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jeudi 8 juin 2017

Le Paco Rabanne de la Révolution

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Il y a longtemps que ça lui pendait au nez : Eric Hazan vient d'être fessé publiquement.
Parfaitement en phase avec l'ère macroneuse, l'agitateur de librairie vient d'être dévoilé dans un pamphlet impeccable que l'on attendait depuis longtemps : Je sens que ça vient.
Editeur et auteur fils d'éditeur, bon bourgeois assis, Eric Hazan promène depuis une paire de lustres une lippe de penseur "impliqué" jouant au prophète révolutionnaire. C'est en vérité un léger gourou entouré d'un "Comité invisible". C'est confortable, une institution rejouant la grande dramaturgie de la rébellion et de l'indiscipline dans un contexte doucement démocratique. Et à l'intention de qui ? de la moyenne bourgeoisie intellectuelle, largement laminée depuis 1968, inoffensive comme un caniche de concours, inodore, sottement convaincue de l'importance de sa critique radicalement "radicale"...
Le Comité translucide vient mettre les points sur les i avec son petit pamphlet dont le ton très posé mérite des compliments : il est clair, précis et ne donne pas dans l'esbroufe de l'effet de manches. Tout le monde peut comprendre, y compris les apôtres de la Révolution à venir et les hazanophiles, qu'ils soient à turbine ou à ressort. Le Comité translucide ne prend pas non plus les vessies pour des lancers chinoises. Echantillon de cette mise en garde contre cette "littérature pour happy few soucieux de distinction révolutionnaire" sans risque :

Personne parmi eux ne parle plus, bien sûr, de "grand soir" et de "lendemains qui chantent". Mais ce serait néanmoins mal les connaître que de croire pour autant que le "désir de révolution" qui taraudait leurs homologues des générations précédentes ne les ait pas saisis à leur tour, encore que là aussi on préfère parler d'"émancipation" — à la connotation plus individualiste et surtout moins violente voir non— ouvrant ainsi la voie à une nouvelle vague d'enchanteurs diplômés susceptibles, sinon de combler ce désir, du moins de l'apaiser à l'aide de fictions plus ou moins savantes dont le trait commun est la cocasserie, laquelle est redoublée par l'esprit de sérieux qui imprègne les auteurs.
C'est à un premier échantillon — d'autre suivront — de ce pensée qui se pense subversive qu'est consacrée la série en trois volets qui suit, rédigée sous l'égide d'une comité auto-baptisé "translucide", faute d'un autre nom, pour faire rimer invisibilité et lucidité.


Au fond, outre l'erreur d'appréciation sur la situation présente d'Hazan et consorts, le Comité translucide dénonce une mystification moins inconséquente qu'il n'y paraît.
En mettant à bas les arguments lénifiants d'Hazan et de son Comité aux emballements pré-pubères - voir l'édifiant entretien d'Alternative libertaire d'octobre 2013 où Hazan revêt la redingote du meneur d'hommes -, c'est une saine leçon qu'apportent les anonymes publiés par la maison Delga, vieux bastion communiste il est vrai.
Nous vous laissons désormais découvrir le détail de l'argumentation (3 €, vous n'allez pas vous ruiner.)
Nous nous garderons de l'oublier : Eric Hazan est le Paco Rabanne de la Révolution.
Il devrait y songer : la prochaine étape, c'est l'entartage.




Comité translucide Je sens que ça vient. — Paris, La Phasique éditions (éd. Delga, 38 rue Dunois, 75013 Paris), 2017, 24 pages, 3 €

samedi 13 mai 2017

Petite bibliographie lacunaire de la collection "Jaune Soufre"

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Provoquée par la réédition à l'enseigne des éditions Héros-Limite du Livret de service de Max Frisch (1), la curiosité nous a poussé à jeter un oeil à la collection "Jaune Soufre" créée en 1976 par l'éditrice suisse Bertil Galland)

La collectionne Jaune soufre
a institué en Suisse
une tribune libre de langue française
où sont débattues
les affaires du temps.

C'est-à-dire qu'il y fut question d'y pamphléter tranquillement.
La maquette de couverture était due à Etienne Delessert.

Catalogue de la collection

Jean Dumur Salut journaliste. Lettre ouverte sur la presse en Suisse romande. — Vevey, B. Galland, 1976, 153 p. Collection jaune soufre (n° 1).

Maurice Chappaz Les Maquereaux des cimes blanches. — Vevey, B. Galland, 1976, 68 p. Collection jaune soufre (n° 2).

