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mardi 13 juin 2017

Syphilis m'était contée

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Mikhaïl Elizarov n'est jamais aussi bon que lorsqu'il est court. Ce prosateur est fait pour la novella et pour la nouvelle. Les Ongles (Safran, 2014) l'avaient déjà prouvé et son recueil intitulé en russe "Dix-sept ans de pause cigarette", Syphilis en français, redouble la démonstration.
Sans dévoiler les dispositifs qu'imagine Elizarov, on ne peut éviter de signaler que ce garçon manifeste un certain trouble dès lors qu'il est question du corps. Le monde d'Elizarov subit des torsions aussitôt que la matière humaine intervient, se développe, s'use ou se transforme. Et il semble que chez Elizarov, elle se transforme beaucoup. Et souvent.
Caractéristique d'un fantastique du quotidien, à peine teinté, parfois, d'un peu de mysticisme, de diablerie et d'un baroque tempéré, on retrouve dans ces récits le petit dérèglement qui fait les bonnes nouvelles.
Pas pour tout le monde, naturellement.
Entre une lettre de Jésus-Christ, franchement lassé, les charmes de la vie sylvestre, l'oreille de Van Gogh et les tours de magie de Belashev, il est impossible de nier les audaces du fictionneur Elizarov, héritier gothique de Boulgakov.

Par exemple, Belashev gonflait du doigt des ballons ; il était capable de réduire jusqu'à des tailles invraisemblablement minuscules diverses parties du corps humain ; de s'effacer de la main le visage à la place duquel le spectateur ne voyait plus que du vide... Conscrit dans une brigade d'agitation & propagande de l'armée, il périt près de Koursk. Pendant une attaque aérienne, il avait trouvé refuge dans un tank et brûlé avec lui.


Pour sortir de la routine, des ruptures amoureuses, des incestes et des deuils, des travaux de ponts-et-chaussées et des histoires d'hôpitaux, suivez le conseil du Préfet maritime :

Voyez dingue, visez Russe, lisez Elizarov.



Mikhail Elizarov Syphilis. Traduit du russe par Stéphane A. Dudoignon. — Paris, Serge Safran éditeur, 2017, 189 pages, 18,90 €

dimanche 21 septembre 2014

Des ongles et un chien de l'enfer

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Classé par Monique Slodzian parmi Les Enragés de la jeune littéraire russe (La Différence, 2014), Mikhaïl Elizarov a publié Les Ongles, son premier roman, puis Le Bibliothécaire (Calmann-Lévy, 2010), salué lors de sa parution pour sa volontaire imagination, et, plus récemment, un recueil encore non traduit, Dix-sept ans de pause cigarette. Elizarov a reçu l'équivalent du Booker Prize russe, ce qui peut être un indice de sa notoriété, mais aussi les louanges de Prilepine, par exemple, qui reconnaît en lui un représentant des "enfants de Limonov". C'est donc un homme à suivre, même si son œuvre est encore assez courte et inégale, ou devrais-je dire verte.

Musicien de la scène gothique, Elizarov passe pour un trublion dans la Russie littéraire depuis qu'il s'est attaqué au personnage de Boris Pasternak — c'est-à-dire en attaquant frontalement l'intelligentsia — ou en comparant la littérature à une MST, la syphilis si je ne m'abuse, tout en en célébrant les vertus réparatrices et vivifiantes dans Le Bibliothécaire, en en soulignant énergiquement les enjeux et en la pratiquant assidument.
Dans ses premières pages accessibles en français, Elizarov met en scène dans un État fantomatique des êtres à part — on n'est pas loin de songer à l'intermonde de La Brèche (Vladimir Makinine) —, abimés, solitaires, obéissant les règles parce qu'ils ne peuvent s'en exonérer. Et on est frappé par le fait que les solutions à leurs malaises, pas seulement économiques, passent par une intervention extérieure, toute nimbée de magie... Comme dans Harry Potter, l'enfantin mais terrible règne des incantations d'Ongles devient la solution individuelle aux problèmes de la collectivité, tandis que Le Bibliothècaire met en scène les usagers de substances revigorantes et narcotiques issues d'une littérature inouie. Elizarov donne là de quoi réfléchir, c'est vrai.
Dans Les Ongles, récit teinté d'une goutte d'étrangeté très lovecraftienne, un duo d'orphelins constitue le parfait exemple de ces individus en déshérence, accrochés l'un à l'autre comme à une bouée. Mais l'un des deux se ronge les ongles. Il n'est apparemment pas en possession de tous ses moyens intellectuels - ou d'expression -, mais il dispose d'un pouvoir singulier qui semble lui venir d'un chien tout droit sorti de l'enfer...


Mikhaïl Elizarov Les Ongles. Traduit du russe par Stéphane A. Dudoignon. — Paris, Serge Safran éditeur, 2014, 175 pages, 16,50 €