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Mot-clé - Quatrième dimension

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jeudi 30 avril 2015

Le point sournois

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Et caquetant, il se répondait à lui-même : "Pétersbourg a une quatrième dimension, que les cartes n'indiquent pas si ce n'est par un point. Car ce point est le lieu de contact du plan de l'être avec la surface sphérique d'un gigantesque cosmos astral. Ce point peut, en un clin d'oeil, nous envoyer un habitant de la quatrième dimension, dont aucun mur ne nous préservera. Ainsi, il y a un instant, j'étais en pointillé dans le cadre de la fenêtre et maintenant je viens d'apparaître dans..."



Andréi Biély Pétersbourg. Roman traduit par Georges Nivat et Jacques Catteau. Préface de Pierre Pascal. Postface de Georges Nivat. — L'Âge d'homme, 1967, 372 p. Portrait d'A. Biély par N. Vychéslavski.

dimanche 2 février 2014

Les couvertures du siècle dernier (XXXVIII)

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Ralph Corbedane (Max Numéral et Mac Launay) Enquête policière dans la Quatrième dimension. — Paris, La Bruyère, 1947, 164-4 p., Coll. La Cagoule (n° 40) Grand prix du roman policier 1947.


dimanche 27 janvier 2013

Flatland d'Abbott

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Avec Gaston de Pawlowski et Lewis Carroll, Edwin Abbott Abbott est le principal fictionneur des mathématiques encore lisible aujourd'hui et un précurseur reconnu de la science-fiction. Double plaisir de voir reparaître Flatland, son chef-d’œuvre, d'autant qu'il y a une certaine logique à ce qu'il soit désormais domicilé en Belgique... Les lecteurs du plat pays méritaient bien cet hommage.

Vingt ans après que le professeur Lewis Carroll a offert à sa petite Alice des changements de dimensions (avec des drogues), le clergyman anglais Edwin Abbott Abbott (1838-1926) choisit de limiter à deux les dimensions du monde décrit par « A Square » (Un Carré), le narrateur de son récit satirique Flatland, a Romance of Many Dimensions (Seely & Co, 1884). Une vraie étrangeté qui tient à la fois de la satire politique et de la vulgarisation géométrique, un vrai classique quoi qu'il en soit, et une vraie réussite de la littérature hypothétique. Elle préfigure directement le Voyage dans la quatrième dimension du journaliste français Gaston de Pawlowski (1912), lequel combla peu ou pour pour les lecteurs français une lacune éditoriale monstre : le roman précursuer de l’Anglais ne parut traduit qu’en 1968 chez Denoël dans une traduction apparemment désuète d'Elisabeth Gille.

Basé sur la description d’un monde en deux dimensions, tout à fait plat donc, la « romance » d’Abbott est un vrai tour de force imaginative. Dès que son narrateur "Un Carré" évoque les usages et mœurs de Flatland bien entendu (que faire quand il pleut ? comment se reconnaître à l'odorat, etc.), mais aussi quand il visite, si l'on peut dire, Pointland et son ridicule autocrate solitaire, ou bien Lineland et, enfin Spaceland, d'où provient une sphère impétrante qui provoque une prise de conscience, de même que l'arrivée de la couleur avait déjà perturbé l'existence de son monde bidimensionnel en noir et blanc (Imaginez Bouddha déboulant à Londres...).

La malice d'Abbott culmine lorsqu’il détaille les différentes classes sociales – qui se distinguent au nombre d’angles de chaque individu -, les attributions des uns, les contraintes des autres et la façon dont tout un chacun est apte ou non à distinguer la forme de son voisin. Sachant que le rond est une quasi divinité (attribut des ecclésiastique, on aurait pu s'en douter), et que la femme, qui n’est jamais qu’une ligne droite, est d’une dangerosité absolue : elle est capable de vous transpercer sans y prendre garde lorsqu’elle vous tourne le dos... Naturellement reléguée en lieux clos, sa condition n’est pas merveilleuse (le Professeur Froeppel de Jean Tardieu n'en a jamais rien dit, c'est tout de même étrange...). Idem pour les ouvriers à angles aigus et irréguliers (trianges isocèles) et autres irrattrapables de la forme non conforme. La satire socio-politique s’avère parfaite, celle du monde victorien transparente (on a parlé d'Orwell et de Swift au sujet d'Abbott, bien sûr), notamment en ce qui concerne le cloisonnement social et la difficulté de changer de classe, pour se hisser péniblement, de génération en génération, vers le cercle.

