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mardi 4 février 2014

Les écrivains et la crise (un point de vue de 1934)

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Les "Sept", chroniqueurs collectifs se prêtant la plume donnaient dans l'hebdomadaire catholique Sept, le 23 novembre 1934 un papier sur les conditions économiques de l'activité d'écrivain après l'appel à l'aide lancé par les Amis de Théo Varlet.

Au-dessus d'un encart publicitaire sur la Fonderie de cloches de Bagnolet (sic), la situation de l'industrie éditoriale, papetière et littéraire était évoquée dans les circonstances que l'on connait : une crise du prix du papier doublée de la Crise majuscule, doublée d'une floraison étonnamment vivace de nouveaux titres de presse, hebdomadaires notamment.

Dans le même numéro, François Mauriac donne "Les Forçats du repos" en page une, un texte sur les chômage.

Si tu es gai...



L'Écrivain et la crise


Il y aurait pas mal d'hypocrisie a penser et à dire que l'activité littéraire est rigoureusement indépendante des circonstances économiques dans lesquelles elle se trouve. Les théoriciens de la tour d'ivoire auront beau faire : ventre affamé n'a pas d'oreilles, mais il n'a pas davantage de plume !
La période de prospérité a correspondu à une inflation littéraire dont on a bien souvent dénoncé les périls. La crise s' est accompagnée d'une crise littéraire, tendant à diminuer la production. Par quel mécanisme? C'est ce que nous essaierons de voir.
L'écrivain est, c'est une vérité première, dans la dépendance de son public, s'il vit de sa plume ou s'il tire d'elle un supplément de traitement, dans le cas du « second métier ». Si le public achète moins de livres, l'écrivain voit ses droits d'auteur diminuer. C'est ce qui s'est passé pour la majorité des écrivains, contemporains dont aucun ne fait plus les recettes de 1927 ou 1928. Les maisons d'édition, qui sont souvent des organismes fragiles (sauf quelques très vieilles et solides affaires) donnent des signes de malaise et quelquefois meurent. Les revues paient plus ou moins, les journaux eux-mêmes peuvent connaître la gêne.
Il est bien certain que les conséquences d'un tel phénomène ne sont pas à dédaigner. Évidemment les vedettes des devantures, les gloires de la librairie, ne seront pas éliminées parce que la crise sévit : mais les « seconde zone » peuvent très bien subir des éclipses. On cite le cas de jeunes auteurs qui, vers 1927, jetaient beaucoup d'éclat et qui, aujourd'hui, ne trouvent même plus à se faire publier. Les éditeurs ne peuvent plus, en nos temps amers, se permettre la dangereuse fantaisie de payer des auteurs pour ne pas vendre leurs livres.
Certains cas peuvent même être tout à fait pénibles. Récemment un appel a été reproduit dans maints journaux en faveur d'un écrivain de talent, mais qui n'a jamais pu s'inscrire au premier plan de l'actualité, Théo Varlet. Malade, cet auteur n' arrive plus à payer sa vie avec sa plume. On en sait pas mal d'autres, ayant d'ordinaire dépassé la cinquantaine, qui sont dans un cas analogue.
Les conditions économiques ont eu d'autres conséquences. Le développement des hebdomadaires en est une. Dans un journal comme Sept, comme Candide ou Marianne, on trouve la matière d'un livre à 12 francs. Et cela pour 10 à 15 sous. On a fait des enquêtes pour savoir si l'hebdomadaire nuisait au livre.
La question, pour nous, est évidente. Quand un lecteur a acheté trois ou quatre hebdomadaires (c'est courant), il n'a guère le temps d'acquérir et de lire un livre. Cela modifie du tout au tout les conditions même de la production littéraire, et on voit les plus grands auteurs donner leurs livres dans les hebdomadaires : Maurois publie Byron à Candide, Mauriac va donner un roman à Gringoire.
D'autre part, la crise économique a fait se multiplier tes collections à prix réduit qui publient parfois de l'inédit, plus souvent des rééditions de succès. Il est courant, disent les libraires, de voir des clients qui n'achètent plus que des livres à 3 fr. 50 ou 6 francs; préférant attendre un an ou deux pour connaître tel ouvrage: plutôt que de l'acquérir au prix fort.
