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samedi 25 juin 2016

La Criée du Crieur

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Aux côtés du Monde diplomatique, du Canard enchaîné, de Courrier International et d'une poignée d'autres titres, il y avait encore de la place pour une revue d'analyse déguisée en mook : c'est la Revue du Crieur conjointement éditée par Mediapart et par la Découverte.
On y trouve des enquêtes et des idées sur les idées. C'est variée et présentée de manière très appétissante sous une couverture qui rappelle les grandes années du militantisme bien rouge et prolétarien. Un retour aux sources en quelque sorte, à l'époque où L'Humanité et Jaurès balançaient, une époque de tribuns et d'idéologues qui n'est plus.
Sur la couverture, les mots Corruption, Insurrection, Patrons, Utopie, Numérique et Etat servent d'accroche. On se sent rendu en milieu bouillant, c'est appréciable et cela invite à la mobilisation. De ses neurones, pour commencer, afin de se confronter avec le monde — on pense en particulier aux reportages sur le Kurdistan (Mathieu Léonard) ou les étudiants sud-africains (Isabelle Mayault), ou aux photos de Mikhael Subotzky. A la consommation de l'intégralité de ce Crieur, naturellement, en matière d'analyse, tout n'est pas également ferme mais on trouve cependant plus là qu'ailleurs. Voir avant tout à propos de la révolte les très bonnes pages d'Ugo Palheta sur les comités invisibles et de leur rôle dans la situation conflictuelle actuelle — qui n'est pas de nature à surprendre.
Paradoxalement, on s'y rassure aussi en découvrant que les dérives que l'on constate soi-même ne sont pas toutes le fruit d'illusions : ça vasouille pas mal à Paris (et dans l'Hexagone). Dans les rédactions, dans les ministères, et plus généralement dans les esprits. C'est ce dernier point le plus flippant.
Quant à savoir si le journalisme culturel marigote et que les grands patrons ne lisent rien, ma foi, chers enquêteurs, c'est beaucoup d'énergie perdue et ça n'est pas là que l'on vous attend. Savoir où les patrons du CAC 40 dépensent leurs milliards en oeuvre de plastique foutues par des margoulins nullards, c'est bien le cadet de notre souci. Savoir que certains journalistes sont corrompus par leur système, mazette, c'est du recuit. Expliquez-nous plutôt pourquoi le champ culturel n'est pas apte à intégrer les enjeux de l'époque (éducation = démocratie / écologie totale et architecture, etc.), pourquoi les créateurs français se tiennent tellement éloignés de la générosité malgré leurs discours dégoulinants sur la "liberté", le "partage" et la "transmission" ? Seraient-ils aussi mauvaisement utiles que les politiques ? Voilà des questions qui mériteraient de fiers journalistes, prompts à se mettre en porte-à-faux avec les mandarins et les cadors, une haute ambition, comme celle qui nous fait passer derrière les semblants d'une hypothétique "civilisation vrituelle" dont tout laisse penser qu'elle n'est pas si profondément novatrice, ni seulement productive de fruits épatants — parlons d'écologie par exemple et des dégâts causés de l'industrie informatique. On galère aussi avec le net, les données du net et le commerce du net. Le big data et la police en ligne, est-ce notre prochain désir collectif ? Faut-il se laisser aller à penser avec les naïfs que seule l'informatique compte désormais ? L'université ne jure plus que par les humanités numériques ? Grand bien lui fasse. Les "sciences sociales de troisième génération" ont toutes les chances de produire des travaux très approximatifs, comme les moteurs de recherches sont "flous". Les premiers travaux donnés à lire - en histoire littéraire par exemple — démontrent déjà les dangers de la pensée vague : ils sont très contestables. Gardons l'espoir et lisons le Crieur !