Alain Charpillon Le Jura irlandisé. Le drame du Jaru méridional. Traduction allemande par D. Balmer. — Vevey, B. Galland, collection Jaune Soufre (n° 3).

Jean-Pierre Vouga De la fosse aux ours à la fosse aux lions. — Vevey, B. Galland, 1976, 110 p. Collection jaune soufre (n° 4).

Max Frisch Livret de service, trad. de l'allemand par Alexandre Voisard. — Vevey, B. Galland, 1977, 115 p. Collection jaune soufre (n° 5).

Charles Bourgeois Maman, qu'est-ce qu'il a l e monsieur ? Un invalide rompt le silence. — Collection jaune soufre (n° 6).

Yves Velan Contre-pouvoir. Lettre au groupe d'Olten. — Vevey, B. Galland, 1978, 52 p. Collection jaune soufre (n°7).




Max Frisch Livret de service, trad. de l'allemand par Alexandre Voisard. — Héros-Limite, 2013, 128 pages, 10 €

mardi 24 mai 2016

Fortunat Mesuré (pas tant que ça)

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Alors que le Préfet maritime met la dernière main à un long, long, long article promis à La Revue des Revues au sujet des "Revues uninominales" (ou "revues d'un seul", "revues personnelles", "one-manned journal" chez nos amis britanniques, etc.), il apparaît que la documentation largement pléthorique ne trouvera pas toute sa place dans la version imprimée de l'article. Il vous en livrera donc des bouts quand ça lui prendra.

Pour commencer, voici ce que Fortunat Mesuré, personnage encore mal éclairé du XIXe siècle (et qui faisait si bien mentir son patronyme entre parenthèse), précisait en épigraphe de son Hic Haec Hoc, Cancans de l’an 40 (1840) :

« J’ai vu les fous, les sots, les méchans de mon temps, et j’ai publié ce PETIT LIVRE. « Des douches, des sifflets, des étrivières. »


Et Mesuré d’engager le combat dès son premier éditorial :

« OR, EN L’AN QUARANTE :
« Tout est petit, grelu, niais, misérable, odieux ; les hommes et les choses sont de la hauteur d'un sifflet.
« En haut, au milieu, en bas, on ment, on radote, on déraisonne, on fait avec délices sottises, lâchetés, bassesses, comme par ambition des étrivières.
« Nos chefs-d'œuvre littéraires naissent en feuilletons et meurent en cornets ;
« Marco Saint-Hilaire écrit l'épopée de l'Empire en style d'almanach, et mérite la couronne académique de vingt-cinq mille abonnés au Siècle ;
« Le théâtre fait pitié au lieu de faire rire, corrompt au lieu de corriger, épouvante au lieu d'émouvoir ;
« Les hommes sont chemisiers et les femmes tricoteuses de romans humanitaires ;
« Les bourgeois portent moustaches et les traineurs de sabre gilets de flanelle ;
« Les reines du boudoir laissent l'amour aux blanchisseuses et la pudeur aux vivandières ;
« Les demoiselles vont à la barrière du Combat et aux représentations de Carter, en se moquant de leurs grand'mères, qui se contentaient du spectacle des puces travailleuses ;
« Les filles d'Opéra dédaignent les princes pour le bon motif ;
« On fait, à la barbe des grands citoyens, cent mille francs de rente aux danseuses, aux chanteuses et aux joueurs de flûte ;
« Les lions du Jokei-Club se déguisent au carnaval en rats d'égoût ;
« Les plus chevaleresques vident des questions de soufflets en Cour d'assises ;
« Les gens du peuple font de la logique et du drame de cabaret à coups de couteau ;
« Les garçons perruquiers se tuent bravement comme des Catons ;
« Dantan mérite bien de la postérité, en coulant nos grands hommes en plâtre, pour en faire un musée de grotesques ;
« Nos hommes d'état sont moitié Crispins, moitié Verrès ;
« Les lois se fabriquent, au Palais-Bourbon, à l'aide d'une machine a vapeur, de la force de 400… avocats ;
« A la chambre des Pairs, la France est, nouvelle Suzanne, exposée aux regards d'un sérail de vieillards ;
« Les imbéciles ont de la gloire et les coquins de la puissance ;
« Gribouille et Robert-Macaire, Thersite et Vidocq, maître Aliboron et Erostrate, Salmonée et Titi-le-Talocheur, s'étonnent de n'être point : le premier, ministre de la marine ; le second, ministre des finances ; le troisième, ministre de la guerre ; le quatrième, ministre du commerce ; le cinquième, ministre de l'instruction publique ; le sixième, ministre des beaux-arts ; le septième, ministre des cultes ; le huitième, ministre des affaires étrangères et président du conseil ; « Tous, de n'être point rois de France et de Navarre ! ! !
« Marat porte des gants blancs, et Brutus chante des romances plaintives dans les salons ;
« Les apprentis-huissiers se posent en Lovelaces et les fils de concierges en athées ;
« Le télégraphe domine sur nos temples le signe de la croix de vingt coudées ;
« Les sceptiques et les esprits forts croient à la présence réelle dans un écu de cent sous ;
« Enfin la vertu est passée de mode, et le mot DIEU n'est plus même trouvé une rime assez RICHE par les poètes !!!! etc., etc., etc., etc.
« Qui pense cela ? tout le monde ! Qui le dit ? personne !
« Donc ce petit livre et ceux qui le suivront. »

