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Mot-clé - Jean-François Louis Merlet

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vendredi 14 avril 2017

La Tragique Aventure

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Nouvelles littéraires, 17 février 1923.


vendredi 5 août 2016

La Tour des supplices de Nuremberg

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La Tour des Supplices de Nurenberg

La visite que j'ai faite, minutieuse et contrôlée, de la tour célèbre où sont réunis les instruments de torture et un petit musée historique, m'a écœuré. Ensuite, j'ai essayé de m'expliquer tous les raffinements de cruauté d'une époque abolie.
Il faut donc, avant tout commentaire, que je note ce que j'ai vu et tous les instruments terribles employés au châtiment des coupables. Je ne puis éviter l'énumération cataloguée. Peu importe si je retrouve ainsi la précision du souvenir.
Au rez-de-chaussée, une salle d'exposition des appareils familiers à la torture et à la question ordinaire et extraordinaire ; le poteau carcan ou pilori, la flûte de fer qui broyait les doigts des mauvais musiciens et des médisants ; les bretelles à cornes pour les femmes infidèles ; les groins et les masques pour les indécents et les blasphémateurs ; les violons de honte qui enserraient le cou de l'homme et de la femme en désaccord ; le manteau espagnol en bois clouté, destiné aux ivrognes et aux vicieux qui faisaient, ainsi vêtus, le tour de ville; la maison à claires-voies où l'on enfermait les boulangers tricheurs sur le poids du pain (ainsi garrottés, le bourreau les traînait à la Peignitz et les plongeait dans l'eau du fleuve autant de fois qu'il manquait d'onces au pain bourgeois) ; la chaise de torture dont le patient éprouvait, nu, la rigueur des 2.000 pointes; le lièvre lardé, rouleau hérissé de lames que l'on promenait sur le dos et la poitrine du délinquant; l'étrier briseur de pieds et les menottes et poussettes comparables aux fers qui étaient en honneur dans les régiments disciplinaires ; les bretelles de 70 livres à collier de fer, maintenant le prisonnier rivé au mur ; le banc de douleur, formé de barres de bois ornées de pointes mues par des poulies et qui brisaient l'épine dorsale des meurtriers et des voleurs à main armée, auxquels ce supplice était destiné ; le berceau, auge massive capitonnée. de clous aigus dans laquelle on remuait les condamnés jusqu'à ce que mort s'ensuive (en 1807, on en usait encore) ; les cols espagnols, bons étrangleurs ; les tenailles arracheuses de langues ; les poires d'angoisse; les couteaux creveurs d'yeux et coupeurs de langues ; les serre mollets ; les fouets noués ; le tréteau ; la roue tranchante, qui passait sur ces corps à intervalles réguliers ; l'âne espagnol, écarteleur ; les potences à poids, qui garantissaient la croissance des corps ; les fers chauds, marques d'infamie, apposés à l'épaule en forme de potences, de roues, ou portant la lettre initiale de la ville où le prisonnier avait subi sa peine ; la hache d'exécution, élégante francisque à long manche; les glaives de bourreau, hautes épées à croix, lames très larges avec cette mention sur la garde : « Justitia ».
Dans une vitrine, posé douillettement comme un joyau, le glaive fourbi, flambant neuf qui trancha au XVIIe sjècle plus de dix-huit cents têtes — un rien — et provenant du musée royal d'armes de Stuttgard. Plus loin, les masques diaboliques cloués à la maison des possédés du démon; les mains de fer ; les chars à torture, etc. Enfin, comme présidant cet étalage d'horreurs, un costume funèbre de maire juge de Nurenberg, de velours sombre et sans ornements. Et, calme et sereine sous la coiffe noire et la cape à grand col, la tête violemment portraicturée d'une sorcière, la religieuse Renatu, brûlée à Wurtsbangen en 1749. Le peintre s'est attaché à rendre la finesse des traits que l'âge n'avait pas alourdis, la bouche mince et dédaigneuse, les yeux vastes, profonds, fixes, suivant un rêve, au-delà du mystère, de la résignation et du crime, indifférents.