Flatland méritait le soin graphique qu’a pris l’éditeur Zones Sensibles, avec une couverture en trois dimensions, possiblement ajourée, digne des mystères de Spaceland et une mise en page aux recherches variées, même si l’on regrette la disparition du texte de Giorgio Manganelli qui accompagnait l’édition antérieure de la traduction de Philippe Blanchard (Anatolia, 1996) au profit, c’est vrai, d’une page de Ray Bradbury :

« Faites-vous aussi plat qu’une crêpe et glissez-vous dans ce livre, écrivait Ray Bradury, vous en ressortirez avec une fabuleuse conceptualisation de nos mœurs, de nos faiblesses et de nos chauvinismes, réalisée toutefois par le biais d’une métaphore indolore et par conséquent stimulante (...) »



Edwin A. Abbott Flatland. Fantaisie en plusieurs dimensions. Traduit par Philippe Blanchard. Préambule de Ray Bradbury. - Paris, Zones sensibles, 160 pages, 19,50 €



Sommaire
I. Notre monde
1. De la nature de Flatland
2. Du Climat et des Maisons de Flatland
3. Des habitants de Flatland
4. Des Femmes
5. De nos méthodes de reconnaissance mutuelle
6. De la Reconnaissance par la Vue
7. Des Figures Irrégulières
8. De l’ancienne pratique de la Peinture
9. De la Loi de Coloration Universelle
10. Comment fut matée la Révolte Chromatique
11. De nos Prêtres
12. De la Doctrine de nos Prêtres
II. Autres mondes
13. Comment j’eus une Vision de Lineland
14. Comment j’ai vainement tenté d’expliquerla nature de Flatland
15. D’un étranger venu de Spaceland
16. Comment l’Étranger tenta en vain de me décrire les mystères de Spaceland
17. Comment la Sphère, ayant en vain essayé les mots, passa aux actes
18. Comment j’arrivai en Spaceland et ce que j’y vis
19. Comment, alors que la Sphère me faisait découvrir d’autres mystères de Spaceland, je désirais en savoir toujours plus ; et ce qu’il en advint
20. Comment la Sphère m’apparut pour m’encourager
21. Comment j’essayai d’enseigner la Théorie des Trois Dimensions à mon Petit-Fils, et avec quel succès
22. Comment j’essayai alors de répandre la Théorie des Trois Dimensions par d’autres moyens, et avec quel succès
Préface de l’éditeur à la seconde édition corrigée



En complément indispensable :

Tim Ingold Une brève histoire des lignes. Traduit de l'anglais par Sophie Renaut, 256 p. 110 illustrations, 22 euros.

Où qu'ils aillent et quoi qu'ils fassent, les hommes tracent des lignes : marcher, écrire, dessiner ou tisser sont des activités où les lignes sont omniprésentes, au même titre que l'usage de la voix, des mains ou des pieds. Dans Une brève histoire des lignes, l'anthropologue anglais Tim Ingold pose les fondements de ce que pourrait être une « anthropologie comparée de la ligne » - et, au-delà, une véritable anthropologie du graphisme. Etayé par de nombreux cas de figure (des pistes chantées des Aborigènes australiens aux routes romaines, de la calligraphie chinoise à l'alphabet imprimé, des tissus amérindiens à l'architecture contemporaine), l'ouvrage analyse la production et l'existence des lignes dans l'activité humaine quotidienne. Tim Ingold divise ces lignes en deux genres - les traces et les fils - avant de montrer que l'un et l'autre peuvent fusionner ou se transformer en surfaces et en motifs. Selon lui, l'Occident a progressivement changé le cours de la ligne, celle-ci perdant peu à peu le lien qui l'unissait au geste et à sa trace pour tendre finalement vers l'idéal de la modernité : la ligne droite. Cet ouvrage s'adresse autant à ceux qui tracent des lignes en travaillant (typographes, architectes, musiciens, cartographes) qu'aux calligraphes et aux marcheurs - eux qui n'en finissent jamais de tracer des lignes car quel que soit l'endroit où l'on va, on peut toujours aller plus loin. Tim Ingold est professeur d'anthropologie sociale à l'université d'Aberdeen.