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jeudi 19 septembre 2013

Brève histoire du rire

CZeimertTheie_re.jpg La Théière de Chardin (Christian Zeimert)



J'ai beaucoup voyagé, comparant l'une & l'autre les diverses parties du globe. Chaque pays, chaque contrée a ses infirmités. La vôtre, ô Parisiens est le rire. (...) Ah ! que ce théâtre est bien votre théâtre, Français de la décadence ! Riez en glissant, riez en tombant, riez des rois, des peuples et des dieux ; riez de tout, de la grandeur, de la douleur et de l'honneur ! Je vous regarde rire et cela me plait.

Issus de La Fabrique de crimes (P., Dentu, 1898), ces mots de Paul Féval fils paraissent idéaux pour produire ci-dessous ce que nous retenions depuis belle lurette déjà, c'est-à-dire depuis la réédition dans le cadre de ses "Œuvres complètes" initiées par les éditions Mille et une nuits en 2011, du Rire et les Rieurs du Suisse Henri Roorda.
Cette histoire du rire qu'il faudra bien écrire un jour - il se pourrait que certains soient déjà dessus, avis aux parasites qui foisonnent autour des bonnes idées - passera nécessairement par Le Rire, essai sur la signification du comique (1900) d'Henri Bergson, l'incontournable et très sérieux Bergson, qui écrivait dès la page 4 de son opus :

il semble que le comique ne puisse produire son ébranlement qu'à la condition de tomber sur une surface d'âme bien calme, bien unie.

Voilà pourquoi la conception en 1925 de la Fontaine du rire, sise à Boulogne-billancourt (où l'on se marre tant, c'est bien connu...) par Paul Moreau-Vauthier (1871-1936) venait rider la surface étale de la mare. Et question de se marrer, l'inventeur du mètre en caoutchouc Gabriel de Lautrec en connaissait un rayon, lui qui côtoya Alphonse Allais, traduisit Mark Twain, le préfaça à l'aide d'un essai sur le rire, et finit par obtenir le principat des humoristes.
La tradition française remontait loin. Dès 1768, Louis Poinsinet de Sivry avait donné son Traité des causes physiques et morales du rire, relativement à l'art de l'exciter (Amsterdam, Marc-Michel Rey). Il y dévoilait son étonnante première conclusion :

"l'amour-propre flatté est dans tous les cas la source cachée, le ressort constant, en un mot le principe physique et moral du rire."

Son ouvrage qui est "d'un bout à l'autre un écrit raisonné, plein de recherches, de notions, & même de découvertes utiles, & qui n'intéressait pas moins la philosophie que l'art du théâtre", selon l'avis de l'éditeur, est un quelque sorte un des premiers jalons théoriques modernes, quant on dispose, pour la pratique, de tant de sources littéraires depuis l'Antiquité, en passant par Rabelais, Scarron et consorts, sans négliger l'argumentation baudelairienne reprise dans le numéro du Présent (1er septembre 1857), avec des augmentations du grand Charles et sous ce nouveau titre : "De l'essence du rire et du comique dans les arts plastiques".
Mais il y a aussi le critique Adolphe Hatzfeld (1824-1900) dont Jean Royère rapporte en 1920 dans La Renaissance une théorie posthume ("Le rire et l'art")... (à suivre).
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Parce qu'il vous soigne, et comment, l'Alamblog vous avait déjà permis de découvrir dès 2008 et 2009 l'"Étude physiologie sur le rire" de Lemercier de Neuville et le Voyage chez les humoristes français d'Ernest Fornairon (1934), tandis que Le Monde diplomatique diffusait en 2010 cet "Éloge du rire sardonique" de Pierre Rimbert. Désormais, il ne vous manque en somme plus que l’"Éloge du rire", le numéro spécial de la revue Présences de l'alliance culturelle romande où Jean Calvin figurait lui-même en bonne place aux côtés de Roorda, de Cingria et de Töpffer.
Là, vous consaterez qu'il n'set pas un dit un mot du Maddiagramme de Jean Guiri, une curiosité publiée chez Emile-Paul en 1962. Un mets pour amateur, foi de Préfet maritime.