Au premier étage, car ce musée maudit n'est pas minuscule, trône, horrible et lourde, l'Eisene Jungfrau, la vierge de fer. C'est une masse de deux mètres de hauteur, reproduisant les traits d'une bourgeoise de Nurenberg vêtue de sa cape, tombant jusqu'aux pieds. La porte s'ouvre par devant en deux portails piqués de longues aiguilles. La tête divisée en deux parties comme une orange partagée, porte, à sa face interne, deux pointes acérées. On plaçait le condamné à ce supplice de première classe, à l'intérieur de la vierge affreuse. On fermait les portes et les pointes broyaient la poitrine, la tête et les flancs. Quand le bourreau n'entendait plus crier le patient, il jugeait que la mort avait fait son œuvre et il ouvrait prudemment la cape de la Jungfrau. Une trappe glissait sous les pieds de la statue, et le corps déchiré tombait sur une machine assez comparable aux broyeurs des bouchers. Là, réduit en morceaux innommables, il allait se perdre dans les eaux de la Peignitz qui dispersait ainsi les traces du supplice et évitait toutes recherches. Ceux qui usaient de cette épouvantable torture étaient appelés membres au Tribunal des francs- juges. Le titre est assez insultant d'ironie.
Digne compagnie d'un tel appareil de martyre, des défroques rouges de bourreau, la clochie qui sonnait pendant l'exécution de la sentence rendue, le banc du condamné que l'on plaçait entre lie médecin à gauche et le bourreau à droite, des portraits d'hommes rouges, les chapeaux flanqués des 'armes de la ville dont ils se couvraient pour les cérémonies « sai- gneuses ».
J'ai déjà indiqué la cellule du chevalier Eppelin de Gailingen: les murs alourdis de chaînes, de colliers, de menottes et d'entraves en sont comme rouillés. Au-dessus (troisième palier) des portraits de princes prisonniers destinés à la vierge en fer occupent le deuxième étage. La chronique rapporte que les détenus y restèrent quelquefois plusieurs mois et, cependant, les malheureux n'avaient qu'un escabeau de fer et une cruche pour tous objets utiles, pas même une couchette de bois.
Je respire un peu !!
C'est le dernier étage dont les baies s'ouvrent au loin sur la campagne.
On a installé dans cette pièce supérieure de la cour, une sorte de musée historique mal entretenu, en mauvais état, bric-à-brac de pièces authentiques, mais disparates, posées sans ordre et dans une atmosphère de délabrement qui étonne. Je note, en suivant le porte-clefs, des armiures du xvi" siècle, du temps de Maximilien Ier, armures de guerres civiles appelées Morgensterm ; une vieille voiture diligence pour les approvisionnements, un carrosse de luxe (un modèle à mécanique XVIe), que le cicerone indique comme « une audomopile du temps » ; des armures de chevaliers, épées, tromblons, canons de la guerre de Trente ans, piques, lances, épieux, entonnoirs, porte-voix, violon en fer du XVe siècle, cymbale hongroise du XVIIe, pipes fameuses, vrais bijoux du XVIIIe, reconstitution en poupées minuscules, d'une noce de patricienne du XVIIIe siècle avec la couleur et les costumes du temps, piano du XVIe, vermoulu et crevé, harpe de roi, petite harpe de Hans Sachs, et instruments de cuivre des maîtres chanteurs de Nurenberg, costume de fou de la cour en amadou (!!), montre en forme d'œuf de Herr Heulein, une des premières confectionnées, glaive d'empire, etc. Tout cela forme une salade hétéroclite, mêlant les objets de trois siècles, les armes, à côté des vieilles chopes de faïence, les armures et les violons.