Sommaire
Ce que lisent les grands patrons
L'ère de la postdémocratie ?
Les secrets inavoués du journalisme culturel
Touche pas à ma musique !
Beaufort West (photos)
Le pouvoir de nommer ou la déréliction de l'état culturel
Les étudiants sud-africains contre les statues
La droite extrême à l'assaut du livre
Le Kurdistan, nouvelle utopie ?
Notre inconscient numérique


Revue du Crieur. n° 4, "Enquêtes sur les idées et la culture", Médiapart-La Découverte, 160 pages, 15 € l'abonnement à 43 € les trois numéros ne vaut pas bien le coup. Faites vivre les libraires et les kiosquiers !

vendredi 12 février 2016

Crédit du grand reportage

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En complément du Double Jeu de Juan Martinez, Manuel Chaves Nogales, le rédacteur en chef du quotidien espagnol l’Heraldo de Madrid, entreprend à l'instar des grandes reporters de l'époque en 1928 un voyage de longue haleine à travers l'Europe qui le mène dans les grandes capitales et jusqu'au Caucase, à l'instar d'un Henri Béraud par exemple. Flâneries, notations, rêveries lui fournissent la matière d'un grand reportage en vingt-six épisodes particulièrement intéressants.
Généreux, il a aussi ajouté une prime à son ouvrage : la mise en recueil de son travail lui inspirera en particulier un préambule qui mérite d'être classé parmi les articles sains sur sur le métier de journaliste, de reporter, et ça n'est pas sans intérêt à un moment où certains voudraient nous faire croire que le journalisme d'investigation est "agressif".
Court extrait apéritif pour les amateurs de liberté.


Avant d'écrire dans les journaux, il convient de se faire pardonner l'outrecuidance que cela suppose, et l'unique moyen d'obtenir ce pardon est de raconter, de narrer, de rendre compte. Raconter, aller, voilà les fonctions du journaliste. Araquistain — durant son voyage dans les écoles d'Espagne —, Alvarez del Vayo — au fil de ses explorations du panorama spirituel de l'Europe centrale —, ainsi que quelques autres, incarnent clairement ce nouveau journalisme discret, civilisé, qui ne requiert l'attention du lecteur qu'au motif de lui rapporter quelque chose, de l'informer de quelque chose.
Bien sûr, ce n'est pas là l'unique mission du journaliste, ni même la plus importante. Mais c'est la seule que l'on puisse se proposer si l'on ne veut pas entamer une carrière de mystificateur. (...)




Manuel Chaves Nogales Le tour d'Europe en avion. Un petit-bourgeois dans la Russie rouge. — Paris, La Table ronde, "Quai Voltaire", 240 pages, 21 €


mardi 12 mai 2015

Dans le bureau de Francis de Miomandre

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Voici un papier sur lequel j'ai griffonné quelques sujets de contes. Si beaux quand je les conçus, que je ne voyais point nécessaire d'entrer dans de grand frais de détails. Aujourd'hui, qu'ils m'apparaissent dépouillés, ternes et bêtes ! Paresse ! Il eût fallut se ruer sur l'occasion, saisir par ses beaux cheveux l'inspiration qui passait. Elle eut peut-être vivifié ces loques inertes... Je pourrais maintenant m'évertuer, il est trop tard. Renonçons même à imaginer ce qu'eussent été ces mirifiques nouvelles.
Et ceci, vieille page jaunie par le temps, où défilent les noms de tous les journaux et de toutes les revues susceptibles d'accepter la copie d’un pauvre polygraphe comme moi. Je sais ainsi ce que fait de lignes ma page dans chaque périodique, et à quelle heure s'ouvre la caisse. Mais j'ignore toujours ce que donne le caissier, parce que ce capricieux personnage varie ses prix selon que vous lui plaisez ou on, et selon le temps qu'il fait.
Pourquoi ces feuilles sont-elles presque toutes mortes ou agonisantes ? Pourquoi de celle qui tiennent bon les directeurs sont-ils toujours inaccessibles ? Pourquoi ?
Mais pourquoi la littérature elle-même existe-t-elle ? Pourquoi, quand le papier blanc est si beau, le salir de tous ces signes noirs, qui ne signifient rien la plupart du temps ? Est-ce qu'un monde bien paisible, bine tranquille, bien innocent, où l'on écrirait jamais, pas même de lettre anonymes, où l'on aurait le droit, et pas plus, de travers les initiales de son nom entrelacées à celles du nom de sa bonne amie sur les écorces des arbres, est-ce que ce monde-là ne vaudrait pas mieux que le nôtre ? Il paraît qu'il y a vingt-cinq mille littérateurs en France. Défalquons ceux qui ont du talent : cela nous fait le formidable chiffre de vingt-quatre mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit qui ne servent ) en, et dont les bras désolés par l'agriculture, seraient infiniment plus utiles au service de cette entité bienfaisante.
De la suppression des littérature découlerait, logiquement et immédiatement, celle des journaux, qui nous apportent chaque matin tant de trouble. "Pas de nouvelles, bonnes nouvelles", dit le plus sage des proverbes. Cette vérité est si profonde que les journaux en effet n'annoncent jamais que des désastres. Sans doute s'imaginent-ils que cela seul peut ébranler nos nerfs blasés, ou bien peut-être prennent-ils ce parti pessimiste parce qu'on ne leur communique pas autre chose de tous les faits qui se passent dans l'immense univers. (...)
Si jamais je fonde un journal, vous verrez, ça ne se passera pas comme ça. Mais exactement à l'inverse... Je tiendrai pour nul et non avenue tout ce qui jusqu'alors composa la matière des faits-divers. Par contre, j'enverrai dans toutes les grandes villes du monde, et dans les petites localités pittoresques, des reporters d'une finesse d'observation supérieure à la moyenne, chargés de me renseigner sur ce qui se passe d'harmonieux dans l'univers et d'heureux pour ses habitants. (...)
Pour être heureux, il nous suffit de croire que nous le sommes, et pour le croire il ne nous manque guère que quelques raisons. Chaque matin j'en fournirais un stock persuasif...




