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mercredi 10 janvier 2018

Les deux doctrines

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La biographie de Bakounine par Hanns-Erich Kaminski, l'auteur de Céline en chemise brune, est un classique. Sa reparution en poche offre un clair exposé sur le personnage et, partant, un très beau point de vue sur Marx également. Quelques très belles pages du livre sont composées d'une comparaison point par point des deux grands hommes de la révolution socialiste au XIXe siècle. Autant dire que la démonstration est intéressante et permet de mémoriser les différences d'approche et de doctrine des deux hommes.
Un échantillon, en attendant la prochaine barricade...

Fils d'un avocat qui descend d'une lignée de rabbins, Marx a les dehors d'un grand bourgeois. Héritier de hauts fonctionnaires et de propriétaires fonciers, Bakounine garde l'insouciance de la noblesse précapitaliste. Marx, marié à une aristocrate, père de deux filles qu'il marie à des partisans de marque, mène la vie laborieuse et tranquille d'un savant ; la misère qu'il connaît lui aussi pèse lourdement sur lui et il fait de grands efforts pour la dissimuler. Bakounine, quoique marié, reste l'éternel étudiant, toujours en ébullition, sans cesse à l'affût de l'action ; l'argent n'a pour lui aucune importance : il le donne ou l'emprunte avec la même facilité. Marx est renfermé, froid, de manières brusques, pointilleux et rancunier. Bakounine est sociable, spontané, d'un abord facile, naïf comme un enfant et en même temps rusé comme un paysan.
Marx est ordonné, aussi bien dans son existence de tous les jours que dans s pensée ; jamais line commence quelque chose sans avoir longuement médité, et quand il prend une position, il ne l'abandonne plus. Bakounine est désordonné, bohème dans la vie comme dans ses idées ; il se laisse guider par les événements, il se fie à son instinct et souvent il subit des influences qui le détournent de son chemin.
Pour Marx, la théorie est au commencement de l'action. Pour Bakounine, l'action précède la théorie. Marx est donc inductif, Bakounine déductif. Marx est réfléchi, Bakounine est inspiré. Marx déteste le système capitaliste, parce qu'il trouve sa forme de production trop anarchique. Bakounine le hait, parce qu'il le trouve trop peu anarchique. Marx vise l'ordre, Bakounine l'harmonie. Marx rêve de gouverner, Bakounine de détruire. L'élément de Marx est l'organisation, l'élément de Bakounine la liberté. Marx exècre tout ce qui est chaotique. Bakounine adore dans le chaos une force créatrice. Le génie de Marx est dans son étroitesse. La grandeur de Bakounine sort de ce les Russes appellent "une nature large".
L'un vient de la ville, et l'usine set pour lui le laboratoire où l'avenir se prépare. L'autre vient de la campagne, et la terre reste pour lui la grade productrice de toute richesse. Aussi Marx n'a-t-il foi que dans les ouvriers, tandis que l'espoir de Bakounine est dans les paysans. Pour Marx, la révolution naît de l'industrie qui crée le prolétariat et l'oblige à l'association et à la solidarité. Pour Bakounine, la révolution est une force élémentaire et autonome que le prolétariat peut seulement déchaîner (...).






Hanns-Erich Kaminski Bakounine. La vie d'un révolutionnaire. — Paris, La Table ronde, "la petite vermillon", 406 pages, 8,70 €

samedi 31 mai 2014

Promenades à Nécroville

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Grigori Chalvovitch Tchkhartichvili est beaucoup plus connu sous le pseudonyme de Boris Akounine. En imaginant pour se délasser d'un travail sur "L' Écrivain et le suicide" le personnage bègue d'Eraste Pétrovitch Fandorine, il entamait avec le roman Azazel une série policière qui lui a valu une notoriété internationale. Il ne sera cependant pas outrageant de dire que si l'on voit bien qui est Akounine, on sait beaucoup moins ce que fabrique Tchkhartichvili. On ignorait, ici à l'Alamblog, qu'il est nipponisant et à ce titre à l'auteur d'une anthologie en vingt volumes d'écrits japonais...
Il apparaît que les deux figures Tchkhartichvili/Akounine partagent, quelle surprise, certains goûts, et en particulier celui de se promener dans les vieux cimetières aux senteurs anciennes, disons du XIXe siècle, cette époque qui finit avec Wilde et le Second Empire. Donskoï (Moscou), Highgate (Londres), Père-Lachaise, Gaijin-bochi (Yokohama), Green-Wood (New York) et mont des Oliviers (Jérusalem) sont les enclos parfois immenses - des mécropoles ! — qu'il nous convie à visiter avec lui. Formidable vecteur de rêveries chronologico-existentielles, les champs des morts des grandes métropoles sont aux yeux du Russe le territoire d'une population immense, le réceptacle de tant de destins qu'il y sent finalement beaucoup plus la présence des enfouis que des verticaux qui les arpentent.
Traduit par l'excellent Paul Lequesne, le "duo" Tchkhartichvili ne propose évidemment pas de visite systématique, plutôt de simples promenades assorties des curiosités plutôt littéraires qu'il déniche en ses lieux. Comme il le déclare, ou bien est-ce Akounine, « j’écris des romans qui parlent du XIXe siècle, en m’efforçant d’y placer l’essentiel : la sensation de mystère et de fuite du temps. Je peuple ma Russie imaginaire de personnages dont les noms et les prénoms sont souvent empruntés aux pierres tombales du cimetière Donskoï. Ce faisant, j’ignore moi-même ce que je cherche à obtenir : à tirer de leurs tombes ceux qui ne sont plus, ou à me glisser moi-même dans leurs vies. »
Voilà pourquoi Tchkhartichvili commente l’ambiance spécifique de chacun des champs des morts et conte ce qui nous remue le mieux, les anecdotes de leurs locataires les plus fameux (écrivains, muses, déchus, tortionnaires, etc.) — les dépeçages impromptus de "barbares blancs" par les ronins, samouraïs errants, dans le Japon impérial par exemple, ou toute "histoire" devenue véridique parce que le temps est passé dessus, accréditant des fadaises pour les enfermer dans des tombeaux d'où elles suintent désormais avec le poids du fait historique. Ne parlons pas des trésors enfouis, des manuscrits emberlificotés dans les cheveux des muses défuntes, des artefacts en émeraudes, vous allez vous réveiller la nuit. Après chaque visite, Boris Akounine tresse une superbe nouvelle mettant en scène les plus extraordinaires des habitants croisés par Tchkhartichvili, comme ces araignées-vampires dont on ne vous dit que ça...
Ça grouille au cimetière...


Boris Akounine/Grigori Tchkhartichvili Histoires de cimetières, 1999-2004. Traduit du russe par Paul Lequesne. — Paris, Noir sur Blanc, 240 pages, 19 €


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