L'Alamblog

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lundi 4 mai 2015

Zone à croquants

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Le Croquant indiscret est de retour ! Non plus chez les aristos et les emperlousées du XVIe mais bien parmi les siens les plus malchanceux : dans les zones vraiment mystérieuses de Paris, ces villes sans tour Eiffel ni brasseries de luxe placées entre la ville et la banlieue, entre les haussmannités du bourg et les craquelés d'Aubervilliers, ces XIXe et XXe arrondissements de Paris où les snobs peinent à mettre un pied. Des fois qu'on les détrousse. Mais Jacques Réda et Richard Gotainer y vivent paisibles depuis si longtemps qu'il ne leur viendrait pas l'idée de faire la promo de leur havre situé au beau milieu de ces Huit Quartiers de roture dont va nous parler Henri Calet.
Si les pirates ont calté comme Casque d'or depuis lurette, on n'y voit guère de touriste, hormis pour admirer l'immeuble en couleurs bizarre du haut de la rue de Pixérécourt. Il n'existait pas au temps du reportage que Calet effectuait pour le "Programme parisien" de la radio à l'automne 1952 — on nous en sert ici un bon bout sur CD afin de nous mettre dans l'ambiance — non plus que lors de la rédaction des articles réunis.
Evidemment, tout ça n'est pas gai-gai, même si le Lac Saint-Fargeau, la guinguette de Serette agrémentée d'un lac artificiel fut le plus grand cabaret de France à la fin du XIXe siècle...

On a asséché, comblé le lac factice, rasé Les Montagnes françaises, supprimé L'Île d'amour. A la place de tout cela, il n'y a plus que de hautes bâtisses de briques rouges, pareilles à celles que l'on a édifiées tout autour de la ville. En cherchant, je ne trouvai plus qu'un gros tilleul qui déborde sur la chaussée. C'est ce qui demeure encore du bal le plus élevé de Paris. Où va sautiller maintenant la jeunesse courageuse de Ménilmontant et d'ailleurs ?

Et puis ces rues manquent de grands hommes — pourtant "Cartouche y fréquenta". Pas de hauts faits, pas de bustes qui, comme l'écrivait Francis de Miomandre, survivent aux villes. Juste le souvenir des bals de la place des fêtes, et la Villa des otages de la rue Haxo où furent fusillés les otages de la Commune, avec plus bas, au Père-Lachaise, son pendant, le Mur des fédérés. Quant au gibet de Montfaucon, il n'a pas de plaque. Non plus que la guillotine de la Roquette d'ailleurs. On voudrait nous faire croire que ce sont des quartiers sans grandeur...
Son Paris Guide de 1867 en main, (Alexandre Gastineau ou Charles Monselet scripsit), Calet enquête, furète, comme il sait faire. Il retrouve la trace de sa famille, et sa propre trace : petit on l'a photographié, langes nouées à une grille pour le maintenir, devant une boutique d'écrivain public nommé Henri Calet du côté de Stalingrad. Et c'est ce qui fait tout le charme de ces reportages dans Paris, son intérêt personnel pour son sujet. Son goût de la retrouvaille avec un passé éteint. Alors, si, en effet, ses références sont parfois un peu erronées, ça n'est pas l'essentiel. Le croquant s'immerge et note bien mieux que beaucoup d'historiens.Il semble que la tristesse soit partout. Au même moment, Jacques Audiberti est en reportage dans les "îlots insalubres"* que l'on va finir par abattre. Et Jean-Paul Clébert trouva sa propre zone du côté de la Porte des Lilas. Mais chez Calet, il y a la vie et, toujours, de quoi admirer.
D'ailleurs Curzio Malaparte corrobore. Dans son Journal d'un étranger à paris, il a vécu en 1947 chez son amie Cécile près du canal. Il y a fait des constats identiques :

"Nous sortons sur le quai, passant devant les tristes, les misérables passer de cette ruelle entre le canal et la rue Rouvet. Des femmes en cheveux sont aux fenêtres, respirant l'air saturé de brouillard et l'odeur lente et lourde du canal. Des enfants jouent, assis sur le seuil des taudis. C'est un pan de Naples, mais d'un Naples prises, déjà nordique, avec quelques de belge, de flamand, et ce ciel gris où les arbres, au-delà du canal plongent leurs cimes immobiles, aux feuilles brillantes comme du laiton, sans mouvement, arrêtées, prises dans le ciel brumeux comme une aiguille à piqûres dans un tampon d'ouate.''