Plus tard encore, dans la troisième livraison de sa publication, il ajoutait, bravache :

« Je savais bien que l'époque était lâche, affligée d'une surdité compacte et d'une ophtalmie de taupe ; mais j'ignorais qu'il fût possible de rencontrer des gens capables de se fâcher qu'on eût des yeux, des oreilles et du cœur pour eux. Dieu merci ma candeur est instruite sur ce point, depuis que j'ai publié les deux premières livraisons de ce pamphlet. Tous les eunuques, muets tremblans du sérail, où les tyrannies stupides et ínsolentes se vautrent, sous leurs yeux, dans les infamies du bon plaisir , sont scandalisés et s'irritent de ma virilité. Mes amis eux-mêmes, pleutres vertueux qu’ils sont, passent, après m’avoir lu, un foulard sur leur front en sueur ; essaient de mettre en repos leur âme qui a la chair de poule, et se plaignent, la tête penchée sur l’épaule droite ou gauche, que je suis, à rencontre des hommes et des choses du jour, trop incivil, trop rude, trop brutal, c'est-à-dire trop juste. J’empale en riant, j’ensanglante mon épigramme, mon calembourg tue raide. »


Mon calembourg tue raide ! N'est-elle pas formidable, celle-là ?



P. S. Au sujet de Fortunat Mesuré, Figaro du 23 septembre 1859 rappelle cette anecdote :

A propos de Bourrienne, cet ancien secrétaire intime de Napoléon, un peu ingrat, il a eu, lui aussi, son "teinturier" pour écrire ses dix volumes de Mémoires.
L'homme qui l'aidait était un écrivain très spirituel de la presse légitimiste, c'est-à-dire M. Maxime de Villemarest. II est mort en 1848 (1).
M. Maxime de Villemarest avait été, dans les derniers temps, attaché au journal la France avec MM. Lubis et Théodore Anne. Il avait aussi travaillé au Brid'Oison et à la Mode.
Un de ses collaborateurs, M. Fortunat Mesuré avait fondé le LUNDI, journal des marchands de vins.
M. Maxime de Villemarest, qui connaissait la matière, lui disait
- Mon cher ami, j'en suis fâché pour vous, mais ce journal ne réussira pas.
- Pourquoi donc ?
- A cause du titre.
- Le Lundi, cela est pourtant neuf.
- Oui, mais ça n'a pas de saveur. Il aurait fallu l'intituler le "Pochard", et tout le monde aurait voulu le boire.


(1) En réalité 1852 (note du Préfet maritime).

dimanche 14 décembre 2014

Les pamphlets graphiques de Lucien Laforge

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Dessinateur du premier Canard enchaîné, celui qui avait encore aux pieds les boues de tranchées, Lucien Laforge (1889-1952) n'avait pas le caractère doux de la bergère. C'était à tout prendre un caractère qui, à l'instar de Jossot (récemment réédité par Finitude), trancha sa voie sans dévier. Un insoumis, un irréductible, un raide dont un roman graphique, si l'on peut dire, et une charge contre les profiteurs de guerre, c'est-à-dire deux pamphlets, viennent de paraître à l'enseigne de Prairial.