En attendant de plus amples informées... notamment sur Gilbert Keith Chesterton et le Cours préparatoire d'esthétique (1804) de Jean-Paul Richter souligné par Master Cornevin (en août 2014), des détails sur ce



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Henri Roorda Le Rire et les rieurs, suivi de Mon suicide. — Paris, Mille et une nuits, 112 pages, 3,50 €

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mardi 16 octobre 2012

Bohèmes, va !

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Depuis la publication de Bohème littéraire et révolution. Le monde des livres au XVIIIe siècle de Roger Darnton (1983), on n'avait rien lu de nouveau sous le soleil des morts au sujet des bohèmes. Ostensiblement, les mêmes pages circulaient, les mêmes tirades, les mêmes portes s'ouvraient, les mêmes fenêtres restaient béantes et... rien n'apparaissait de nouveau au sujet de la bohème littéraire et artistique française. Partout les mêmes anecdotes et les mêmes figures, jusqu'aux sempiternels ressassements concernant le Chat noir...

Deux événements viennent bousculer le ronron : l'organisation de l'exposition "Bohèmes" au Grand Palais (exposition fusillée d'emblée par les médias qui n'ont retenu que les représentations de Roms au moment où l'actualité sociale et judiciaire les mettait en première ligne) et la parution de deux livres combinés par Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor.

Dans la mesure où le Préfet maritime préfère rester sur son île plutôt que de piétonner en "faisant la queue", il s'est jeté sur les deux opus appétissants, une anthologie des textes rares relatifs à la bohème, et le témoignage presque fondateur - disons même canonique - d'Alfred Delvau sur Henry Murger, brillant utilisateur du type et du contexte.

Et tout d'abord, un point typographique : bohème concerne nos amis artistes et écrivains post-estudiants au mode de vie néo-carabinesque, quand Bohême (avec circonflexe) signale la région où l'on joue du violon.

La bohème, on le sait, est un mélange de jeunes femmes, de jeunes hommes dont certains sont persuadés d'avoir du talent et, portés par cette assurance souvent idéelle, vivent d’amour et d’eau fraîche sous les toits de Paris en attendant le jour de leur découverte par un mécène, un critique, un galeriste, etc. qui les porterait sur les fonds baptismaux de la gloire. C'est un milieu où l'on s'amuse de tout, au café souvent, en lançant des revues, en buvant, en se chipotant, en se fichant de la poire du bourgeois et du propriétaire (figure honnie du XIXe siècle pourtant tellement possédant).

La bohème, ainsi que la définit J.-D. Wagneur, "c'est une maladie infantile de la littérature" au temps où les rotatives produisent autant de papier encré que de rêves de gloire, où l'on invente le droit d'auteur, où l'"auteur" est en passe d'être quelqu'un. Sa condition précaire, celle de l'artiste, est au cœur de cette littérature qui se déploie dans des registres qui vont de la polémique à l’autodérision, en passant par les textes rédigés à la 6-4-2 sur le zinc, et les biographies édifiantes (ô combien !)

La diversité de ton de ces écrits ne ramène cependant jamais qu'à une seule topographie « bornée au Nord par l’espérance, le travail et la gaieté ; au sud, par la nécessité et le courage ; à l’ouest et à l’est, par la calomnie et l’Hôtel-Dieu… » On connaît la chanson : débuts difficiles, "vache enragée", amours de jeunesse, génie vert et frais, c'est le parcours du combattant de l'artiste et de l'écrivain où la pauvreté sert de thème exotique, et, souvent, de conclusion tragique...

Comme en leur temps les mémoires d'Émile Goudeau édités par le même Wagneur, ces deux livres s'avèrent indispensables à qui prétend s'intéresser à la question. Très bon connaisseur de la petite presse (celle par qui tout arrive) et de la valetaille littéraire, il apportait - autrefois avec Michel Golfier et Patrick Ramseyer, aujourd'hui avec Françoise Cestor - des volumes très nettement annotés, enrichis de notices biographiques fouillées, bref, des ensembles qui paraissent mal dépassables. Ainsi, l'édition des Dix ans de Bohème dudit Goudeau - inventeur de l'animation littéraire et co-inventeur du cabaret moderne avec Rodolphe Salis -, avait été salué comme un travail sérieux et d'aplomb. Certes pas destiné à des lecteurs superficiels. Idem donc pour la présente Anthologie des textes fondateurs de la bohème littéraire et artistique. C'est un premier volume (le second comprendra les années 1868-sq.) que les plus myopes peineront à terminer car l'index est un modèle du genre microscopique en corps 5. Mais on y trouve tout le monde, et les notices biographiques, imprimées en corps standard sont fermes et bien nourries. Quelle engeance on y trouve !