Francis de Miomandre Le Voyage d'un sédentaire. — P., Emile-Paul Frères, 1918.

vendredi 17 octobre 2014

L'ivresse des départs (1922)

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L'ivresse des départs

« Partir, c'est mourir un peu, »
« C'est mourir à ce qu'on aime, »
« On laisse un peu de soi-même »
« A toute heure et dans tout lieu. »
Edmond Haraucourt.


Le trésor des pauvres est tout entier dans le rêve qui drape la vie, l'enveloppe de caresse et de beauté, fait luire à l'horizon une promesse de bonheur. Je comprends l'inutilité charmante du « songeant », du malheureux illuminé qui fixe, sans rien dire, la mer changeante aux matins de nacre ou aux soirs de mlétal, l'ivresse délicate du poète angoissé pour une heure ardente et les larmes mal retenues, la volupté profonde qu'il y a de partir à jamais vers le pays chimérique où ne sévissent plus les hommes et leurs lois.

Le passant qui s'arrête à l'auberge, cueille une fleur et s'en va, l'aventurier qui, las de dormir sur la dure, mendie et paie un lit pour savourer la fraîcheur et l'odeur de menthe des draps blancs, le vieillard, qui s'achemine à l'éternel voyage et qu'une enfant caresse afin d'être ravie par des histoires, nous gardons tous une illusion de vie qui s'effeuille et parfumée la route, lentement. Avez-vous remarqué les nuages qui, sur un ciel bleu, ressemblent à des caravelles légères dont les pilotes sont épris d'un désir courageux pour des voyages infinis ?
Avez-vous évoqué, en regardant passer ainsi le ciel rose et fané des fins de jour, Les voiles rouges que le flot balance ?
Et ces soirs un peu las dé rêverie, avez-vous désiré le départ pour l'aventure vers « l'impossible » hallucinant de tentations ?
Avez-vous eu la crainte du lendemain meurtrier ?
Etes-vous resté accoudé au balcon de la maison paisible, sous les yeux des étoiles et, dans vos regards, pour vous-mêmes, avez-vous fait le rêve du départ fabuleux ?
Dans le lointain, vous avez aperçu la ville où les tentes sont d'or et de bleu, où le sable brille, où la nier caresse et chante.
Vous avez compris, sans la connaître, la poésie qui meurt au chuchotis des palmiers, et dormi à la proue d'un voilier ancré dans la baie ensoleillée, séchant ses toiles pour le nouveau départ vers les villes de houille et de fer. Alors, dans l'air, venant de la gare proche, le cri suraigu d'une locomotive vous tire de votre torpeur et, vous trouvez que l'air fraîchit, que le sommeil tente les âmes et vous vous endormez, ayant cru un instant que vous êtes allé très loin, si loin même, en des pays aimés !

