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dimanche 23 octobre 2016

Henri Béraud se paye les glabres

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Glabres

Le contraire de « poilu » c'est « glabre» » ̃– et sous le titre de "Glabres", M. Henri Béraud a écrit des sonnets qui valent d'être cités. Le volume, élégant et bien imprimé, qui les contient, porte la mention « Editions du Rigole-Haut de Meuse. » Transcrivons.

Stratèges

Si l'on cherchait un jour à Joffre un successeur,
il suffirait d'aller au café du Commerce.
C'est là, devant un jeu de dames, que s'exerce
l'Etat-Major qui doit vaincre l'envahisseur.

Ils sont trois : le notaire, un ancien professeur
et l'agent-voyer du canton. Leur controverse
guide nos généraux en leur tâche diverse :
les premiers ils ont pris la Maison-du-Passeur.

Des marins de Dixmude ils sonnèrent les charges ;
et, plus tard, écoutant leurs conseils, aux Eparges,
nos vitriers ont culbuté les Bavarois.

Si l'on veut en finir, que nos chefs se démettent :
ces messieurs vont chasser les Allemands, à trois
avec un encrier et quelques allumettes.


Résignation

Les heures de bureau n'ont pas changé. Monsieur
Badin ne souffre pas des horreurs de la guerre.
Il s'en fiche, s'il peut encore, au ministère
nimber d'un rond-de-cuir, son maigre postérieur.

Il tiendra. Le devoir est bien selon son cœur :
vivoter en peinard, attendre, se distraire,
commenter la bataille au jargon militaire
enfin se préparer à fêter le vainqueur.

La guerre de cinq ans, Badin l'accepterait
dix ans, vingt ans, trente ans, cinquante ans, il tiendrait,
n'ayant la-bas ni fils, ni frère, ni personne.

Et, comme s'amuser un brin n'est prohibé,
qu'on tolère en haut lieu la gaité polissonne,
il va voir Duconnot dans "On purge Bébé".


Tyrtées

0 muses ! divines grognardes,
célébrons en mille buccins
la gloire de nos fantassins ;
ohé ! c'est nous qui sont les bardes !

Que nos lyres, jadis paillardes,
prennent des timbres de tocsins.
Plus de stances de traversins,
ni de fadaises égrillardes.

Ne préconisons plus Vénus :
voici les âges revenus
qui mirent Bellone à la mode ;

et chantons luttes et combats
sans quitter l'asile commode
de la Closerie-des-Lilas !

Henri Béraud n'y va par quatre chemins pour dire leur fait à certains. Nul n'est forcé d'être un héros mais on ne se moquera jamais assez de ceux qui font de l'héroïsme avec la peau des autres.




L'Humanité, 5 octobre 1915.

