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lundi 25 janvier 2016

Les crayons qui marchent

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Le paysagiste de race n'a rien des élégances du touriste, à le voir, sur la grande- route, sac à dos, le bâton à la main, on dirait un colporteur de la bibliothèque bleue ou de l'imagerie d'Épinal. Mais comme il foule le sol d'un pas libre et vainqueur ! Comme il aspire à pleins poumons les pénétrants arômes de la campagne ! Sa pensée roule de vastes projets et conquiert l'espace avec un élan que calmeront assez vite les premières meurtrissures du combat.
Déjà de longues spirales de fumée révèlent des habitations semées çà et là dans les vergers; bientôt émergent d'un pli du vallon quelques toits pressés autour d'une flèche ardoisée, et à travers de capricieux bouquets d'aunes et de saules luit le ruban argentin d'une petite rivière. C'est le village que notre paysagiste, guidé par son instinct ou par les indications d'un ami sûr, a choisi pour son centre d'opérations. En entrant dans le pays, il va droit à l'unique enseigne qui lui promet un gîte. Il entre résolument à ce Soleil d'or ou à ce Cheval blanc quelconque. I1 y sera mal ; mais il y sera libre ! ! Et la plus piètre auberge, — il le sait par expérience,— est mille fois préférable à la plus confortable hospitalité bourgeoise, à moins que ce ne soit le coeur d'un ami qui vous l'offre, — d'un ami de la veille, bien entendu !





Frédéric Henriet Le paysagiste aux champs : croquis d'après nature. - Paris, A. Faure, 1866. Réédition en cours.

samedi 9 août 2014

Henry Darger et l'Histoire de sa vie

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Toujours sous la marque des Forges de Vulcain, puissante enseigne, a paru dans la traduction d'Anne-Sylvie Homassel, que les lecteurs de l'Alamblog connaissent bien, des pages choisies de la monumentale autobiographie (plus de 5.000 pages) d'Henry Darger (1892-1973), l'un des plus étranges artistes américains du XXe siècle.
Il a fallu attendre sa mort, en 1973, pour découvrir l'oeuvre de ce peintre-écrivain du plus beau "brut" qui vivait reclus dans son appartement de Chicago où il a rédigé un roman-océan (on est loin du fleuve) de... 15 000 pages, In the Realms of the Unreal, et où il a peint des centaines de dessins et tableaux.
Et pour être plus précis, ce sont deux romans qu'il a écrit avant de s'attaquer à son autobiographie en 1958.
Fascinant très vite les artistes contemporains, ses œuvres graphiques ont trouvé rapidement leur place au MoMa et même au musée d'Art moderne de Paris qui devrait lui ouvrir l'année prochaine une salle permanente. C'est dire l'influence de ce nouveau Chaissac, qui tient plutôt d'un Marcel Storr d'ailleurs en terme de , quoique graphiquement il soit assez singulier.
Obnubilé par l'enfance, Darger, qui se voyait en "protecteur des enfants" selon l’épitaphe portée sur sa tombe, laisse naturellement sur ses années de jeunesse des pages extrêmement touchantes et fortes. Sans souci de mise en forme littéraire, son propos qui revient sur les violences faits aux enfants à son époque - et en général - prend des allures de récit pas tout à fait épique mais presque hypnotique, tout juste bousculée par des coqs-à-l'âne savoureux, ou non, et d'ahurissantes échappées anecdotiques bien caractéristiques des artistes "bruts" ou des hôpitaux psychiatriques. Et n'y sont pas pour rien sa fascination pour les tempêtes, orages et autres dérèglements climatiques, les incendies d'usine de balais ou les explosions d'alambic passablement destructrices.
Le curieux fondamental de ce livres est que, au-delà du récit le plus plat qui soit des faits (scolarité, Internement, figure de son père, petits boulots dans les hôpitaux, mésententes diverses et variées, disputes et bagarres), Darger manifeste qu'il peine à paraître normal. Les écoliers jugent incongrus les bruits qu'il fait avec sa bouche, et sa fascination pour le feu ne doit pas être pour les rassurer, d'autant que des accès de violence le prennent de temps à autres.
Tout à fait ailleurs, Darger est un étrange créateur qui appartient à cette classe d'artistes doués pour l'échappée, moins pour la vie sociale, dont les œuvres écrites soulèvent mille interrogations et suggèrent mille envoûtements.

Il y a une chose vraiment très importante que je dois écrire ici et que j'ai oubliée.




Henry Darger L'Histoire de ma vie. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne-Sylvie Homassel. Préf. de Xavier Mauméjean. - Paris, Aux Forges de vulcain, 144 pages, 19 €