Au sortir de la guerre, en 1922, une fois les affaires d'Anastasie taries, les éditions Clarté publiaient Le Film 1914, une anthologie de dessins de presse dont Paul Vaillant-Couturier fait l'éloge dans l'''Humanité'' du 27 février 1992 (on vous laisse découvrir le détail). Soulignons seulement ceci :

La bourgeoisie française redoute l'esprit, la vigueur de pensée, comme la peste.
Si elle avait de grands satiriques de crayons ou de plume pour le défendre, elle les étoufferait, leur rognerait les ongles, leur limerait les dents. Elle est une classe installée au pouvoir et qui présent s'y décomposer confortablement.
Cham, Gavarni, Daumier, Gill qui la servirent du temps qu'elle était dans l'opposition, ne la défendirent pas sans l'égratigner, et le souvenir lui en cuit encore.
***
Je viens de parcourir l'album de Lucien Laforge, Le "Film 1914".
On sort de là comme étourdi, comme assommé.
C'est un réquisitoire massif, impitoyable, contre la guerre, ses causes et ses suites.
(...) Dans cet album, Lucien Laforge passe la polémique. Il atteint à l'oeuvre d'art du grand pamphlétaire.

Qu'ajouter ? Que ses danseurs mondains et leurs mondaines chaloupant, ses curés de l'arrière prêchant et ses bons pères prenant leur jaune au "café du com" sont bons à battre ? Les légendes inspirées par leur penser sont assassines sous la plume de Laforge. Ce dernier souligne admirablement la bêtise de leurs propos en ôtant quelque lettre de leurs tirades, ce b de Boche en particulier, et il martèle la "comerie" générale en s'appuyant sur des dessins répétitifs stigmatisant les foules à front de bête, les bourgeois ou les mercanti assis dans leur cynisme satisfait et leur bêtise crasse. Un régal d'esprit, Vaillant-Couturier avait raison.

Le Fim 1914 est à rapprocher des contestations de Jossot et de Masereel, même si Laforgee se rapprocherait graphiquement moins de ces deux derniers que de Félix Vallotton. Le trait de Laforge est très souple et efficace en effet, tandis que son propos fait immédiatement songer à celui d'Aurèle Patorni contondant les planqués au point que la réédition de Ronge-Maille vainqueur, recueil d'aphorismes rats, si l'on peut dire, de Lucien Descaves, mis en image par Laforge, évoque irrésistiblement les Notes d'un embusqué de Patorni (Mille et une nuits, 2013).

Là, le dessinateur s'autorise tout lorsqu'il s'agit d'illustrer le pire cauchemar du poilu, le rat — et par métaphore les profiteurs de guerre —, jusqu'au monstrueux tableau d'un groupe de ces bestiaux fouaillant le ventre d'un poilu à terre...

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Un mot encore de la maison Prairial qui revendique de sa marque fleurie tout l'utopique émanant du calendrier républicain dont Fabre d'Eglantine a établi la table. Si on en croit ces deux productions, parions que le programme rencontrera ici quelques échos... :

c’est le 1er prairial an III que le peuple parisien se soulève pour reprendre un pouvoir qu’on lui a volé. Semblablement nous voulons que Prairial, la maison d’édition, soit celle des délirants, des révoltés et des prophètes.



Lucien Laforge Le Film 1914. — Paris, Prairial, 62 pages, 16 €
Lucien Descaves et Lucien Laforge Ronge-maille vainqueur. — Paris, Prairial, 48 pages, 14 €

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samedi 20 septembre 2014

Lyon, proie des mercantis

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Lyon en proie aux mercantis

Un Russe, régisseur des théâtres du feu czar, vint, en 1912, de Saint-Pétersbourg à Lyon pour mettre en scène Boris Gondonnow. Avant de reprendre le train, il dit à quelques gones qu'il avait connus au restaurant :
— Dans votre ville, il n'y a pas de place pour les oisifs.
Ce maître de ballet voyait juste et comptait bien et cela ne doit point surprendre car, au contraire de ce que pense de Beaumarchais, c'est peut-être parmi les danseurs que l'on trouve les plus habiles calculateurs.
Lyon n'invite point au farniente. Les maisons massives et sévères, qu'elle accroche à ses deux collines, ne montrent point les riantes façades qui, partout ailleurs, pareraient ces faubourgs suspendus ; ce sont, sous le ciel plombé, sous la pluie sans fin et sous les brouillards malsains, autant de visages durs et fermés. Tout est commerce, travail, calcul, économie et rien ne se passe, là-bas, ni en discours ni en chansons — pas même les émeutes ! La canuts « montaient » leurs barricades comme des métiers Jacquard et ils façonnaient la liberté comme on tisse une pièce de soie.
Le Lyonnais naît marchand. Lyon demeure une colonie milanaise et ses plus aventureux enfants gardent toujours, dans leurs entreprises les plus risquées, le placide entregent des Sforza. C'est une ville où les poètes ont sans cesse vendu leurs vers, où les cabarets sont tout faits de recoins propres à la discussion des affaires et au paiement des commissions, où les curés savent les dates des inventaires. les commis-voyageurs sont estimés en raison inverse de leur éloquence, où les journaux impriment les mercuriales aux places d'honneur.
Qu'est devenue cette capitale du négoce au milieu de la crise présente ? Comment a-t-elle subi la « vague de mercantilisme » que nous devons aux méthodes économiques de ces ministres dont nul ne déplore la disparition ? Ceux qui croyaient connaître Lyon, doivent convenir que bien des choses ont changé — et, non pour le mieux.