Calet lui répond ceci :

En vérité, il faut y être appelé par une sorte de voix secrète, ou bien y être plus ou moins attaché par des racines. Il m' bien semblé reconnaître parfois, dans une de ces rues, cette espèce de brume grisâtre que j'ai bue étant tout petit : c'est mon lait. Ne suis-je pas né officiellement dans le passage Julien-Lacroix?
Et d'ailleurs, ces quartiers ne sont pas si disgraciés que je l'ai dit. Je me suis montré injuste. C'est une question de saison. Oui, il suffit d'un peu de soleil pour transformer, embellir n'importe quelle ruelle, n'importe quelle impasse. Il la diapre instantanément, il l roule, comme on fait un beignet, il l'irise, il la dore, il la mordre, il l'argente, il l'ocre, il la cuit... Il suffit aussi quelquefois d'un sourire, ou d'une chevelure... C'est également une question d'heure. Il est des moments où l'on ne croise que des vieux, des éclopés, des ivrognes ou des paralytiques ; il en est d'autres, au contraire, où chacun de nous porte sans le savoir son auréole sur le derrière de la tête, telle une casquette mal mise. Il s'agit cependant des mêmes gens, dans les mêmes décors.


Faites-vous plaisir, suivez Calet !


Henri Calet Huit Quartiers de roture. (Petit guide des XIXe et XXe arrondissements de Paris). Edition établie, présentée et annotée par Jean-Pierre Baril. — Paris, Le Dilettante, 224 pages, 20 € CD inclus. En librairie le 6 mai.



Et aussi
Curzio Malaparte Journal d'un étranger à paris. Traduit de l'italien par Gabrielle Cabrini. — Paris, La Table ronde, "La Petite Vermillon", 360 pages, 8,70 €
Jacques Audiberti Paris fut. — Paris, Claire Paulhan, 220 pages, Epuisé.

mercredi 13 novembre 2013

Les couvertures du siècle dernier (XXXIII)

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mardi 28 août 2012

Ruines de Paris (billet de saison)

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Tandis que Venise s'enfonce, Paris se ruine, c'est bien connu.

D'ailleurs, depuis que le peintre parisien Hubert Robert (1733-1808) est devenu le spécialiste des vues de ruines, pré-romantique qu'il était, on n'a guère vu de décennie sans son récit des ruines de Paris. Il est vrai que le XIXe siècle ne manqua guère d'occasion de casser des cailloux, de démantibuler la voirie, ou de trouer de la façade.

En cette période de rentrée, de retour au chagrin, il nous a paru utile d'imaginer une ville envahie par les ronces et le lierre, une ville pleine de trous, une cité qui donnerait à ses atours une allure exotique - un exotisme de planète des singes, il est vrai, un peu comme Lélio de Mûval décrit Lille dans son Apocalypse merveilleuse, roman utopique d'un digne amateur de la philosophie politique du XIXe siècle et de ses ressorts idéaux.

L'idée de faire des ruines de la Cité le terrain de jeu d'une imagination facétieuse n'est pas nouvelle, que non. Déjà, Thomas More et son île, Rabelais et quelques autres, passons. Pour notre part, ce sont trois textes qui nous ont paru significatifs car tressant des variations sur un même thème et, par la force de l'inertie, les voici reparus. Ce sont d'Alfred Franklin le charmant récit "historique", de Joseph Méry (in La Littérature est mauvaise fille) et d'Henriot, le dessinateur, des Ruines de Paris à ne plus savoir qu'en faire.

Et si l'on songe aux macchabées qu'elles nous cachent... C'est abyssal.

Et comme on n'en finit pas de se réjouir de la délicieuse histoire future de Paris, il faudrait ajouter les resucées à venir sur le même thème. On ne les compte pas ! Nommons au hasard François Crucy dans L'Aurore (octobre 1905) ou bien Une expédition aux ruines de Paris de Georges Spitzmuller, dans les années 1920. Il y aurait de quoi remplir une bibliothèque de ces écrits, et en particulier des "contes" publiés dans les journaux comme l'Aurore, grands dévorateurs d'écrits plus ou moins originaux, plus ou moins rapetassés sur de l'ancien.

On n'en a jamais fini avec le fil d'Ariane caché dans les décombres, de même que l'on n'en a jamais fini avec Paris, le sous-Paris, le sur-Paris, le non-Paris (allez donc voir cet étrange et réjouissant Paris n'existe pas de Paul-Ernest de Rattier de Susvalon)... et c'est tant mieux.

