La maison PTT nous a fait ce jour un plaisir immense : elle nous a livré, à peu près intact, un service de presse émouvant : les mémoires d’Anthony Cronin, ce Dublinois d’exception dont nous désespérions de lire jamais une ligne en français. Il lui aura fallu près d’un demi-siècle pour paraître en France. Une première tentative de l’introduire parmi nos lectures favorites avait eu lieu en 1994. Mais elle ne risquait pas d’attirer trop vivement l’attention puisqu’elle concernait – et ce n’était pas inutile – un fragment poétique, La Fin du monde moderne (Créaphis), devenu l’objet des soins d’un collectif de traducteur au Centre de traduction de Royaumont. Bref, on ignorait tout dans la langue de Corneille des écrits de ce vaillant avaleur de pintes, – Topoï ! topoï ! me dira-t-on, et j’objecterai Que non ! Que non ! Et vous verrez pourquoi plus bas –, néanmoins poète, romancier, essayiste et mémorialiste, né dans le comté de Wexford en 1928, affublé d’une bibliographie depuis… 1958 pour sa poésie (Poems. – London, Cresset, 1958), et 1964 pour sa prose (The Life of Riley. – London, Secker & Warburg, 1964). Le gout que nous avons développé dans l’hexagone pour l’imparable Flann O’Brien (grâce à l’inaltérable Patrick Reumaux, qui a finement manœuvré depuis trente ans pour nous en faire constater les beautés), aurait dû, sans doute, alerter plus tôt les têtes pesantes, pardon : pensantes de l’édition. Et pour cause, No Laughing Matter: The Life and Times of Flann O’ Brien (London, Grafton, 1989) était de nature à emballer un public de fanatiques. Quant à la non-traduction du récent essai de Cronin consacré à Samuel Beckett : The Last Modernist (London, HarperCollins 1996), elle reste plus encore mystérieuse. Soit. Grâce aux éditions Anatolia et à la traductrice Béatrice Vierne, nous disposons enfin d’une pièce importante de l’œuvre de Cronin : Bel et bien morts (Dead as Doornails. – Dublin, Dolmen, 1976)… trente ans après sa parution. Après tout, hein… Là, l’étonnant avocat a entrepris de retracer la figure d’amis chers, de notables figures de la littérature et de l’art, dont la fréquentation fut tout à la fois un trésor humain et, apparemment, une mine d’anecdotes aussi plaisantes que troublantes. Le poète Patrick Kavanagh (1905-1967), le fabuleux Brian O’Nolan (i. e. Flann O’Brien, 1911-1966) bien sûr, les peintres Robert MacBryde, Ralph Cusack, Robert Colquhoun (1914-1962) et quelques autres figures du Dublin d’après-guerre (l’Américain James Patrick Donleavy, Benedict Kiely, Aidan Higgins, etc.).




« Mais, de toute façon, Dublin à la fin des années 1940 était un endroit étrange et, sous bien des aspects, désolant. Le malaise qui paraissait avoir frappé le monde entier, dans le sillage la guerre (sic), y avait pris des formes bizarres, peut-être parce que la guerre elle-même y avait revêtu une espèce d’affreuse irréalité. »

Dans son extraordinaire musée des souvenirs, Anthony Cronin nous ouvre en effet les portes d’un monde étrange : celui du pub endiablé McDaid’s (Harry Street), celui des Catacombes, son logement bohême très habité. Et dans les fastes immémoriaux de l’incomparable Guinness, reviennent à la mémoire les Dublinoiseries d’O’Brien, et toutes ses incroyables fantaisies d’Olympien de l’ivresse. Imaginez les dingueries les plus folles : vous y êtes.

A la seule réserve que l’annotation du volume est un peu sommaire – on aurait vraiment aimé disposer des références bibliographiques des nombreux ouvrages cités (notamment cette Georgian Literary Scene, ouvrage cardinal de Frank Swinnerton) sans avoir à consulter le site de la British Library), ainsi que celles des rares volumes de George Borrow, William F. Starkie, etc. traduits en français : c’eût été aussi agréable que poli – on va se procurer dare dare Bel et bien morts si l’on s’intéresse un tant soit peu à la littérature irlandaise. Foi d’animal. Slainthe Mhath !

Anthony Cronin, Bel et bien morts. – Paris, Anatolia-Le Rocher, 2006, 312 pages, 19,50 €