Le nouveau riche qui pullule partout en France, grouille à Lyon d'une manière surprenante. Le culte des affaires y a. pris un caractère de fureur sacrée. Et nulle part, on ne voit aussi clair dans les manœuvres des mercantis qu'en ce pays de brumes et d'ombre. Tout se passe au vu et au su de tout le monde ; les fortunes scandaleuses » n'ont l'air de scandaliser personne. On entend d'austères bourgeois lyonnais vanter, d'un ton presque cynique, l'astuce de tel négociant notoire et honoré, qui fournissait l'Allemagne de soies destinées à la confection des gargousses à poudre, tandis que ses fils mouraient sur les champs de carnage ! Le rigorisme local a disparu ; les gains fusent tout. Les enrichis parlent avec jovialité de leurs condamnations, qu'ils considèrent comme des encouragements à persévérer et que, d'ailleurs, ils ont raison de juger telles. Certains petits fonctionnaires « facilitent » les transactions et j'en sais qui, à ce petit jeu, gagnent cent mille francs par mois. Un scandale récent a provoqué l'arrestation d'un spéculateur qui, achetant des salaisons en stocks aux intendants militaires, a gagné trente millions en quelques mois. On rit de sa mésaventure et l'on, ne cache point qu'on admire son savoir-faire. Une presse locale soucieuse de ne point s'aliéner les puissances du jour se tait ; et il fallut l'intervention récente d'un journal parisien, pour obtenir l'arrestation et la condamnation d'un fripon convaincu d'avoir, en 1918, introduit des obus défectueux dans un lot de munitions destiné aux armées.



Je suis Lyonnais. Je sais qu'en d'autres temps, ces choses eussent soulevé l'unanime réprobation de mes compatriotes. On était, alors, fort sourcilleux, dans mon pays, sur le chapitre de la probité commerciale. Je pense que cette antique vertu du « soyeux » - Il n'en a guère d'autres ! — n'a point disparu tout à fait. Mais je crois aussi que l'afflux de certains aubains est pour beaucoup dans cette modification du caractère local, La réussite de ces mercantis ne pouvait manquer de tenter un peuple commerçant et qui ne craint rien au monde tant que d'être « roulé ». Et ces succès ont donné de l'audace aux timides. On l'a bien vu quand le maire Edouard Herriot fut accusé par des monopoleurs, dont les offices municipaux de ravitaillement gênaient les manigances. On vient de le voir encore dans les campagnes menées contre le socialiste Cuminal qui créa une coopérative alimentaire, considérée, à juste titre, comme le modèle du genre.
Il faut d'ailleurs considérer que tout cela aura bientôt une fin. Ce serait, comme a dit le poète, une erreur de croire que ces choses finiront par des chants et des apothéoses. La vieille et rude honnêteté lyonnaise reprendra le dessus et, de même que Lyon vit naître les premiers mouvements révolutionnaires purement ouvriers, on apprendra quelque jour que les fils des « Voraces » de la Croix-Rousse auront, les premiers accroché des mercantis aux lanternes de la « Grand' Côte » et du « Gourguillon ».


Henri Béraud

Floréal, n° 12, 24 avril 1920, p. 273.



Illustration par Marix (1920).

samedi 9 novembre 2013

L'inconnu du XIIe (1931)

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Appel aux plus érudits des Alamblogonautes : qui est donc l'auteur de cet Errata folliculaire et masqué ? Et où trouver des exemplaries ?