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Alfred Franklin Les Ruines de Paris en 4908. — Talence, l'Arbre vengeur, coll. "L'Alambic", 111 p., 10 euros


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Henriot Paris en l'an 3000. Préface de votre serviteur. - Paris, Phébus, 2009, 120 p. 20 euros


Ajout du 14 janvier 2014, Laurent Portes vient de mettre en ligne "Paris vu par les utopistes", un très riche billet du blog de Gallica.

samedi 13 mars 2010

Paris en songe

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Jacques Fabien n’est pas le plus fameux des utopistes du XIXe siècle, c’est le moins que l’on puisse dire.

Assez peu fréquenté, son Paris en songe, qui avait manqué une réédition en 2001, reparaît le 17 prochain à l’enseigne des éditions Burozoïque qui se sont fait, grâce leur collection “Le Répertoire des îles”, une spécialité des utopies. Entre autres.

Pour ne rien dévoiler de trop de cette utopie socialiste particulièrement intéressante, annonçons que Jacques Fabien était un notaire des beaux quartiers qui prit en grippe le luxe du Second Empire.
Prenant le contrepied des apothéoses urbanistiques d’Haussmann, il rêva d’une capitale rendue aux petites gens.

Il serait probablement fort attristé de constater comment on chasse aujourd’hui de Paris jusqu’aux classes moyennes. Du songe de Fabien au cauchemar contemporain, il y a loin.

Une belle et bonne utopie méconnue à découvrir à un prix singulièrement modique.


Jacques Fabien Paris en songe. Postface de Jean-Pierre Arthur Bernard, avec neuf collages de Julie Jacob et Fred Chance. — Montrouge, Burozoïque, 2010, 104 pages, 8 euros



Rappel, dans la même collection, ce classique des classiques :

Louis-Sébastien Mercier Paris en l’an 2440, rêve s’il en fut jamais. Édition présentée par Michel Lallement et illustrée par Delphine Dupart. - Montrouge, Burozoïque, 336 pages, 17 euros

jeudi 4 mars 2010

L'homme-singe dégénéré (Filadelf Gorilla)

chiromonkey.jpg.gif J.-L. Faure, Chiromonkey


En 1893 paraissait à l’enseigne des éditions H. Jouve un opus qui semble le fruit des avancées de la science et des sarcasmes d’un citoyen : L’homme-singe dégénéré : notes et impressions d’un singe à travers le monde ancien et moderne (XII-316 p.). Ce n’est pas la moindre des curiosités.

Son auteur, recouvert du masque d’un pseudonyme poilu, philanthrope et musqué, Filadelf Gorilla, est resté anonyme, apparemment.
Malgré nos recherches, nous n’avons trouvé aucun élément permettant d’identifier le scabreux individu. Et s’il a un jour été dénoncé à la notoriété, c’est dans un lieu, une feuille, un livre dont nous n’avons toujours pas connaissance. Nous entendrons avec plaisir toute information qui pourrait nous être communiquée et vous la livrerons sans délai, bien sûr.

Pour l’heure, cette note de lecture issue de La Nouvelle Revue (1893, p. 893) :

Aimable fantaisie de beaucoup d’esprit qui se sert volontiers de la forme humoristique pour faire entendre aux lecteurs des vérités assez dures sur les hommes et les choses du temps présent.

Voilà qui ne nous avance pas beaucoup. Néanmoins, gage de notre intérêt, ces quelques citations pêchées dans l’ouvrage, l’épigraphe tout d’abord qui donne le ton :

Plus le singe monte haut, plus il montre son derrière
proverbe allemand


Satire sans doute, il est des pages frottées d’âneries gratinées qui nous ont tout naturellement fait songer à celles qui feront la gloire de Marinetti :

La mort à la guerre, c’est la mort la plus poétique, la plus belle, la plus souhaitée.
Là, en pleine nature, dans l’air frais, grisés par l’enthousiasme, par les sons des marches et par les clairons, enivrés jusqu’au profond de l’être par l’ardeur de la poudre et de la fumée, pleins d’orgueil et d’amour-propre, fiers de tomber sous les plis du drapeau de la patrie, de cette grande Patrie, qui renferme tout ce qu’il y a pour nous de plus cher au monde, vous recevez en pleine poitrine une balle et sans même un râle vous expirez contents d’avoir servi votre pays, la terre de vos aïeux.


Il est difficile de s’en tenir au premier degré cependant et nous vous livrons, pour vous en faire une idée quelques chapitres choisis qui n’empêcheront personne de penser au Gog de Papini, et aux romans de l’homme-singe, tel le fameux Homme qui devint singe de Magog (éditions cosmopolites, 1930). L’enquête se poursuit…




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