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mardi 3 avril 2012

Tentative d'épuisement d'une tête en milieu urbain

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Gabriel Bergounioux est le frère de Pierre, ce qui n'est pas, vous le reconnaîtrez, une bonne raison pour ne pas relever l'existence de ses livres (disons une fois pour toutes qu'il est né en 1954 à Brive). D'autant que le nouvel opus qu'il signe se lit tout seul, vertu suprême, notamment en cette saison de terrasses ensoleillées.

Gabriel Bergounioux ne cherche pas à faire de la littérature, et c'est probablement ce qui rend son livre cash très agréable. Mes nippes, clin d’œil à la Satyre ménippée ainsi qu'à Ménippe de Sinope, le faux cynique phénicien, s'apparente à un carnet de notes à la fois interrogatif et ironique où figurent au gré de plusieurs de ses déplacements pensées, remarques, sensations sur les gens, les objets, le milieu urbain — l'art sculptural de la seconde moitié du XXe siècle nous vaut par exemple quelques interrogations fort perplexes... ; l'art officiel en général auquel l'indifférence "du public rend, selon la mesure qui convient, sa politesse" — dans un coq-à-l'âne encore inexpliquée par les spécialistes du fonctionnement du cerveau.

C'est, à tout prendre, une tentative d'épuisement du train des pensées qui roule et roule sans fin dans nos caboches à la manière du Train zéro de Iouri Bouïba : où vont-elles toutes ces pensées ? que portent-elles ?

En bon linguiste de l'université, Gabriel Bergounioux s'interroge naturellement sur les pensées, leur venue identique à des moments identiques, leur transformation, leur enchaînement et leurs retours. Sans jamais s'appliquer à en expliquer le fonctionnement d'une manière scientifique, soyons bien clair. Citons, pour l'exemple, ces toilettes payantes qui nous font passer à une Asiatique à la démarche hiératique puis par un rebond, de linguiste justement, à l'adjectif impérial induit par l'expression l'Empire du Milieu, puis aux péniches, aux plaques de fonte du matériel urbain, à la misère et au marketing de la "générosité", lequel est associé au management de carrières lyriques (lyrique est ici un bien grand mot). Mystères de la pensée...

Nous nous sommes tous promis de faire un jour le tour de nos crânes à des moments-clés et réguliers — un gimmick d'artiste en herbe, photographique par exemple qui peu ou prou passent tous par la série "lieu identique à une heure identique" un jour ou l'autre. Il n'en reste pas moins que Gabriel Bergounioux apporte à l'exercice une honnêteté qui se révèle jubilatoire et donne à son livre une manière de miroir à notre penser si peu maîtrisable, tellement incongru parfois et pourtant si circulaire et nostalgique.



Gabriel Bergounioux Mes Nippes. — Seyssel, Champ Vallon, 240 pages, 18 €


mercredi 18 janvier 2012

Écrire à Chen Fou...

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En choisissant d'écrire à Chen Fou, lequel Chinois est mort et enterré depuis 1810, le Luxembourgeois Lambert Schlechter se protège et se donne. Il se donne parce qu'il râcle sa vie, descend à l'enfance "anesthésiée", remonte à l'arachnide de son mur, s'épanche doucement en quelque sieste, attend sans impatience l'arrivée du gel et trace en quelques mots des chroniques de ses sensations et de sa pensée. Il se protège car il parle à Chen Fou, Chinois compréhensif et doux, aussi doux que lui.

Il n'est pas toujours facile de suivre les penseurs, parce que souvent on ne comprend pas d'où viennent leurs pensée, je veux dire : pourquoi ils pensent ce qu'ils pensent. La plupart des penseurs m'ennuient & et m'énervent. Je mets un soin particulier à choisir les penseurs avec lesquels je veux bien m'acoquiner. Il faut toujours bien examiner dans quelle posture s'installe celui qui s'apprête à vous soumettre ses pensées. Ce que j'apprécie, c'est quand je discerne, chez un penseur, un mélange égal de fermeté & d'humilité, je n'accepte pas que l'on me fasse la leçon mais je suis content quand on diminue mon ignorance. (...) J'ai feuilleté le recueil des "Pensieri diversi" de Francesco Algarotti et je tombe sur ceci : "Le coeur de l'homme n'est capable que d'une certaine quantité de plaisirs ; l'esprit d'une certaine quantité de connaissances, et pas plus ; comme l'eau qui ne peut dissoudre qu'une certaine dose de sel." C'est une pensée qui me plaît : elle me rend pensif. Au milieu de la mélasse universelle et des angoisses diffuses et omniprésentes, c'est une pensée qui apaise. Je suis d'avis depuis un certain temps qu'il ne faut pas amonceler les pensées. Une par jour suffit.


Relevant le titre des Impressions anodines consignées sans façon de Li Yu, le "vieillard au chapeau de paille au bord du lac", on ne peut guère ne pas songer à un autre penseur délicat et humble, Joël Cornault, qui donne avec ses Notes de Phénix des "Choses ardentes dites paisiblement". Il y a une fraternité des songes et de l'imagination chez ces penseurs de la délicate aventure de vivre.

Le livre parfait pour aborder l'hiver, si vous voulez bien nous en croire.



Lambert Schlechter Lettres à Chen Fou. - L'Escampette, coll. "Proseries", 2011, 119 pages, 14 €