L'inconnu du XIIe
Du 9 mai 1869 au 27 novembre 1872, des placards anonymes, collés sur les affiches officielles, ou accrochés à la grille du moulin, ou voletant au bord des chemins, mirent en émoi, comme on dit, les paisibles habitants de Milon-la- Chapelle, près de Chevreuse. C'est une vieille et vilaine histoire que M. Étienne Le Gril, vient de conter et de résoudre, pour les amateurs de romans policiers. Pourquoi notre confrère n'utiliserait-il pas son ingéniosité native à éclaircir le mystère d'Errata ?
Errata est un opuscule de seize pages que beaucoup d'hommes de lettres reçoivent chaque mois, et pour rien. Le premier numéro était consacré au Robert d'André Gide, qu'oit y maltraitait fort. Sur quoi l'un de nos confrères conseilla à M. André Gide de prouver sa bonne humeur en s'abonnant à Errata. M. André Gide ne de mandait pas mieux, sans doute. Mais comment faire ? Errata ne donne point soit adresse ; ni les noms dit rédacteur, du gérant, du papetier.
L'enveloppe reçue par les Treize portait le timbre de la gare de Lyon ; la mienne, affranchie correctement à o fr. 15, celui du bureau 57, rue de Dijon. Ainsi, et c'est tout ce qu'on en sait, Errata part du Xlle arrondissement qui, soit dit sans vouloir humilier personne, n'est pas le plus littéraire de Paris. Outre le P.-L.-M. et l'Entrepôt de Bercy, on y voit les hôpitaux Trousseau, Saint-Antoine et des Quinze-Vingts, la manufacture des Tabacs, un asile de vieillards, et le cimetière de Picpus. Quelle indication tirer de là ?
L'aviateur de lettres, le chevalier masqué de la grammaire française qui s'offre ce coûteux divertissement, fonce, cette fois-ci, contre M. Pierre Benoit, et son Déjeuner de Sousceyrac, en quoi il montre que, gourmet en beau langage, il ne connaît rien aux foies de canards et aux civets de lièvre bien crémeux ; car la seule description du déjeuner à Sousceyrac, fondante et parfumée, l'eût rendu indulgent; non moins que la description des routes en lacets, au pays de Sépala. L'anonyme d'Errata doit être dyspeptique, et n'aimer point l'auto.
Après un romancier de gauche, il s'en prend à lm romancier de droite. Il épluche les articles de Monsieur des Grieux, où l'adverbe "désolamment" et le verbe "actualiser" soulèvent sa juste indignation, et surprennent bien de la part de M. Zamacoïs. Mais il corrige aussitôt après Pierre Dominique. Voilà un homme difficile à repérer.
Il a résolu le problème du droit de réponse ; et ses arguments sont sans répliques, du fait qu'ils sont sans adresse. La critique par T. S. F. est moins dangereuse, car les textes restent aux archives, et l'on connaît les postes émetteurs. Voilà donc un petit jeu assez divertissant, un mystère qui pique. Mais il ne faudrait pas le prolonger trop longtemps. Il n'y a que Voltaire à qui l'on a pardonné l'anonymat. Parce que le style de Voltaire le démasquait assez vite.

Robert Kemp.

Les Nouvelles littéraires, samedi 23 mai 1931.

NB "Errata" fut aussi le titre d'une rubrique rédigée par Roger Dévigne dans les Nouvelles littéraires au cours des années 1920.

mardi 5 mars 2013

Entièrement négatif

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2. ce livre est entièrement négatif. Que ceux qui aiment les pensées positives ne l'ouvrent pas.




Jean-François Revel La Cabale des dévots. - Paris, J.-J. Pauvert, 1965, "Libertés", n° 17, page 32.

dimanche 20 janvier 2013

Bibliographie lacunaire de la revue l'Assommoir

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Entre mars 1978 et le troisième trimestre 1985 parut la revue L’Assommoir, dont nous parlions un tout petit peu il n'y a pas si longtemps.
Elle fut fondée à Paris par Roger Langlais et Bernard Pécheur, anciens membres des collectifs « Spartacus » (1961-1963) et de « Pour une critique révolutionnaire » (1968-1972).

Sept numéros ont donc paru entre 1978 et 1985 :
1. La France stalinienne (mars 1978), 104 pages.
2. Le Futur accompli (octobre 1978), 112 pages.
3. Des progrès de l’action directe (avril 1979), 96 pages.
4. Considérations sur l’état actuel de la Pologne (janvier 1981).
5. La Nuit de la métamorphose (mai 1982).
6. Un millésime révélateur. Rebuts et immondices déversés sur George Orwell et « 1984 » (décembre 1984).
7. Les Habits neufs de la pensée. Nécrose des idéologies et métastases de la modernité (juillet 1985).

Les deux premiers numéros ont paru aux Éditions Plasma.
Parmi les collaborateurs occasionnels de la revue, il faut compter Gérard Herz et Jaime Semprun. Les numéros ont été dirigés par Roger Langlais (1 à 5) et Bernard Pécheur (6 et 7).

