux au bout de sa jambe tenue au port d'armes ; un peintre dont la maîtresse est goitreuse et qui peint toutes les femmes avec des goitres, parce que c'est plus nature. Il n'est pas sans rencontrer aussi quelque général mexicain ambulant, quelque perceur d'isthmes en chambre ou bien une jeune fille qui chante la ritournelle du mancenillier en s'accompagnant d'un tambour de basque.
La fortune du du journal est faite. Il a trouvé une personnalité.
Car tous les journaux ayant un faible spécial pour les monstres que l'on devrait conserver dans un bocal d'esprit de vin, à peine un monstre est-il signalé que chaque journaliste roule son carré de papier en forme de trompette pour chanter hosannah à la divinité hideuse - - qui en récompense leur accordera dans ses mémoires une mention déshonorante. Les chroniqueurs sont des Hindous : ils adorent les magots.
Une fois le monstre lancé, son dénicheur, sans empêcher le domaine public d'en jouir librement, prend acte de priorité par une circulaire bien sentie. Il a prouvé qu'il était influent puisqu'il a créé une personnalité. Il peut traiter en puissance avec toutes les puissances. Il a partout sa première loge : l'emprunt de Madagascar lui réserve des actions : il peut manger sa glace à la vanille chez les cocottes et cocodettes les plus mal famées. Wirth lui fait présent d'un encrier en bois sculpté : l'écuyer quadrumane lui envoie sa carte au jour de l'an.
Un personnage - dont je prononcerais le nom si je ne craignais de renouveler les hostilités, heureusement oubliées, de la guerre des Deux Roses - a été faiseur de Rois. On est fabricant de personnalités pour Paris, la province et l'étranger.
Un malheureux qui n'a plus de chemise à vendre, se jette à la Seine. Entre le parapet et l'eau il est retenu par le vigoureux poignet d'un sergent de ville. Ce fonctionnaire lui demande ce qui l'excite à cet acte répréhensible. L'autre que ce n'est pas un excès de bien-être.
- Travaillez, dit le sergent de ville.
- Je suis ouvrier tanneur, et l'ouvrage ne va pas.
- Alors faites des personnalités.
Gela se pratique du haut en bas de littérature : Que l'on invente un tailleur ou un grand poète norvégien, le procédé est le même.
La force du paradoxe se manifeste en des applications inombrables.
Le directeur d'opéra a soin d'annoncer partout les appointements fabuleux qu'il donne à ses étoiles, et le public croit longtemps contempler des étoiles de première grandeur. Pour donner en deux jours au premier peintre en bâtiment venu la réputation de Duprez, il suffit de le payer deux cent mille francs par an. Quand un général a fait chanter le Te Deum, les populations sont persuadées qu'il est vainqueur. Je connais un homme qui a proposé à Grisier, un hôtel aux Champs-Elysées, entre cour et jardin, s'il voulait se laisser égratigner par lui. Si toutes les femmes entretenues ont des liaisons affichées avec des ophicléïdes du Gymnase, il ne faut pas s'imaginer que c'est pour s'amuser : c'est pour faire courir le bruit qu'elles sont capables de carpices. Les jeunes ducs qui se font interdire pour elles espèrent toujours remplacer l'ophicléïde du Gymanse. Je suis sûr que Cléopâtre regrettait beaucoup la perle qu'elle fit dissoudre dans du vinaigre : mais elle voulait, pour mieux asservir Marc-Antoine à ses fantaisies, se poser en fantaisiste de première force.

A venir : "L'abruti, homme du monde" et "l'abruti, homme de lettres"

Hector de Callias Les Mirages parisiens. - (Paris), (s.n.), 1867, p. 4-sq.

vendredi 23 août 2013

La presse selon Paul Brulat (1900)

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Un directeur de journal n’est pas un père de famille ; c’est un homme d’affaires… Vous ne savez pas ce que c’est que de diriger un journal, à notre époque. Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée, entre nous ? Eh bien ! un journal honnête ne peut pas vivre. Ce n’est pas la vente du papier qui nous soutient ; nous y perdrions plutôt, car nous donnons parfois huit pour cinq centimes. Nous avons des frais énormes et qui augmentent sans cesse, avec la concurrence. Le prix des articles s’élève, il nous faut couvrir d’or les écrivains dont nous voulons nous assurer la collaboration exclusive. Au surplus, les formats s’agrandissent, on serre les textes, la matière a doublé. Enfin, nous avons ici cinq mille francs de frais, par jour… Comment subsisterions-nous sans les affaires, sans les annonces, sans le bulletin financier, sans les pronostics, sans le chantage ? Nous sommes bien obligés de faire payer notre influence et notre autorité. Tout s’achète aujourd’hui… Les éditeurs traitent avec nous ; les théâtre feront bientôt de même ; la critique dramatique sera supprimée, comme l’est la critique littéraire. On n'obtiendra plus rien de la presse, même pas le silence, sans argent... Voyez, la réclame, reléguée d'abord à la quatrième page, envahit maintenant tout le journal, depuis le premier-Paris, jusqu'à la signature du gérant; elle se glisse dans les faits divers, dans les échos, partout !... Et nous devions en venir là, c'était fatal. Quant à moi, je me plie simplement aux exigences, aux conditions de vie du journalisme contemporain. (...)





Paul Brulat, La Faiseuse de gloire. - Paris, V. Villerelle, 1900, pp. 202-203