Les rêveurs ont raison. - Rêver sa vie vaut mieux que la vivre, et, fermer ses yeux, se retrouver dans le "là-bas" pressenti en songe, au pays du soleil et des fleurs étranges, c'est connaître la fortune des Pauvres, riches de leur intelligence, de leur sensibilité et d'un cœur pur, audacieux et fier. Loin des êtres aimés, loin des bibelots précieux qui datent des étapes franchies, loin des livres, amis discrets et consolants, le voyageur ne jouit qu'à moitié du spectacle vu ; un dédoublement se produit ; il jalonne son temps, marque les émotions et les baisers, attend l'heure d'automne et se réserve d'être heureux, en meublant ses souvenirs de gerbes, de visages et de parfums d'âmes en émoi...
De deux êtres, celui qui part et celui qui reste, la douleur est la même. Peut-être, celui qui veille et attend le voyageur, est le moins à plaindre, car ce que voit, ce qu'entend celui qui passe, se mêle à la rancœur d'être seul, de jouir égoïstement — comme d'une souffrance née d'un plaisir intense — de la beauté rencontrée. Il voudrait pouvoir dire à ceux qu'il aime. Écoutez : « Ébloui, j'ai regardé ces flots hier soir ; je pensais à vous. Vous me rejoignez ce matin ; vite, vite, approchez-vous, je vais vous conduire à la bonne place ! ».

Dans le vent du soir qui m'apporte le halètement discret de la ville endormie, il me semble avoir entendu la chanson de la route, belle comme un hymne de souffrance et courage. Les mots étaient sans suite, mais ils évoquaient des couleurs, et des sons propres à former l'harmonie d'un beau rêve... Je n'en ai pas gardé souvenance ; je sais que quelqu'un m'a parlé, m'a conté la mort des hardis, les prouesses des forts, la tendresse des belles âmes assez hautes pour garder en elles une part égale de douleur et de charme.
Je sais que l'on m'a dit: « Va ! n'importe où, quelle que soit la cité de fange ou de grandeur ! va, le chemin est à toi ; sur le ciel des matins nulle porte ne se ferme, et la, nuit est absolvante comme une maîtresse vaincue par l'habitude. »
Hélas ! au détour de la rue, j'ai rencontré l'aventurier et comme je parlais tout haut de mon désir et de ma décision nouvelle, il ricana, d'un rire sinistre et me prit la main, cependant que sa voix grave râlait dans le silence nocturne. — « Tu vois, mes yeux de fièvre, mon teint hâlé, mes lèvres sèches à force d'être restées closes, si longtemps... si longtemps loin des hommes... J'avais rêvé de partir aussi, et le soleil et l'orage m'ont brisé. Certes, je ne suis pas à terre, mais je ne goûterai plus jamais les ivresses d'ici-bas. Une trop grande volupté me fut donnée : celle de croire à l'infini et d'essayer de m'isoler pour toujours du reste du monde. Mes yeux, comme un miroir, reçoivent les images sans en garder la forme ; mes mains ne cueillent pas les fleurs ; j'ai même oublié mon passé. Je ne sais plus rien que la route ; je n'aime plus que la chimère des jours impossibles. — N'écoute pas, ami, le conseil du vent. Reste chez toi, ou, si tu pars, reviens vite, car il faut retrouver encore et toujours, les souvenirs qui sont la vie ! Crains le soleil, le soleil qui aveugle, mais demeure près de la lampe, la bonne et fidèle lampe qui brille comme un phare ou comme une torche selon ton vœu »

L'aventurier disparut ; et, rentré chez moi, j'aperçus un pauvre papillon, soyeux et frêle, mort pour avoir imprudemment frôlé la flamme de la lampe, dans son vol léger.

J.-F.-Louis Merlet



jeudi 31 juillet 2014

Le conte, par Henri Duvernois

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Il reste entendu que le journalisme seul, mais pratiqué librement, peut servir une vocation littéraire. Une ressource s'est créée vers 1892 : le conte. Beaucoup, et de merveilleux — je l'ai constaté moi-même — n'ont jamais été réunis en volumes et dorment à tout jamais dans de vieilles collections où nul ne s'avise de les réveiller. J'ai eu l'occasion, récemment, d'écrire un avant-propos sur ce genre littéraire à la fois adoré et décrié. Nul ne le soutient, d'ailleurs, et dans les controverses littéraires il n'en est jamais question. C'est pourtant par le conte que le grand public a été amené à la littérature (...)




Henri Duvernois Mes apprentissages. Souvenirs des années 1885-1900. — Paris, Hachette, 1930, 219 p. coll. "C'était hier".