Telle m'est révélée la Funfec Kiger Turm avec ses horreurs, ses guenilles et ses ferrailles.
Un sujet, une exhibition aussi horrifiante — je parle des instruments de torture — méritent quelques commentaires.
Il est incontestable que l'ingéniosité tortionnaire prit naissance dans l'Espagne au moyen-âge. Les chevaliers tudesques ont aimé les châtiments infligés aux malandrins et aux criminels. La torture était un luxe des grands, importé de la terre où sévirent et triom-phèrent longtemps les Maures. Je cherche à m'expliquer comment le XVe, le XVIe et le XVIIe siècles acceptèrent telles cruautés, pourquoi ils utilisèrent ces représailles avec l'apparat stupéfiant qui caractérisait de semblables atrocités, offertes comme réjouissance au peuple des badauds émoustillés à la vue du sang versé. De l'étreinte farouche de la vierge en fer à la « Veuve », il n'y a, j'imagine, qu'un pas franchi — au point de vue spectacle — et je laisse faire le choix à autrui.
Pour le condamné, la souffrance est plus courte. On en conviendra, quoique l'on ne doive reconnaître le droit de tuer à personne.
Nous sommes au siècle lointain où l'instruction réservée à certains, à quelques élus seulement, laissait dans une ombre de médiocrité lamentable, la majorité de la foule sensible aux grands gestes, aux parades, aux meurtres, aux passions violentes, exclusive dans ses plaisirs comme dans ses douleurs, âpre à défendre sa misérable condition, prompte à croire à toutes les légendes superstitieuses, résignée, esclave des traditions déjà fortes, courbée devant le seigneur et n'osant plus affronter son regard caché par le heaume de guerre. Or, un tel peuple, malgré des erreurs, avait créé une harmonie dans la cité. Le XVe siècle préparait après les schismes et des inquiétudes d'esprit, la floraison hardie de la Renaissance. La même foule faisait la fortune de la cité, en assurait la paix et cette paix ennoblie par le labeur des artisans de génie, offrait au monde étonné un magnifique enseignement. Malgré la main-mise sur les Eglises par les prêtres tout puissants, malgré la volonté suprême du prince ou du roi, ce peuple pouvait se croire maître et défenseur des beautés qui l'entouraient, — qu'il sentait plutôt qu'il ne s'en ex-pliquait la valeur — et il approuvait les sentences terribles contre quiconque tentait de perturber l'ambiance paisible, de troubler la douceur de vivre sainement, au grand jour, du labeur prospère, de l'industrie et des arts. Et les tribunaux étaient sacrés. La torture, les moyens cruels d'arracher la vérité aux accusés, les ruses épouvantables, les calvaires odieux infligés aux « méchants » pouvaient paraître normaux aux yeux de chacun.
Nurenberg la gothiquc, Nurenberg la douce, au vol de ses cloches, au chant de ses vieux maîtres, mêlait volontiers les râles et les appels des supplices.
L'enseignement était terrible qui tombait des murs du burg et il valait mieux rêver sous les arbres qui bordaient les remparts, que de franchir entre les hommes d'armes les portails ornés de blasons où veillaient les hallebardiers...
L'homme rouge dormait là-haut, ayant fourbi sa hache et aiguisé ses crochets. Malheur à qui violait le droit des gens. Et puisque la vie était resserrée, réduite à ses expressions coutumières, sans heurts, sans révoltes, il importait peu aux bourgeois et aux artisans, de philosopher sur le geste d'un voleur ou d'un criminel, à la condition que l'ordre régnât entre Saint-Sebald et le burg, Saint-Laurent et la grosse tour de ville.