A commencer par les Trois Buveurs d'eau, qui signent L’Histoire de Murger par trois buveurs d’eau (1862) au lendemain de la mort d’Henry Murger, trois comparses en quête de l’art pour l’art et faisant face à la précarité en se compromettant dans le petit journalisme. Et parmi leurs coreligionnaires une foule de curieux gaillards comme Lemercier de Neuville ou Firmin Maillard, ce dernier un peu plus notoire tout de même. D'ailleurs, au-delà de la foule d'articles historiques mais inconnus repris enfin ici chronologiquement et thématiquement afin de mettre en évidence la construction de l'idée de bohème, on découvre encore Les Derniers Bohèmes, le témoignage de Maillard qui a servi de source presque unique pendant des années. Sans bénéficier pour autant d'une édition documentée et commentée. On peut s'en étonner car le petit monde de la Brasserie des Martyrs au nom emblématique méritait reportage.

C'est ce que rédigea Maillard en prenant pour base de son panorama du milieu une soirée de 1857 dans les murs de la célèbre brasserie. Bien sûr, les hauts-faits de la confrérie, si l'on peut dire, sont d'ordre anecdotique. Les bons mots succèdent aux portraits qui alternent avec le récit des ratages - celui du peintre, poète et sculpteur Auguste de Châtillon (1808-1881), par exemple.... L'évocation est tragi-comique, et l'on n'a pas fini d'en découvrir les héros et leurs œuvres menues, parfois mémorables, ici recopiées quand elles parurent dans des feuilles qui aujourd'hui ne sont plus que des ruines de poussière. A quoi tient la postérité...

Avant de nous épancher humidement, saluons la double parution qui réjouit le cœur et l'esprit et apporte enfin du nouveau - et du nouveau solide ! - sur la bohème.

Reste une question en attendant le second volume : quand ce "mouvement", ce "courant" cesse-t-il donc ?



Françoise Cestor et Jean-Didier Wagneur. Les Bohèmes. Anthologie 1840-1870. Ecrivains, journalistes, artistes. - Seyssel, Champ Vallon, 2012, 1442 pages, 29,50 €

Alfred Delvau Henry Murger et la bohème. Postface par J.-D. Wagneur. - Paris, Mille et une nuits, 2012, 200 pages, 5 € bohemeAffiches.jpg

vendredi 4 mai 2012

La Marseillaise du pêcheur (1906)

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En attendant de parler de Marseille, cité de la Vénus perdue et de Joseph Méry, voici une rareté...



La Marseillaise du pêcheur

I

Allons, amis de la friture,
Le jour de pêche est arrivé,
Car c'est aujourd'hui l'ouverture,
L'interdit vient d'être levé, (bis)
Dispersons-nous sur ces rivages
Et choisissons habilement
Les places où, dans un moment,
Nous ferons de nombreux ravages.

Aux lignes ! Bons pêcheurs ! Amorçons ! Amorçons !
Il faut (bis) rapidement rafler tous les poissons !


II

Que veulent tous ces imbéciles
Qui nous regardent ébahis ?
Qu'ils nous laissent un peu tranquilles
Ou qu'ils rentrent dans leur logis, (bis).
Nous n'aimons pas la galerie
Qui souvent jette des cailloux
Afin de déranger nos coups
Par façon de plaisanterie !

Aux lignes ! Bons pêcheurs ! Amorçons ! Amorçons !
Il faut (bis) rapidement rafler tous les poissons !


III

Le feu sacré qui nous dévore
A pris notre cœur pour foyer;
Nous pécherons de puis l'aurore
Jusqu'au soir, sans nous ennuyer, (bis)
Installés au fond de nos barques
Nous y prendrons notre repas,
Du pain, du vin, un cervelas,
Bien plus heureux que des monarques !

