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jeudi 6 décembre 2012

Du bain breneux à la cité mosaïque, un panorama de l'utopie

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Plutôt que d'avaler les envolées lyrico-ploum-ploum-prends-donc-ça-dans-l'oeil du nouveau Goncourt de la maison Actes Sud (1), rendons-nous donc d'un pas audacieux dans une région que ne fréquentent guère les zamateurs de littérature qui s'y croât et les lecteurs de Nouveautés (2). Nous y serons plus au calme.

Vous aurez compris que nous parlons bien ici aux lecteurs tous-terrains, deux ou quatre zieux moteurs, doubles hémisphères moteurs dont les pneumatiques autorisent des parcours peu fréquentés. Ces lecteurs ne sont pas les plus courants, c'est vrai, mais il en est, nous pouvons vous l'assurer, il en est. C'est du reste à eux que songeait probablement le pseudonymique Lélio de Mûval dont L’Apocalypse merveilleuse est devenue très vite une curiosité...

Comme nous vous le disions il y a quelque mois, son roman est à la fois brenneux et utopique. — et voilà, on entend déjà les synthétiques glapir "Humains donc !", mais ça n'est guère ce que nous souhaitions dire : le roman débute dans une apocalypse liquide décrite dans un style dépeigné, se poursuit sur une planche à repasser (sic), continue dans la stabilisation d'un monde recouvert de bran, et débouche dans une enquête relative à des meurtres apparemment politiques qui offrent l'occasion inouïe d'un voyage touristique complet au pays des utopies à deux enquêteurs, à une Belle et à l'âne Victor. Sans oublier le petit vélo et le gamin surnommé "Mon Bonhomme".
Ce pays, c'est le Nord rendu à la civilisation après la catastrophe par d'utopiques cités fondées et administrées selon les principes des utopistes de renom. La ville des expiations ballanchienne n'est guère loin de la Cité solarienne inspirée de Campanella, etc. tandis que les saint-simoniens ont leur home, de même que les comtiens, et j'en passe. Le but de l'auteur étant, bien entendu, d'exposer aussi pédagogiquement et plaisamment que possible les doctrines des uns et des autres, et de montrer les limites de chacun des systèmes. Et l'on sait combien la plus généreuse des utopies passées à l'acte peut faire froid dans le dos !

Vrai feuilleton livré d'un seul bloc (en deux volumes tout de même), cette Apocalypse merveilleuse digne d'un philosophe est à la fois très punk, très littérature populaire, très pédago, très bavarde et finalement très amusante. On y révise ses connaissances sur les utopies, et l'on se réjouit que Lélio de Mûval ait eu cette bonne idée d'offrir cette virée dingue qui restera dans les annales du roman sans peigne.




Lélio de Mûval L'Apocalypse merveilleuse. Couverture illustrée d'un dessin à l'encre de chine — Lille, Les Âmes d'Atala (82 rue Colbert, porte cochère bleue, 59000 Lille), deux volumes, prix non mentionné.





(1) Il a déjà fatigué nombre de lecteurs assez fins et généralement suffisamment prévenants pour ne pas s'arrêter à de menues emphases. Il faut reconnaître que l'on a cette fois affaire à un auteur fin, humble, prévenant et sympathique certes, mais un qui se mire la plume en écrivant dans son bureau du lotissement des Olympes ; un auteur capable d'émouvoir ce vieux Beurre-Oeufs-Fromage de Pivot, c'est dire.

(2) Il faudra bien que, pour répondre à la demande, nous en passions un jour par la dissection d'un "lecteur de Nouveautés". Bien sûr, le labeur est répugnant pour celui qui s'y colle, mais il est tant réjouissant qu'on nous harcèle. Voici donc pourquoi, ma foi, on a jusqu'ici agi ainsi : très lentement.

mardi 28 août 2012

Ruines de Paris (billet de saison)

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Tandis que Venise s'enfonce, Paris se ruine, c'est bien connu.

D'ailleurs, depuis que le peintre parisien Hubert Robert (1733-1808) est devenu le spécialiste des vues de ruines, pré-romantique qu'il était, on n'a guère vu de décennie sans son récit des ruines de Paris. Il est vrai que le XIXe siècle ne manqua guère d'occasion de casser des cailloux, de démantibuler la voirie, ou de trouer de la façade.

En cette période de rentrée, de retour au chagrin, il nous a paru utile d'imaginer une ville envahie par les ronces et le lierre, une ville pleine de trous, une cité qui donnerait à ses atours une allure exotique - un exotisme de planète des singes, il est vrai, un peu comme Lélio de Mûval décrit Lille dans son Apocalypse merveilleuse, roman utopique d'un digne amateur de la philosophie politique du XIXe siècle et de ses ressorts idéaux.

L'idée de faire des ruines de la Cité le terrain de jeu d'une imagination facétieuse n'est pas nouvelle, que non. Déjà, Thomas More et son île, Rabelais et quelques autres, passons. Pour notre part, ce sont trois textes qui nous ont paru significatifs car tressant des variations sur un même thème et, par la force de l'inertie, les voici reparus. Ce sont d'Alfred Franklin le charmant récit "historique", de Joseph Méry (in La Littérature est mauvaise fille) et d'Henriot, le dessinateur, des Ruines de Paris à ne plus savoir qu'en faire.

Et si l'on songe aux macchabées qu'elles nous cachent... C'est abyssal.

Et comme on n'en finit pas de se réjouir de la délicieuse histoire future de Paris, il faudrait ajouter les resucées à venir sur le même thème. On ne les compte pas ! Nommons au hasard François Crucy dans L'Aurore (octobre 1905) ou bien Une expédition aux ruines de Paris de Georges Spitzmuller, dans les années 1920. Il y aurait de quoi remplir une bibliothèque de ces écrits, et en particulier des "contes" publiés dans les journaux comme l'Aurore, grands dévorateurs d'écrits plus ou moins originaux, plus ou moins rapetassés sur de l'ancien.