Faut-il ajouter encore une recrudescence du commerce des bouquins d'occasion ? Tel libraire des boulevards nous avouait que la moitié de son chiffre d'affaires est fait ainsi ! Livres achetés à d'anciens propriétaires, à des critiques qui s'en débarrassent, ou encore à des éditeurs en faillite. Là encore, concurrence sérieuse pour l'écrivain.
Si la situation est devenue difficile pour l'écrivain de métier dont le nom est déjà connu, que dire alors du débutant ? Là peut-être réside le plus grave danger. L'influence de la crise sur les lettres se manifeste surtout par le refus quasi systématique qu'oppose l'éditeur au nouveau venu. La maison Grasset, une de celles qui ont le plus heureusement assumé le rôle de « découverte », s'est targuée, il y a peu de temps, de n'avoir, cette année, publié qu'un seul débutant (1). II est certain que les jeunes ont, ces temps-ci, une peine extrême à se faire connaître. Les hebdomadaires de grand tirage leur sont fermés; les revues, pour lutter contre ces concurrents nouveaux, veulent des sommaires éclatants truffés de noms illustres; les éditeurs ne. consentent à publier que celui qui a déjà fait ses preuves. Cercle vicieux.
Nous ne disons pas qu'un manuscrit de jeune doive, aujourd'hui, demeurer fatalement inédit. Il se trouvera bien un lecteur de maison d'édition pour le repérer et l'imposer. Mais ce cas est tragique pour ceux dont le talent n'est pas encore venu à totale maturation et qui ont besoin qu'on leur fasse confiance. Ils n'ont qu'à écrire, pour eux, en attendant d'avoir fait un chef-d' œuvre ! me dit-on. — C' est ignorer totalement les conditions dans lesquelles s'élabore une œuvre littéraire, les exigences spéciales de l'écrivain qui a besoin d'être soutenu par l'amitié d'un public, et que, sauf cas exceptionnel, la solitude totale. stérilise. Cette "guérison sévère" dont M. Marin a parlé, elle est très vraie : mais ce sont, là comme partout, les jeunes qui en font les frais.
Nos lecteurs nous en voudront-ils si nous disons un mot de l'écrivain catholique ? Sa situation n'est pas meilleure que celle de ses confrères. L'écrivain catholique qui se limite à la presse « catholique » a très peu de tribunes à sa disposition. Et des tribunes qui — sauf une exception illustre — sont loin de permettre les grands effets de voix de la presse demi-catholique. D'autre part, les éditeurs purement catholiques ont, en général, peu de portée sur le grand public : ils ont leur public, magnifiquement fidèle, mais qui forme un îlot bien défini: Certains, comme Desclée-de Brouwer tentent de s'étendre au grand public sans rien abandonner de leur caractère catholique : c'est un beau dessein, et qui rendrait service à maints écrivains. Quant aux éditeurs non-catholiques, même s'ils ont des collections qui bénéficient de tous les imprimatur du monde, ils ne peuvent préserver leurs auteurs de certains voisinages parfois gênants.
Il y a là un problème, très certain, très important, les catholiques de France constituent un public : ils n'ont pas encore leurs moyens d'expression parfaitement adéquats. Nos lecteurs savent assez que Sept a été créé précisément pour leur fournir ce moyen d'expression. Mais tout notre effort ne peut pas suffire, à lui seul.
L'écrivain chrétien est en droit de compter sur les lecteurs chrétiens, le journal sur les amis de sa foi. Quand une revue comme Le Correspondant, qui a représenté, dans la grande famille catholique, une nuance importante, vient à disparaître parce que la crise la secoue implacablement, c'est une perte pour l'expression chrétienne tout entière. Il ne s'agit pas pour nous de jeter des exclusives (sauf sur des auteurs et des publications qui offensent notre foi ou la morale) : mais il s'agit de nous unir tous dans un même effort, afin de soutenir les nôtres, ceux qui font entendre notre voix.

Les Sept

Sept, l'hebdomadaire du temps présent, vendredi 23 novembre 1934.

(1) Il y a cependant une maison qui a publié une vingtaine de débutants; mais c'est pour des raisons que nous ne pouvons pas exposer ici en détail et qui ne constituent qu'une exception, à demi heureuse au surplus.

Illustration du billet : Arrestation de manifestants contre le chômage, 1932 (détail)