Aux lignes! Bons pêcheurs ! Amorçons ! Amorçons !
Il faut (bis) rapidement rafler tous les poissons I


IV

Là, n'ayant plus la gorge sèche,
En fumant notre calumet,
Nous ferons une belle pêche
Si toutefois Dieu le permet ! (bis)
Et si nous n'avons pas de chance,
Eh bien, nous nous consolerons
En songeant que nous reviendrons
Le lendemain, pleins d'espérance !

Aux lignes ! Bons pêcheurs ! Amorçons ! Amorçons !
Il faut (bis) rapidement rafler tous les poissons !


V

Heures de pêche, heures bénies
Où, loin de la Société,
Nous oublions les calomnies
Et bravons la méchanceté ! (bis)
Sur l'eau, notre pensée unique
Est de rendre un poisson captif;
Cela vaut mieux que d'être oisif
Et que de parler politique !

Aux lignes ! Bons pêcheurs ! Amorçons ! Amorçons !
Il faut (bis) rapidement rafler tous les poissons !


VI

Le pêcheur est bon, serviable ;
Il vit et meurt sans passions ;
Son seul défaut, bien excusable,
Est d'aimer les émotions. (bis)
Les seules qu'il affectionne,
Qui lui font braver le danger,
Surtout s'il ne sait pas nager !
C'est la pêche qui les lui donne !

Aux lignes ! Bons pêcheurs ! Amorçons ! Amorçons !
Il faut (bis) rapidement rafler tous les poissons !




Louis Lemercier de Neuville Vers de vase, amorces poétiques offertes aux pêcheurs malheureux, par Lemercier de Neuville, pauvre pêcheur maintenant et jusqu'à l'heure de sa mort, amen ! - Paris, Bornemann, 1906.

vendredi 1 juillet 2011

Victor Hugo par Louis Lemercier de Neuville

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A voir sur Gallica...




mercredi 25 juin 2008

Etude physiologique du rire, par Louis Lemercier de Neuville

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Étude physiologique du rire



Il faut rire avant que d’être heureux de peur de mourir sans avoir ri.
La Bruyère

I
Entrée en matière


Ah ! Ah ! Ah ! Voici le cas de rire ou jamais ! Quoi ! vous voulez analyser une chose impossible ? Qu’on subit à chaque instant sans s’en rendre compte ? Dont on se sert machinalement pour les sentiments les plus opposés ? Une flamme qu’on ne peut éteindre ? — Une maladie contagieuse ! — Vous voulez… ah ! ah ! laissez-moi rire un peu !... — Vous vouliez étudier cela ? — Ah ! ah ! ah ! c’est trop drôle !... Vous êtes plaisant !... J’étouffe !... Je n’en puis plus… Ah !... ah !... ah !... Je meurs de rire !

N’est-il pas vrai, Lecteur, que voilà votre première impression à la lecture de notre titre prétentieux ? — Vous avez ri ! — Eh bien nous ne sommes pas sorcier, ni magicien, ni tabuliloque, mais cependant nous allons tâcher de vous intéresser un moment en vous décrivant j’espère, la cause et l’effet de votre hilarité. Cette étude ou cette boutade, comme il vous plaira de l’appeler, ne servirait-elle qu’à vous faire rire un peu… ce qui nous ferait rire beaucoup !

Le Rire proprement dit est la contraction des lèvres qui exprime la joie et le contentement. — Il se traduit sur la figure par un clignement expressif des yeux, qui dessine l’orbite et trace cinq ou six petites rides au-dessous des tempes ; la bouche à son tour ; s’entrouvre et laisse voir les dents ; le coin des lèvres remonte au milieu de la joue, dont la fossette se creuse ; deux rides qui descendent des narines viennent ensuite encadrer la bouche qui est cernée au sud par la protubérance naturelle du menton.