On n'en a jamais fini avec le fil d'Ariane caché dans les décombres, de même que l'on n'en a jamais fini avec Paris, le sous-Paris, le sur-Paris, le non-Paris (allez donc voir cet étrange et réjouissant Paris n'existe pas de Paul-Ernest de Rattier de Susvalon)... et c'est tant mieux.

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Alfred Franklin Les Ruines de Paris en 4908. — Talence, l'Arbre vengeur, coll. "L'Alambic", 111 p., 10 euros


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Henriot Paris en l'an 3000. Préface de votre serviteur. - Paris, Phébus, 2009, 120 p. 20 euros


Ajout du 14 janvier 2014, Laurent Portes vient de mettre en ligne "Paris vu par les utopistes", un très riche billet du blog de Gallica.

lundi 6 août 2012

Des Nouveautés (Macquet, Desjardins, de Mûval)

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L'été apporte son lot de nouveautés, et nous l'en remercions.

Christophe Macquet le voyageur publie un court livre poétique inspiré par une boxe d'Asie, Kbach, "C’est une parade, c’est une menace, c’est un salut, c’est une esquive, c’est une imploration. Musique. Percute. Démultipliée-nasillante. Tu provoques la pitié du souverain et son désir précieux."
Christophe Macquet Kbach. — Toulouse, Le Grand Os, 2012, 60 pages, avec deux photographies de l'auteur, 8 €

D'Asie aussi, le peintre Guy Girard rapporte Trois Poèmes coréens, et de l'Afrique de ses lectures de Philip Jose Farmer, Tarzan est un autre, un article diffusé en brochure. (Peut-être se souvient-on que c'est Farmer qui imagina la rencontre de Tarzan et de Holmes dans The Adventure of the Peerless Peer en 1974.)
Guy Girard Trois Poèmes coréens (suivis d'un contrepoint). — Saint-Ouen, chez l'auteur, 12 pages, prix non mentionné
Tarzan est un autre. — Saint-Ouen, chez l'auteur, 15 pages, prix non mentionné

La librairie La Brèche nous donne l'opinion de Remy de Gourmont sur Ruskin qui nous change de la sempiternelle réimpression de l'essai de Proust, utile certes, mais déjà lu. Cette Promenade philosophique (troisième série) de Gourmont apporte un peu de fraîcheur donc, et ouvre à la connaissance de Ruskin via une chronique biographique synthétique, où est évoqué son rôle dans la création des universités populaires, et où l'on peut lire des traits aussi plaisants que celui-ci : "Peu d'années après paraissaient les Sept Lampes de l'architecture, où, parmi beaucoup de paradoxes et de divagations, il posait quelques nouveaux principes dont le plus fécond est qu'un monument doit paraître ce qu'il est et montrer clairement sa destination. Presque personne ne conteste plus cela maintenant, mais presque personne ne sait encore le mettre en pratique." On n'a donc pas fini de s'interroger sur les architectes et leurs ressorts inavouables...
Remy de Gourmont Ruskin, esthéticien & socialiste. — Vichy, La Brèche, 28 pages, 6,30 €

A coup sûr, c'est le pseudonymique Lélio de Mûval qui apporte la production la plus étonnante. Son Apocalypse merveilleuse est d'un dépeigné achevé, mais d'un dépeigné achevé romanesque, utopique et, ma foi, assez enlevé. Tout cela commence dans un flot de merde, au sens littéral et se poursuit sur une planche à repasser. Interviennent ensuite les fiévreux, puis... D'abord, cette histoire d'apocalypse rappelle un peu à La minute prescrite pour l'assaut de Jérôme Leroy (Mille et une nuits, 2008) cependant le récit bifurque, ô combien. C'est un vrai feuilleton livré d'un seul bloc (en deux volumes tout de même). Très punk, très litt. pop. A suivre.
Lélio de Mûval L'Apocalypse merveilleuse. — Lille, Les Âmes d'Atala (82 rue Colbert, porte cochère bleue, 59000 Lille), deux volumes, prix non mentionné.

Quant à Martine Desjardins, auteuse québécoise, elle fait partie du contingent d'outre-atlantique qui écrit en langue française. Astuce nouvelle du monde de l'édition parisien : on nous sert son livre dans une nouvelle édition au lieu de nous l'importer tout bonnement. L'enjeu est de faire passer la pilule pour nouvelle. Phébus n'est pas la seule maison à tenter ce coup de "billard québécois", d'autres le font aussi avec plus d'outrecuidance encore qui osent annoncer un "premier roman" déjà salué au Canada, redigéré ici sous marque françouaise. Bref. Le Maleficium de Desjardins est plein d'odeurs et d'épices, de squames et de désquamations et aussi de cire d'oreilles. Pour dire ça en deux mots : l'ensemble n'est pas convaincant. On dirait du Daniel Walther, lequel fait du pseudo-Pieyre de Mandiargues. Chez Martine Desjardins, le récit est chantourné certes mais pour amener ses histoires (qui finissent par n'en faire qu'une seule et même), elle se contorsionne comme ses pénitents au pied du confesseur, c'en est éprouvant. Dès les premières lignes de la page 14, elle va à la maladresse du reste et on finit par ne plus s'intéresser qu'à ses moments de glissade à elle, l'auteuse, et plus du tout à son récit — chaque chapitre commençant et finissant par une interpellation du dit confesseur qui sonne mal, et de plus en plus mal.
Martine Desjardins Maleficium. — Paris, Phébus, 15 €