Les Éditions de l’Assommoir ont fait paraître en sus un pamphlet antinucléaire, La Nucléarisation du monde (mars 1980).


vendredi 2 mars 2012

Que d'art ! que d'art ! (1896)

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Akseli Gallen-Kallela, Démasquée, 1888, huile sur toile, 65,5 x 54,5 cm, Ateneum Art Museum-Finnish National Gallery.


Que d'art ! que d'art !


La quantité de Français, nés malins, qui ne peuvent pas faire autrement que d'être grands poètes, grands peintres, grands musiciens, grands statuaires ou grands dentistes, au choix et sans préférence, est telle que Paris en devient inhabitable. On n'y rencontre plus que des génies. Seuls les simples gens d'esprit disparaissent. Quant au talent, c'est toujours la même dose. Très rare. Mais les génies, oh ! comme ils surabondent ! Nous vivons en des temps de vocations effroyables. Que d'art ! Que d'art !...
C'est à ce point, je crois, que si, dans une famille honorable, un enfant s'avisait de témoigner d'un goût décidé pour le commerce, l'agriculture ou la douce colonisation, d'affreux soupçons viendraient au père sur l'origine du monstre... Car, du sang latin, il ne peut sortir que des artistes! Cet enfant, qui n'est pas comme tous ceux de sa race, doué par toutes les Muses, ne saurait être qu'un produit du nouveau monde.
Il y a même là un effet nouveau pour le théâtre que Sarcey m'accuse de rêver.
Voici — vous me permettez — comme je l'imagine :
Le père. — Approche, mon garçon. Tu es majeur, donc la nature a parlé en toi. Prends ces brosses et cette palette, et fais-moi un Rubens ! J'attends.
Le fils. — Je ne sais pas.
Le père. — Alors saisis cet ébauchoir, et dans cette motte de terre glaise, égale, sous mes yeux, Michel-Ange.
Le fils. — Je ne peux pas.
Le père. — Voici un dictionnaire de rimes. C'est celui de Rothschild lui-même. Double ou dégote Victor Hugo en ma présence.
Le fils. — Ce serait avec plaisir, mais !...
Le père. — Tu vois dans ma main tremblante un os de mouton. Sache t'en emparer et arrache-moi une dent, sans douleur, à moi-même. Je me sacrifie.
Le fils. — Mais, papa !...
Le père. — Minute. Tu m'appelles ton père. Le suis-je ? Cela dépend de. ta vocation. Latin, né d'une Latine, quelle est-elle, ta vocation ?
Le fils. — Je voudrais gagner trois millions dans les suifs ! ! !...
Le père. — Et tu te dis mon fils ! Arrière, tu n'es même pas Français ! Tes onze frères sont plus ou moins de l'Institut, de l'Académie, ou au moins du Chat Noir. Pas un qui ne touche de l'aquarelle, ne rende les "Lanciers" sur le piano et n'ait publié quelques stridenees lyriques chez Lemerre. Tes huit soeurs gazouillent comme l'oiseau même et enterrent la Malibran tous les jours. Tes cousins pincent de tout et; parmi nos connaissances et amis, je ne sache personne qui n'ait droit, soit sur la flûte, soit sur le tambour, au titre de « cher maître ». Le moins doué est photographe ! Tu n'es donc pas des miens. Tu viens d'Amérique. Retournes-y, bourgeois !
Et il le chasse. Aux actes suivants, le jeune homme, déshonneur de sa race, car il n'est pas artiste, fait graduellement, dans les suifs rêvés, une fortune énorme, devers Chicago ou Cincinnati. Puis il revient s'éprendre de la fille d'un tourneur de cannes d'art. Il est même aimé de cette vierge, porcelainiste éminente, qui ne peut pas voir une assiette blanche sans y déposer des fleurs peintes. Malgré les différences de position, car le tourneur est pauvre et tourne en vain, il risque sa demande : — Un épicier dans ma famille," jamais ! s'écrie l'artiste en cannes.
Et il flanque le jeune millionnaire à la porte (de droite), tandis que, par celle de gauche, il introduit un statuaire n'ayant pas mangé depuis huit jours, et par conséquent Français, qui est le gendre de son choix.
Le désespoir du jeune millionnaire devient immense. Retourner en Amérique, pourquoi faire ? Il y a réalisé son rêve de suif. D'ailleurs il aime la France, car, quoique dépourvu de génie artistique, il y est né... Il voudrait rester à Paris, quand cela ne serait que pour consommer ces produits d'art que tous multiplient et qu'aucun n'achète. Il y restera. Sa résolution est prise. Il deviendra artiste comme les autres, ses compatriotes, et il aura la jeune fille !