D’ordinaire, le rire est exprimé au dehors par des éclats de voix différents, selon les sentiments qu’il indique et qu’on ne saurait traduire sur le papier que de cette façon :

— La Joie, la gaîté franche…………. Ah ! Ah ! Ah !
— La Douleur…………. Hà ! Hà ! Hà !
— La Moquerie……. Eh ! Eh ! Eh !
— Le Doute……….Hé ! Hé ! Hé !
— L’Étonnement uni à la raillerie……….Hi ! Hi ! Hi !
— L’Effroi et la stupéfaction……….Hô ! Hô ! Hô !
— L’Étonnement uni au doute…… Oh ! Oh ! Oh !
— Le Dédain et le mépris……….Hù ! Hù ! Hù !
Ces distinctions ne sont pas évidemment de régler pourtant c’est — autant que l’observation a pu les saisir au passage — les différentes émissions de voix produites par l’hilarité.
De même que la douleur des autres nous attriste involontairement, de même le rire des autres nous rend joyeux malgré nous. — Le rire se gagne. Il est difficile de résister à cet espèce de magnétisme. — Les hommes graves eux-mêmes ne sont pas exempts de la loi commune, seulement ils traduisent l’impression d’une autre manière que nous allons décrire plus loin.
La fibre lacrymal est profondément attaquée par tout ce qui peut surexciter les nerfs : l’oignon fait pleurer la cuisinière, qui, un moment après, va pleurer à force de rire. — Le chatouillement produit encore le rire, mais un rire nerveux, contraint, saccadé et qui épuise promptement. Tout le monde connaît l’histoire de ce mari féroce qui était renommé pour être le modèle des maris de son quartier, parce que l’on n’entendait jamais chez lui que des éclats de voix joyeux. C’est pourtant en chatouillant la plante des pieds de ses enfants — il en eut sept ! je crois — qu’il provoquait ce rire à la suite duquel venait la mort. De là l’expression « mourir de rire ».
Il ne faut pas croire que parce qu’on a montré ses dents et cligné ses yeux, on a ri ! — Erreur profonde ! alors que le rire vrai est intérieur et se montre à peine à la surface. L’œil, ce miroir de l’âme, est le seul truchement du rire intérieur : il brille comme un éclair et lance des rayons électriques, qui, — s’ils rencontrent un autre œil, — lui communiquent instantanément la même sensation dont ils sont les interprètes.
Maintenant que vous savez ce que c’est que le rire au propre et au figuré, nous allons vous nommez les différentes espèces de rire, et nous vous recommandons spécialement de les bien retenir pour les employer catégoriquement au besoin.