Toujours disponible : L'Homme qui s'est retrouvé (L'Arbre vengeur, 2009).

mercredi 23 juillet 2014

Archéologie du hot-dog

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Hélas, l'univers était sur ma table, mais de une heure à trois heures du matin, quand on a vingt ans, le sommeil vous terrasse. Imaginez cela au mois d'août, par une nuit étouffante, dans une sombre imprimerie. Parfois, de lassitude, je laissais ma tête tomber sur la table et je dormais là, vaincu, sur les épreuves amoncelées, comme un collégien sur ses devoirs. Le metteur en pages, pris de pitié, enlevait le travail tout seul, et je dois avouer qu'il s'en acquittait supérieurement. Quand je me réveillais, on serrait la dernière forme et ces braves gens riaient de ma stupeur. Parfois l'un d'eux me faisait un bout de conduite. Nous allions, à l'aube tremblante, dévorer un "corbillard" chez le charcutier-spécialiste ouvert toute la nuit et où se coudoient les noctambules, de hâves pauvresses et les journalistes. Un corbillard, c'est une saucisse chaude, intercalée dans une miche de pain frais. Un café bu dans un bar voisin, et nous repartions, à pied. Beaucoup de ces ouvriers avaient une culture étonnante et rectifiaient d'eux-mêmes, sans y mettre d'ostentation, un certain nombre de fautes de syntaxe et d'orthographe. J'appris à connaître là le petit peuple de Paris, si doux et si sensible sous sa gouaille. Je leur prêtais des livres qu'ils ne lisaient pas "de la pointe de l’œil" comme trop de gens, mais avec une application passionnée et sur lesquels ils portaient des jugements dont la sagacité me frappait.




Henri Duvernois Mes apprentissages. Souvenirs des années 1885-1900. — Paris, Hachette, 1930, 219 p. coll. "C'était hier".

Toujours disponible : L'Homme qui s'est retrouvé (L'Arbre vengeur, 2009).

samedi 12 juillet 2014

La journée du Cosaque (Henri Duvernois)

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Voici quelle était exactement la journée du Cosaque : Arrivée à dix heures du matin, rue du Croissant. Lecture des journaux, coupures abondantes. "Impossible d'écrire plaisantions-nous, j'ai perdu mes ciseaux !" De deux heures à cinq heures, reportage. De cinq heures à sept heures, travail de rédaction. De neuf heures à deux heures du matin, secrétariat, mise en pages dans l'atelier de typographie. Entre temps, les friandises : chronique quotidienne, plutôt instructive, destinée surtout à ne froisser personne. Trois fois par semaine, l'éditorial, le "leader", écrit politique tracé, eût-on dit, avec de la gomme à effacer. Un feuilleton hebdomadaire sur les livres. Ajoutez quelques menues brouilles : échos, nouvelles à la main, comptes rendus de crimes, facéties boulevardières, etc. Le tout pour la somme mensuelle de soixante-quinze francs, plus quarante francs d'indemnité attribués aux frais de transport... Quatorze jours par an et un demi-mois pour les étrennes.




Henri Duvernois Mes apprentissages. Souvenirs des années 1885-1900. — Paris, Hachette, 1930, 219 p. coll. "C'était hier".



De l'excellent fictionneur Henri Duvernois (Henri Simon Schwabacher, 1875-1937), vous pouvez lire L'Homme qui s'est retrouvé (L'Arbre vengeur, 2009).

vendredi 23 août 2013

La presse selon Paul Brulat (1900)

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Un directeur de journal n’est pas un père de famille ; c’est un homme d’affaires… Vous ne savez pas ce que c’est que de diriger un journal, à notre époque. Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée, entre nous ? Eh bien ! un journal honnête ne peut pas vivre. Ce n’est pas la vente du papier qui nous soutient ; nous y perdrions plutôt, car nous donnons parfois huit pour cinq centimes. Nous avons des frais énormes et qui augmentent sans cesse, avec la concurrence. Le prix des articles s’élève, il nous faut couvrir d’or les écrivains dont nous voulons nous assurer la collaboration exclusive. Au surplus, les formats s’agrandissent, on serre les textes, la matière a doublé. Enfin, nous avons ici cinq mille francs de frais, par jour… Comment subsisterions-nous sans les affaires, sans les annonces, sans le bulletin financier, sans les pronostics, sans le chantage ? Nous sommes bien obligés de faire payer notre influence et notre autorité. Tout s’achète aujourd’hui… Les éditeurs traitent avec nous ; les théâtre feront bientôt de même ; la critique dramatique sera supprimée, comme l’est la critique littéraire. On n'obtiendra plus rien de la presse, même pas le silence, sans argent... Voyez, la réclame, reléguée d'abord à la quatrième page, envahit maintenant tout le journal, depuis le premier-Paris, jusqu'à la signature du gérant; elle se glisse dans les faits divers, dans les échos, partout !... Et nous devions en venir là, c'était fatal. Quant à moi, je me plie simplement aux exigences, aux conditions de vie du journalisme contemporain. (...)





