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lundi 9 janvier 2017

Le Singulier pluriel de René Corona

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En matière d'essai sur la poésie, on a moins que rarement l'occasion de s'enthousiasmer. Cette fois-ci, si.
Objet particulièrement délicat à appréhender, et plus encore à présenter, la poésie, qui est à la fois tout et tient à des riens, est comme l'anguille ou le leprechaun, elle se faufile et glisse, insaisissable. On en connaît qui pensant la saisir à pleines mains se retrouvent grosjean comme devant avec des explications oiseuses et des théories fumeuses. Vous pensez parler de la poésie ? Gare, neuf fois sur dix vous ne parlez que de ce que vous avez saisi du petit bout de votre lorgnette et si l'on y prêt un peu attention, on s'aperçoit que la poésie vous a joué un tour : c'est de vous que vous parlez et non de la poésie : elle a interverti les rôles pendant que vous vous réjouissiez du bon tour que vous étiez censé lui avoir joué. Voilà la poésie. Voilà son jeu favori. Une mésaventure qui n'arrivera pas à René Corona.
René Corona est chercheur à Messine, où il enseigne langue et traduction françaises. Il a publié plusieurs ouvrages - outre ses nombreux articles en italien et en français sur la poétique, l’histoire de la langue, la synonymie et la traduction. En 2014, il s'est intéressé aux Exercices d'admiration (Hermann) et il vient de nous donner son Singulier pluriel tout entier voué à la poésie et à ses enjeux. L'admiration et l'attention sont très certainement les deux garants de la qualité et dusuccès de son essai. Non seulement René Corona aime la poésie, mais il aime aussi ce qu'il fait et sait le transmettre sans mettre de barrière entre ces langues forgées et les oreilles ouvertes qui lui font face. A coup sûr un excellent pédagogue. En outre, un homme cultivé que n'arrêtent aucune des barrières du snobisme, de la mode ou des sempiternelles dévotions de commandes qui vérolent la critique — qu'elle soit universitaire ou journalistique. Au contact de grammairiens, linguistes, poètes, rhétoriciens qui pratiquent la langue et la forgent, René Corona a acquis assez de souplesse pour absorber les sursauts de la poésie et a pu remettre

"au centre du débat culturel et linguistique la nécessité de la poésie lyrique, tout en soulignant la richesse et la singularité des poètes et des écrivains qui grâce à leurs voix indépendantes ont su donner au lyrisme toute l’intensité nécessaire pour créer une sorte de viatique contre l’indifférence et la froideur de l’époque. (...) À partir du Poète, (...) il a essayé de montrer comment le lyrisme s’installe un peu partout, et dans la Grande Indifférence ne cesse de donner à voir. Là où la voix singulière exprime par sa profondeur toute la beauté et partant même la misère du monde, le pluriel (les voix du passé, du présent, d’ici et d’ailleurs…) se laisse entendre et touche, au gré de sa diversité originale, toutes les notes universelles. C’est aussi une réponse à la question sempiternelle, à savoir si les poètes sont encore utiles, question aujourd’hui pour l’auteur encore plus actuelle puisque ils ont, en apparence, disparus de la vie publique. Du moins, a-t-on tenté de les faire disparaître."

Un pour tous, tous pour un, en quelque sorte. Le poète en mousquetaire, son lecteur en amateur d'escarmouche et en défenseur de la prolifération du sens et de l'émotion.
En abordant la poésie par le biais de la grammaire, de la traduction, de la poétique, de l’humour, ou des thèmes de la chanson, de la ville, du soir, de la nuit, de la solitude, ou de la foule, René Corona démontre aisément que le soi-disant refus de poésie du temps présent n'est qu'une erreur manifeste de ceux qui tiennent le crachoir et prétendent donner le ton.
Le ton est donné certes, mais la note est libre et chaque lecteur de Desnos en sait quelque chose qui ne craint rien ni pour la poésie, ni pour ses joies de lecteur à venir.

Un monde sans poésie est un risque que l'on court quand le trop-plein d'intelligence veut édicter les lois du vivre en commun selon les carcans du mauvais goûts.

Et Corona de citer Franck Venaille.

On a fait de l'intelligence un couteau de l'armée suisse, une faculté-orchestre. Dure d'oreille en poésie, elle se montre ains prêt à tous les initiatives quand il s'agit de supprimer la poésie, la vie, la fantaisie, le génie créateur, au bénéfice du graphique, du dossier, de la fermeture Eclair".