II
Différentes sortes de Rire

Nous avons compté sept manières de traduire sa pensé au moyen du rire, savoir :
Le Rire proprement dit,
Le Rire fin et spirituel,
Le Rire narquois,
Le Rire jaune,
Le Rire bête,
Le Rire fou,
Et Le Sourire.
Le Rire proprement fit, nous venons de le décrire : Il provient directement de la joie et se traduit par éclats de voix. C’est le rire de tout le monde, le rire des gens heureux, le rire des enfants et de la grisette, ce grand enfant qui n’a jamais été à l’école de peur de faner ses joues et de ternir ses yeux sur des livres qui ne parlent pas d’amour ! — Ce Rire-là est le mot d’ordre de la gaîté ! Il s’harmonie (six) merveilleusement bien avec les grelots de la folie, les violons de la Danse et les baisers de l’amour !
Le Rire fin et spirituel ne se commande ni ne s’acquiert : on naît avec ! C’est le rire intelligent par excellence ! Il est peur brillant et peu communicatif. C’est un rire discret qui se sent plutôt qu’il ne se voit. C’est le rire du Diplomate, de l’homme d’esprit, de l’homme du monde !
Le Rire narquois est ironique et méchant ; il est saccadé et semble frapper l’auditeur, comme une volée de coups de bâton. — En général, il appartient à la vieillesse peu indulgente et à la jeunesse pédante. — C’était le rire de Voltaire, c’est le rire de notre brillante jeunesse Ruoltz ! Ce rire est le refrain de l’ingratitude et de la méchanceté !
Le Rire jaune est souvent provoqué par le rire narquois. — C’est le rire du dépit ; aussi n’est-il pas bien franc, il hésite, il semble se demander s’il doit éclore ou se changer en colère. — C’est le rire de l’auteur sifflé, du mari trompé, de l’enfant battu et du domestique chassé. — Il est fréquemment employé par les gens susceptibles et par les enfants hargneux ! — C’est le rire de la vengeance ; joignez-y une grimace et il se change en rire cruel : le rire de Néron !
Le rire bêta, — faut-il le dire ? — est malheureusement le plus usité. — Il est bruyant, grossier, ridicule ; il froisse les oreilles les mieux aguerries ; il provoque les autres rires par son cachet d’inconvenance. — C’est le rire de l’Auvergnat, du cocher de fiacre, du lourd paysan, de la cuisinière et de l’épicier ! Il hante aussi la bonne société, mais on l’y étouffe promptement. — Une variété du rire bêta est le rire niais. Le premier fait pitié, le second vous amuse un moment. Les auteurs dramatiques qui connaissent parfaitement cela, en ont fait une ficelle pour réveiller leur action souvent prête à s’endormir ;
Le Rire fou n’a pas de raison d’être. C’est une émission de voix bruyante, singulière, bizarre, qui se communique comme l’électricité. Il est difficile de définir sa cause. Il doit émaner d’un moment d’aberration mentale produit par une idée excessivement bouffonne. Je laisse à Töpffer le soin de faire une meilleure définition, car c’est le rire qu’il affectionne.
Le Sourire est le rayon de soleil de la gaîté ! Il est charmant, discret, malin, moqueur. Il a tous les défauts et toutes les qualités : — L’enfant sourit aux anges ; la femme à son enfant ; l’amant à sa maîtresse qui, elle-même, sourit au printemps, aux fleurs et à l’Amour. Le sourire est l’image du bonheur tranquille ; c’est aussi l’indice de l’esprit. Le sourire n’est pas seulement logé dans la bouche, au coin des lèvres, on le trouve encore et surtout dans les yeux. Il est plus communicatif que le rire. Rappelez-vous ce jeu d’enfant qui consiste à se regarder dans les yeux pour savoir lequel des deux résistera le plus longtemps à l’envie de sourire !
Voici un exemple dans lequel les sept expressions du Rire sont rassemblées dans le même tableau :
Le comte de Grammont voulut railler un gentilhomme de Bretagne, nouvellement arrivé à la cour . Il l’accosta, un beau jour, au milieu d’un groupe dans lequel se trouvait un gros financier, un vieillard horriblement sourd et un poëte, et lui demanda en riant (rire narquois), ce que signifiaient ces trois mots Parabole, Faribole et Obole. — Alors, le Breton, sans hésiter, lui répliqua en souriant avec malice (le sourire) : une Parabole est ce que vous ne comprenez pas, une Faribole ce que vous venez de me dire, et une obole ce que vous valez ! — Le gros financier jeta un immense éclat de rire (rire bête), qui gagna bientôt le vieillard sourd (rire proprement dit), le poëte à son tour sourit en regardant le comte (rire fin et spirituel), qui, bien que vexé, témoigna son hilarité comme les autres, pendant que le laquais qui avait entendu toute cette conversation à travers la porte, fut pris d’un rire fou que répétèrent les échos sonores de l’hôtel !

III
Du rire proprement dit

Nous n’allons pas, Lecteur, recommencer nos définitions, parce que cela ne vous ferait pas rire, et certes nous le croyons bien ! — Mais, maintenant que nous avons fait connaissance, causons un peu s’il vous plaît, et d’abord regardez nous ! Comment !... vous riez ? Vous éclatez de rire ? Vous nous riez au nez ?... Ah ! oui ! C’est vrai ! nous sommes laids, vous avez cru voir une caricature, et cela vous fait rire n’est-ce pas ? — N’est-ce pas, Monsieur, vous qui ne riez pas, mais qui n’en pensez pas moins ?
La Caricature c’est précisément l’agent provocateur du Rire proprement dit, parce que par ses formes singulières, ses poses excentriques, ses sujets originaux, l’idée qui a présidé à sa confection, elle doit nécessairement amener le rire sur les lèvres, puisqu’elle est le daguerréotype des ridicules de la société que nous raillons tous les jours et partout où nous les rencontrons.
Un Dandy porte-t-il des pantalons en fourreau de parapluie ? Une femme à la mode a-t-elle des jupes trop bouffantes qui la font ressembler à une cloche qu’on baptise ? Un ivrogne vacille-t-il dans la rue, en chantant d’une façon grotesque ? Nous rions ! — Caricatures ! Tout fait rire ici bas ! Et ce sont surtout les vices que nous raillons. Le pédant, l’hypocrite, le fourbe, le rusé, le niais, que sais-je ? — Toute la société est bientôt passé au crible de la Satire, et qu’en sort-il ? — Un long éclat de rire qui malheureusement n’atteint personne, que chacun a proféré !
Démocrite ! Voilà la société d’aujourd’hui. Il y a longtemps qu’Héraclite est mort !