Paul Brulat, La Faiseuse de gloire. - Paris, V. Villerelle, 1900, pp. 202-203

samedi 11 février 2012

Contre le Léopard de l'Insatisfaction...

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Deux publications mettent à l'honneur les employés de journaux chargés du courrier des lecteurs ; et la seconde nous rappelle à une très récente lecture dont nous voulions vous parler il y a quelque temps déjà.

En effet, l'apparition sur les étals de l'anthologie amusante des phrases poétiques ou abyssales du bas-bleu Emmeline Raymond recopiée par Fabienne Yvert dans La Mode illustrée — où ladite Emmeline, notoire auteuse de La Civilité non puérile, mais honnête (Fimin Didot frères et fils, 1873), née en 1828 à Czernowitz (Bukovine), répandait son immarcescible sagesse aux lectrices pleine d'interrogations (L'Endiguement des renseignements, Attila, 13 €) — nous a renvoyé immédiatement à un très curieux roman de l'Américain Nathanaël West (1903-1940), nom de plume du satiriste et scénariste Nathan Wallenstein Weinstein : Miss Lonelyhearts (Sillage).

Miss Lonelyhearts, c'est le pseudonyme d'un rédacteur de courrier du cœur qui craque : trop de problèmes insolubles à lui soumis, trop d'humanité, trop de médiocrité, trop d'existences horribles lui sapent le moral : Il craque.

Le livre écrit en 1931, en pleine prohibition, est d'un satiriste sans doute (lorsqu'il apostrophe Dieu), il est aussi d'un littérateur audacieux — ses amis l'avait surnommé "Pep" — qui n'hésite guère à couper le fil de récit, à maintenir une tension — très cinématographique sans doute — d'une manière qui n'est pas sans rappeler le film noir des années 1950 ou, parfois, les jeux d'ombre du cinéma expressionniste allemand.

Chère Miss Lonelyhearts des Miss Lonelyhearts,
J'ai vingt-six ans et je suis dans le cirque du journalisme. La vie pour moi est un désert où je me sens très mal. Ni la nourriture, ni l'alcool, ni les femmes ne me donnent de plaisir — et les arts ne sont plus pour moi une source de joie. Lé Léopard de l'Insatisfaction rôde dans les rues de ma ville ; le Lion du Découragement est couché derrière les murs de ma citadelle. Tout n'est que désolation et vexation de l'âme. Je vis un enfer. Comment puis-je ne pas douter, comment puis-je avoir foi dans l'instant et dans l'époque de nous vivons ? Est-il vrai que les plus grands hommes de science croient à nouveau en vous ?
Je lis votre chronique que j'aime beaucoup. Un jour, vous y avez écrit : "Quand le sel a perdu sa saveur, qui en retrouvera le goût ?" La réponse serait-elle : "Nul homme sinon le Sauveur ?"
En vous remerciant à l'avance de me répondre rapidement, je reste votre serviteur.
Un fidèle abonné.

On dirait, pour tout dire, que Nathanaël West est un petit frère de Walter Serner ou de Ribemont-Dessaignes, sans leurs embardées. Son livre est une curiosité sans doute, mais aussi un jalon de l'écriture qui se modernise au début du siècle dernier.

Bref, pour ne pas supporter plus longtemps le Léopard de l'Insatisfaction, lisez Miss Lonelyhearts.


Nathanaël West Miss Lonelyhearts, traduction de Marie Picard. — Paris, Sillage, 128 pages, 9,50 €

jeudi 9 février 2012

Sagesse de Maurice Ciantar

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“plus un journaliste est informé, moins il informe… sous peine d’être coupé de ses sources.”





Maurice Ciantar Le Journal d'Edmond, fragments. - Tusson, Du Lérot, 1980, 230 pages