lundi 28 octobre 2013

Journaux du front

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HISTORIETTES
Journaux du front
Le Cafard enchaîné, L'Echo des boyaux, La Woëve joyeuse, Le Diable au Cor des chasseurs, Le Col bleu des marins, Le Looping des aviateurs et quelques centaines d'autres feuilles des tranchées, voilà tout un coin d'histoire qui revit dans le beau livre d'Or des journaux du front que M. André Charpentier a consacré aux Feuilles bleu horizon (1).
Humbles feuillets, aujourd'hui jaunit, polycopiés à 30 exemplaires dans une cagna, où voisinaient la blague éclose au repos et le poëme en prose né dans les longues heures de garde aux créneaux. Documents émouvants certes, mais précieux aussi pour évoquer la psychologie du poilu.
Sans prétentions littéraires pour la plupart, ils étaient surtout humoristiques ; et l'humour, n'était-ce pas alors la forme la plus belle, parce que la plus sereine, du courage ?
A feuilleter les pages abondamment illustrées de ce livre d'Or, on aime voir mêlés les noms des journalistes d'occasion et ceux d'écrivains comme Dorgelès, Reboux, Lamandé ou Lefèvre.
Comme il n'y a rien de nouveau sous ie soleil, ces feuilles, souvent éphémères, eurent des ancêtres en vérité peu connus, par exemple, la Décade égyptienne, rédigée par Tallien ou le Friend publié par Rudyard Kipling durant la guerre du Transvaal.
La multiplication de ces petits « canards » dès l'année 1915, retint l'attention de l'autorité militaire. M. André Charpentier rappelle que certains généraux, trop à cheval sur le règlement, commencèrent par les interdire. Brimade inutile et maladroite. Tout ce qui pouvait occuper et amuser le soldat devait être encouragé pour lutter contre le cafard.
Le général Joffre lui-même envoya une circulaire aux généraux d'armées pour les inviter à faciliter l'éclosion de ces petites feuilles « à la condition que leur rédaction soit sérieusement surveillée ». Aussitôt une censure spéciale s'établit dans chaque division, chargée de veiller à ce que les plaisanteries, boutades et dessins satiriques ne dépassent pas une honnête mesure. Les journaux polycopiés ne connaissaient que cette censure divisionnaire ; mais ceux qui étaient imprimés devaient aussi passer à la censure civile de la ville de l'imprimeur.
Ces feuilles bleu horizon rencontrèrent un vif succès, même à l'arrière, où certains collectionneurs les conservaient pieusement. On savait qu'ils étaient tous fort pauvres ; un quotidien de Paris prit l'initiative d'une souscription en leur faveur.
Le geste était élégant, mais l'autorité militaire veillait. Si ces journaux de tranchée se mettaient à recevoir des fonds de l'intérieur, c'était la fin de leur indépendance, de leur charmante spontanéité et la porte ouverte à toutes les combinaisons, à toutes les compromissions. Les libres journaux du front ne devaient connaître, sous aucun prétexte, l'usage des « fonds secrets » !
Une fois cependant, le chef de service des journaux du front à la Maison de la Presse fit appel à eux pour insérer de la publicité ; il s'agissait, sur l'initiative du Préfet de la Seine, de recommander à tous les « bons municipaux » qui alimentaient alors le budget de la Ville. L'annonce passa dans plusieurs journaux ; chacun d'eux reçut une somme de cinquante francs non comme « paiement d'une publicité, mais comme une preuve de l'amitié » du Préfet.
Ce fut le seul subside officiel dont ils bénéficièrent jamais.
Après la guerre, on eut l'heureuse idée d'une promotion des palmes académiques « à titre militaire » pour tous les journalistes occasionnels des tranchées : nous n'y relèverons que deux noms, celui de Galtier-Boissière, rédacteur en chef du Crapouillot, toujours bien vivant, et celui de M. François-Latour, aujourd'hui rapporteur général du budget de la Ville de Paris qui inséra peut-être alors de la publicité pour les bons municipaux dans l'Echo des Marmites.

Georges Mongrédien

(1) André Charpentier, Feuilles bleu horizon : le livre d'or des journaux du front, 1914-1918. - Éditions des Journaux du front. Nouvelle édition 2007 (Triel-sur-Seine, Italiques)


Les Nouvelles littéraires, 7 mars 1936


Sur le sujet
Tous les journaux du front. Préface de Pierre Albin. - Paris, Berger-Levrault, 1915. Gr. in-8°, 112 p., fig., fac-similés
Publications sur la guerre, 1914-1915. Livres, estampes, albums illustrés, revues, journaux du front. I. 1914-1915 ; II. 1916. - Paris, Cercle de la librairie, 1916-1917, 2 vol.
La Presse du front. Bulletin de l'A.J.F. (Amicale des journaux du front) juil. 1917 (n° 1)-... ; devenu : "L'Ex-Presse du front. Organe mensuel de l'Amicale des journaux du front. déc. 1919 (n° 1)-1929 (?), puis le "Bulletin de l'Amicale des anciens journalistes du front. févr. 1931 (n. s. n° 1)-...
Annuaire de l'Amicale des Journaux du front, fondée le 4 octobre 1919. Année 1930. - Paris, 14 bis rue Torricelli, 1930.
Journaux de tranchées : les feuilles du Musée historique Collection Clerc, exposition été-automne 1976, Besançon, Palais Gravelle. - Besançon, Musée historique, 1976, 32 p.
Jean-Pierre Tubergue Les Journaux de tranchées : 1914-1918. Préface de Jean Rouaud. - Italiques, 1999, 159 p.
Marcelle Cinq-Mars L'Echo du front : journaux de tranchées, 1915-1919. Préface de Frédéric Rousseau. - Outremont (Québec), Athéna, 2008, 223 p.
Benjamin Gilles Lectures de poilus : livres et journaux dans les tranchées, 1914-1918. Préface de John Horne. - Paris, Autrement-Ministère de la défense, Secrétariat général pour l'administration, Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives, 2013, 329 p.


Vignette extraite de Chair à canon. La simple vie des hommes en guerre d'Alexandre REnaud. - (Paris), Le Courrier, 1935.