Louis Lemercier de Neuville


La Muselière, journal de la décadence intellectuelle, numéros 11, 12 et 13 des dimanches 13, 20 et 27 mai 1855.

jeudi 22 mai 2008

Les Journaux autographiés (Louis Lemercier de Neuville)

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C'est en lisant l'Histoire du pastiche de Paul Aron que le nom de Lemercier de Neuville nous a ressauté à l'oeil et rappelé quelques notes et copies enfouies en nos caves. Bien sûr, nous consacrerons un billet au brillant essai de l'universitaire belge, dès qu'il sera complété de sa bibliographie prévue pour juin. Son sujet est passionnant, délicat, complexe et équivoque. Et il pose les bases d'une réflexion sur l'autorité, la notoriété, le jeu littéraire et la malice, voire la méchanceté, la diatribe, le pamphlet et autres sujets de conversation. Réflexion fort utile quoi qu'il en soit en nos temps fatigués à l'idée d'imaginer sans béquilles.
Reste que pour aujourd'hui, le menu c'est Louis Lemercier de Neuville (1830-1918), fameux montreur de marionnettes, chroniqueur, conteur, journaliste, etc. Bien aussi important que Charles Monselet, à notre humble avis d'îlien loin de tout, Lemercier de Neuville fut également lanceur de journaux comme il y a des lanceurs de couteaux.
En attendant les travaux d'un chercheur chenu de notre connaissance qui donnera tout ce qu'il faut savoir sur cet animal de plume polyvalent et capital, nous avons choisi de vous livrer (généreusement, merci, de rien) un fragment de La Muselière, Journal illustré de la Décadence intellectuelle qui vécut l'espace de treize semaines au premier semestre de l'an de grâce 1855.
De grâce, oui, puisque la gaîeté était de mise. Voilà qui relève pour nous d'un exotisme total ; notre triste aujourd'hui vaquant entre effroi et scandale, entre peur et angoisse, sans humour, sans élégance. Passons : malgré le soleil qui inonde ma case et le bruit des vagues, cela m'abat... Mais Lemercier de Neuville est là ! A vos rétines !
Spécialisé dans les "causeries aux cervelles creuses" de ses contemporains, Lemercier et une paire de ses pairs clamaient en ouverture « Nous ne payons pas nos places, et nous tâchons d’avoir l’œil partout », pour se fendre ensuite de goguenarderies et facéties diverses dont firent parfois les frais les comédiens du temps, mais aussi les rapins, les ratés, les politiques et les grandzauteurs.

Une curiosité à signaler : une rubrique intitulée "Joyeux Devis et menus propos" ressemble fort à un titre postérieur de Marc Stéphane, lequel inspirera ses "Propos subversifs" à René-Louis Doyon. C'est la grande chaîne des esprits malicieux.

L'esprit se perpétue, louons-les.

Nous donnerons ultérieurement la "Physiologie de l'incompris" paru dans la Muselière sous la signature d'un collaborateur de Lemercier, si nous parvenons à en déchiffrer le texte. Il faut dire, et j'allais oublier de le faire, que ce journal était autographié. D'où l'article qui suit.

Nous pouvons annoncer enfin une prochaine édition à part de la formidable Etude physiologie du rire de Lemercier de Neuville aux éditions Versant Libre. Publiée quarante-neuf avant celle d'Henri Bergson, cette brillante prose est sur un autre ton, je vous l'annonce.
Mais vous l'aviez deviné.

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