J.-F, Louis Merlet



Floréal, 9 juillet 1921.

vendredi 17 octobre 2014

L'ivresse des départs (1922)

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L'ivresse des départs

« Partir, c'est mourir un peu, »
« C'est mourir à ce qu'on aime, »
« On laisse un peu de soi-même »
« A toute heure et dans tout lieu. »
Edmond Haraucourt.


Le trésor des pauvres est tout entier dans le rêve qui drape la vie, l'enveloppe de caresse et de beauté, fait luire à l'horizon une promesse de bonheur. Je comprends l'inutilité charmante du « songeant », du malheureux illuminé qui fixe, sans rien dire, la mer changeante aux matins de nacre ou aux soirs de mlétal, l'ivresse délicate du poète angoissé pour une heure ardente et les larmes mal retenues, la volupté profonde qu'il y a de partir à jamais vers le pays chimérique où ne sévissent plus les hommes et leurs lois.

Le passant qui s'arrête à l'auberge, cueille une fleur et s'en va, l'aventurier qui, las de dormir sur la dure, mendie et paie un lit pour savourer la fraîcheur et l'odeur de menthe des draps blancs, le vieillard, qui s'achemine à l'éternel voyage et qu'une enfant caresse afin d'être ravie par des histoires, nous gardons tous une illusion de vie qui s'effeuille et parfumée la route, lentement. Avez-vous remarqué les nuages qui, sur un ciel bleu, ressemblent à des caravelles légères dont les pilotes sont épris d'un désir courageux pour des voyages infinis ?
Avez-vous évoqué, en regardant passer ainsi le ciel rose et fané des fins de jour, Les voiles rouges que le flot balance ?
Et ces soirs un peu las dé rêverie, avez-vous désiré le départ pour l'aventure vers « l'impossible » hallucinant de tentations ?
Avez-vous eu la crainte du lendemain meurtrier ?
Etes-vous resté accoudé au balcon de la maison paisible, sous les yeux des étoiles et, dans vos regards, pour vous-mêmes, avez-vous fait le rêve du départ fabuleux ?
Dans le lointain, vous avez aperçu la ville où les tentes sont d'or et de bleu, où le sable brille, où la nier caresse et chante.
Vous avez compris, sans la connaître, la poésie qui meurt au chuchotis des palmiers, et dormi à la proue d'un voilier ancré dans la baie ensoleillée, séchant ses toiles pour le nouveau départ vers les villes de houille et de fer. Alors, dans l'air, venant de la gare proche, le cri suraigu d'une locomotive vous tire de votre torpeur et, vous trouvez que l'air fraîchit, que le sommeil tente les âmes et vous vous endormez, ayant cru un instant que vous êtes allé très loin, si loin même, en des pays aimés !

Les rêveurs ont raison. - Rêver sa vie vaut mieux que la vivre, et, fermer ses yeux, se retrouver dans le "là-bas" pressenti en songe, au pays du soleil et des fleurs étranges, c'est connaître la fortune des Pauvres, riches de leur intelligence, de leur sensibilité et d'un cœur pur, audacieux et fier. Loin des êtres aimés, loin des bibelots précieux qui datent des étapes franchies, loin des livres, amis discrets et consolants, le voyageur ne jouit qu'à moitié du spectacle vu ; un dédoublement se produit ; il jalonne son temps, marque les émotions et les baisers, attend l'heure d'automne et se réserve d'être heureux, en meublant ses souvenirs de gerbes, de visages et de parfums d'âmes en émoi...
De deux êtres, celui qui part et celui qui reste, la douleur est la même. Peut-être, celui qui veille et attend le voyageur, est le moins à plaindre, car ce que voit, ce qu'entend celui qui passe, se mêle à la rancœur d'être seul, de jouir égoïstement — comme d'une souffrance née d'un plaisir intense — de la beauté rencontrée. Il voudrait pouvoir dire à ceux qu'il aime. Écoutez : « Ébloui, j'ai regardé ces flots hier soir ; je pensais à vous. Vous me rejoignez ce matin ; vite, vite, approchez-vous, je vais vous conduire à la bonne place ! ».