Il envoie donc sa fortune à la Société Taylor, pour aider à l'extension des salons annuels. Puis il grimpe dans une mansarde et il se met à faire des tableaux en cheveux — avec les siens ! Il sera chauve, mais il aura de la gloire. Le genre est peu exploité. Il y excelle. Le voilà « cher maître », comme nous tous.
Alors le père pardonne ! Le tourneur s'apaise. La porcelainiste pleure, on s'épouse, et la France bénit le seul artiste qu'elle n'eût pas encore.
Quant au statuaire, pour avoir voulu renoncer à la sculpture, il est arrêté, condamné à mort et guillotiné. Car il faut aussi des exemples.
Telle est la pièce, ou du moins, telle serait-elle si Sarcey m'en laissait faire. Mais je le connais, au premier abord, il jugera la donnée exagérée. Qu'il se paie un second abord et il en admirera la vérité magnifique. Cependant la scène ne peut se passer qu'à Paris, soit dans une ville où l'on n'oserait pas ne pas être un grand artiste de peur d'être ridicule, et où le manque de génie fait remarquer.
Me demander s'il y a un Desgenais dans l'oeuvre, c'est me demander si je sais mon métier. Il y en a un. Ce personnage, que j'ai fait aussi grinchu qu'il est permis de l'exiger de ma nature souriante, est surtout insupportable en ceci qu'il veut savoir tout le temps ce qu'on entend en France par l'expression : une vocation contrariée.
— Qu'est-ce que c'est que ça, s'écrie-t-il, une vocation contrariée, chez un peuple où tout peint, où tout rime, où tout sculpte et où tout bémolise ? D'où vient cette absurde légende des parents de province, qui couperaient les vivres à l'héritier s'enfuyant à Paris pour être grand homme ? J'offre un lapin de neige aux yeux de rubis à celui qui me montrera un jeune Français ayant voulu graisser la toile retentissante et dont le père ne se soit pas ruiné pour satisfaire à cette vocation. Dans le budget de toute famille il y a une somme réservée à la publication du premier tome de vers par lequel tout cocquebin débute dans la vie. On ne se marie plus sans avoir exposé !
— Eh bien ! continue mon mauvais singe de Desgenais, je me dresse et je dis à la France, ma patrie : Tu as trop de génie, il faut te saigner. Tous tes murs sont peints. Tout ton papier est usé. Tu n'as plus de terre glaise, sorte d'argile impure. De toutes tes fenêtres ruisselle une mélodie et celui qui voudrait une minute de silence ne la trouverait pas dans tout le territoire. Il est donc temps d'aviser. Je propose un ministère de Découragement artistique.
— Décourageons à tour de bras ! Fondons des concours de renoncement au génie. Donnons des primes à ceux qui jureront de jouir de l'art sans en faire. Décorons de la Légion d'honneur, pour services exceptionnels, ceux qui brûleront leurs oeuvres complètes en place publique. Distribuons des préfectures aux braves qui, bondissants, passeront à travers leurs toiles et retomberont à cheval, ou qui, ajustant des tubes à leurs statues, en feront des fontaines jaillissantes. Et que tout citoyen convaincu de musique personnelle soit attaché à un piano éternel et marchant toujours. Car il est inhumain, terrifiant et grotesque que, sur quarante millions d'habitants, un peuple compte quarante millions d'artistes, tous doués comme père et mère, et ne pouvant ni manger, ni boire, ni démanger, ni déboire, sans que ce soit l'art qui entre en eux - ou qui en sorte.
Entre ces quarante millions de vocations on doit compter quelques erreurs de la nature — ou de l'éducation. Il y a, je l'espère, des méprises, des confusions, des emballements attendris, et si Dieu protège la France, ce n'est pas pour qu'à la prochaine guerre les canons de Krupp jonchent le sol de cent mille Raphaels, Mozarts, Jean Goujons, Racines mêlés à cent mille Molières, Beetho- vens, Michel-Anges et Shakespeares confondus, tous de la garde nationale !...
— Car enfin, ajoute Desgenais, dans les arts, outre le don, il y a le métier, et c'est à lui que ça commence. Le métier, c'est le chiendent. Et alors il faut travailler. Et ça, c'est horrible.

Emile Bergerat


Les Annales politiques et littéraires, 21 mars 1897.

lundi 28 novembre 2011

Bientôt, Roorda se fâche...

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En librairie le 11 janvier 2012.






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