Mais

Le bonheur de jules renard est le nôtre, les livres qu'il nous reste à lire sont notre joie future.


Lisez René Corona, qui cite Derême, Fargue, Montale, Reznikoff ou Desnos, vous verrez à quel point le lyrisme est vif. Combien parie-t-on que son essai devient votre livre de chevet ?


René Corona Le Singulier pluriel. "Icare et les élégiaques" - Paris, Hermann, 440 pages, 35 €

samedi 4 octobre 2014

Guy Darol met le feu à ses poudres

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Après son excellent panoramique des rockers oubliés, Guy Darol, l'impénitent zappatiste (1), participe à la renaissance des éditions Maurice Nadeau après la disparition de leur fondateur.
C'est avec un roman, que l'on dira de formation et de dérive poétiques, qu'il relate ce qui fut son expérience de jeune poète dans les années 1970, cette décennie où « Chacun y allait de sa démolition, à coups de vocables cognés, comme des bolides qui se heurtent dans un couloir de rue et les carrosseries se volatilisent dans des jets de pierres, de vitres, de plaques de tôle, clous, écrous, vis. On mettait le feu aux poudres. »
De fait, le verbe fusait, tiré vers le haut, riche en couleurs et en matières, parfois révolutionnairement amphigourique pour provoquer la réaction. L'expérimentation primait, comme l'extase et l'ivresse de la formule, et le narrateur, faux Guy Darol sans doute bien proche du vrai, convoque ses étoiles — noires, s'entend — qui l'accompagnait, c'est-à-dire Duprey, Artaud, Guyotat et quelques beatniks du temps jamais désavoués, toujours transis.
Il les croise parfois du reste, leur parle, dans une sorte de délire de la ville habitée, ou plutôt envahie, tandis qu'il déambule sans fin, puisque c'est cela le combat du poète sans poudre : il lui faut trouver sa voie tandis qu'on porte les mots comme des bombes, où l'on imagine que les slogans sont clastiques, blast ! Tandis que les poètes incendient le réel après 1968.
Au temps des Laude et autres Pélieu, Guy Darol a manifestement laissé un bout de son âme qui lui offre en retour de pouvoir si bien retrouver l'enthousiasme et l'allant, la folie même de ce temps où jeunesse était vaillance, où la poésie exigeait que ses sectateurs en passent par la gésine. Douleurs et emballements, beautés inspirées puis perdues, une ère, que dis-je, une épopée dans l'époque.

Pour évoquer cette époque poétique pleine de merveilles parfois un peu oubliées, où certains tentaient des "manifestes" pour faire comme leurs glorieux aînés avec une emphase qui était loin de valoir toujours talent, l'Alamblog donnera prochainement un entretien avec Guy Darol sur ces années cosmiques.



Guy Darol Guerrier sans poudre. — Paris, Maurice Nadeau, 240 pages, 15 €



(1) Voir le catalogue du Castor Astral.
Et pour les collectionneurs, ce projet initial de la couverture :
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samedi 13 septembre 2014

Un peu d'audace dans un monde plein d'amour

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En reprenant le titre de son édition italienne, les éditions La Contre-Allée ne se sont pas facilité la vie : la lettre amoureuse de la Tchèque Jana Černá s'intitule Pas dans le cul aujourd'hui. Si la proposition n'a rien que de très légitime, son positionnement en couverture d'un charmant petit livre orange bouleverse une partie de l'interprofession de la librairie française qui prend tout à coup des pudeurs de rosière pour faire son métier, vendre des livres.
On a connu cette frange de nos ami(e)s de la librairie moins regardants lorsqu'il s'agissait de vendre certaines saloperies papetières ces dernières années. Sans parler des choses fort réactionnaires ou bien dangereusement connes qu'ils empilent avec l'agilité de bipèdes entraînés à la manipulation de parallélépipèdes.
Mais là, hein, le trou du cul, ça dépasse les bornes, nous disent ceux-là (qui ne sont pas représentatifs de la totalité de leur profession, les dieux en soient remerciés).
Oui, braves libraires refuznik, vous aurez toujours raison de vous draper, l'automne arrive et il va faire froid.
Au-delà du fait qu'on appelle cela, très exactement, de la censure — (pratiquée par ceux-là même qui s'enthousiasmaient pour un vieux qui criait "Râlez un bon coup !" comme s'il avait poussé aux vents, ça ne manque pas de sel) — il est remarquable que, en l'occurrence, la librairie qui refuse de mettre à disposition de ses clients ce petit livre les prive d'une chose très belle. Et comment appelle-t-on un libraire qui prive ses clients de belles choses ?
Je vous laisse imaginer la formule qui vous conviendra. Nous avons ici sur notre île la nôtre, et nous songeons que c'est, au fond, comme un boucher qui priverait ses pratiques d'une belle côte de bœuf.
Il n'y a pas si longtemps, la même mésaventure arrivait à Bienvenu Merino qui de son Diarrhée au Mexique avait abandonné, las, l'idée de faire la promotion chez les libraires — ou dans la presse ! Le bouche à oreille fonctionnant cependant très bien chez nous — les lecteurs savent quels verrous condamnent un livre et ont pris l'habitude de contourner les points commerciaux de blocage —, le livre fut vite réimprimé. La leçon de tout cela est peut-être que la pudibonderie ne ridiculise que celui qui s'en sert et qu'à refuser d'affronter le monde ou les mots du monde, on se prépare des constipations carabinées.
Dans le fond, si l'on ose dire, que nous raconte ce livre ?
Rien de plus simple : c'est une longue lettre d'amour et une leçon de liberté de l'étonnante Jana Krejcarova — fille de Milena Jesenská, la célèbre Milena de Kafka, journaliste et résistante morte à Ravensbrück et de l'architecte d'avant-garde Krejcar —, née en 1928 à Prague, qui s'est distinguée toute sa vie en menant une vie de bohème totale, mère de cinq enfants qu'elle n'éleva pas et à la tête d'un héritage qu'elle dilapida. Femme de ménage ou aide-cuisinière, elle rejeta tout conformisme qu'il soit social, politique ou artiste et c'est ce que montre brillamment sa belle lettre de 1962 à son amant, le philosophe Egon Bondy.
Issu d'un poème placé en épigraphe de sa lettre, ce "Pas dans le cul aujourd'hui" démontre assez que la trivialité n'empêche guère la poésie, et c'est justement le sujet de sa lettre, au-delà de l'expression de son désir sexuel et de l'émotion qui s'empare d'elle lorsqu'elle pense à son homme. Imagine-t-on sujet plus beau ?

Je n'ai jamais été trop encline à me comporter de manière raisonnable, sans doute simplement parce que je ne suis pas du tout raisonnable ou parce que tout ce qui est sain et raisonnable me répugne de manière presque physique. Tout ce que j'ai fait dans ma vie et dont j'ai eu honte, je l'ai fait parce que c'était raisonnable. Non merci, sans façon, gardez-moi de la peste, du typhus et de l'esprit raisonnable. Le raisonnable, ce sont les affiches antialcooliques, la gestion d’État , les préservatifs et la télévision, c'est la poésie stérile qui sert la bonne cause (...)

Bien entendu, Jana Černá n'était pas une bas-bleu, et avant son décès dans un accident de la route en 1981, elle a fréquenté des milieux où la liberté ne se portait pas en sautoir. Dissidente, liée aux mouvements souterrains de la culture d'opposition, parfois sous pseudonymes (Gala Mallarmé, Sarah Silberstein), elle écrivit des textes remarquables d'audace et de transgressions des codes. Une leçon à retenir si l'on souhaite bousculer le bourgeois, et un passage obligé s'il l'on souhaite se lancer dans la littérature érotique.

Pourquoi est-ce que je ne peux pas maintenant, là, tout de suite, prendre ta bite et me la fourrer sous l'aisselle, l'enrouler dans mes cheveux et tirer sur sa peau en la tenant entre mes pieds, lui tailler une pipe avec les dents, la laisser retomber, me la fourrer dans le cul, la ressortir pour l'enfoncer dans ma chatte avant de lécher sur elle mon propre jus ?

Alors que la mode est à la posture rebelle, il serait donc dommage de ne pas se promener ostensiblement avec ce petit livre à la main (frimer à 8,5 €, c'est très avantageux). En signe d'affirmation de sa liberté individuelle, par exemple.
Et si l'on en vient à le lire, ce merveilleux petit livre, on comprendra pourquoi ici on en fait des kilos.



Jana Černá Pas dans le cul aujourd'hui. Lettre à Egon Bondy. Traduit du tchèque par Barbora Faure. — Lille, La Contre Allée, 2014, 96 pages, 8,5 €
Et aussi
Jana Černá Vie de Milena, de Prague à Vienne. Postface de Jan R. Cerny. - La Contre Allée, 2014, 256 pages, 18 €