Dans le vent du soir qui m'apporte le halètement discret de la ville endormie, il me semble avoir entendu la chanson de la route, belle comme un hymne de souffrance et courage. Les mots étaient sans suite, mais ils évoquaient des couleurs, et des sons propres à former l'harmonie d'un beau rêve... Je n'en ai pas gardé souvenance ; je sais que quelqu'un m'a parlé, m'a conté la mort des hardis, les prouesses des forts, la tendresse des belles âmes assez hautes pour garder en elles une part égale de douleur et de charme.
Je sais que l'on m'a dit: « Va ! n'importe où, quelle que soit la cité de fange ou de grandeur ! va, le chemin est à toi ; sur le ciel des matins nulle porte ne se ferme, et la, nuit est absolvante comme une maîtresse vaincue par l'habitude. »
Hélas ! au détour de la rue, j'ai rencontré l'aventurier et comme je parlais tout haut de mon désir et de ma décision nouvelle, il ricana, d'un rire sinistre et me prit la main, cependant que sa voix grave râlait dans le silence nocturne. — « Tu vois, mes yeux de fièvre, mon teint hâlé, mes lèvres sèches à force d'être restées closes, si longtemps... si longtemps loin des hommes... J'avais rêvé de partir aussi, et le soleil et l'orage m'ont brisé. Certes, je ne suis pas à terre, mais je ne goûterai plus jamais les ivresses d'ici-bas. Une trop grande volupté me fut donnée : celle de croire à l'infini et d'essayer de m'isoler pour toujours du reste du monde. Mes yeux, comme un miroir, reçoivent les images sans en garder la forme ; mes mains ne cueillent pas les fleurs ; j'ai même oublié mon passé. Je ne sais plus rien que la route ; je n'aime plus que la chimère des jours impossibles. — N'écoute pas, ami, le conseil du vent. Reste chez toi, ou, si tu pars, reviens vite, car il faut retrouver encore et toujours, les souvenirs qui sont la vie ! Crains le soleil, le soleil qui aveugle, mais demeure près de la lampe, la bonne et fidèle lampe qui brille comme un phare ou comme une torche selon ton vœu »

L'aventurier disparut ; et, rentré chez moi, j'aperçus un pauvre papillon, soyeux et frêle, mort pour avoir imprudemment frôlé la flamme de la lampe, dans son vol léger.

J.-F.-Louis Merlet



samedi 23 août 2014

La cabane à humains (1920)

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Sur la zone, après Dickens, mais avant Merlet et Audiberti, et bien après Delvau, mais fort plus tôt que Yonnet et Clébert, la misère selon Louise Bodin.


LA CABANE A HUMAINS
C'est au delà des limites de l'octroi. Il n'y a pas autour de notre petite ville de province, comme autour de Paris, la grande ville, une zone intermédiaire entre la ville et la campagne. Il n'y a pas ce qu'on appelle « la Zone », terrain pelé, rongé, lépreux, sur lequel poussent, parmi des détritus, des dépôts de poubelles, de misérables baraques en planches où vivent des hommes, des femmes et leurs petits.
Chez nous, les faubourgs sont les plus charmants quartiers, villas fleuries et jardins et, dès l'octroi, c'est tout de suite la campagne, la belle et jeune campagne à la végétation luxuriante et toute en fleurs, étant en plein printemps, en cascades de fleurs sur les maisons, dans les haies qui séparent les champs gras que cultivent des paysans et des paysannes cossus, paysans et paysannes qui, depuis la guerre, ont acheté fermes et autos. Alors, elle attire d'autant plus l'attention, cette masure, cette cabane posée à l'écart sur le bord d'un chemin, et qui semble une mendiante parmi des gens riches. J'entre et, d'abord, je suis saisie par l'odeur et par l'obscurité. Il n'y a d'autre ouverture sur le ciel, sur les champs, que la porte et l'atmosphère de cette cabane est quelque chose d'épais, de gluant, de pourri. Je finis par distinguer sur le sol en terre battue, graisseuse, trois grabats: puis-je même appeler cela des,grabats, ces rectangles de planches disloquées au milieu desquels il y a une paillasse et des restes de couvertures? Et je distingue aussi un buffet branlant et quelques chaises défoncées.
Quels sont les animaux, quelles sont les bêtes qui grouillent dans cette misère, dans cette détresse ?
Des animaux.? Mais quels oiseaux voudraient d'un nid pareil ? Quelles bêtes des forêts n'ont pas leur lit de feuilles rafraîchi chaque jour ? Quels animaux domestiques n'ont pas leur litière renouvelée, leur mangeoire abondamment pourvue ? Quelles écuries, quelles étables, quels chenils, quels clapiers sont dans cet état de délabrement, de pauvreté, d'infection ?
Autour de moi, bientôt, il y a quatre petits humains, et la mère, debout, tient dans ses bras le dernier, âgé de quatre mois. Les deux aînées sont à l'hôpital : elles ont la coqueluche. Le tout petit aussi a la coqueluche ; cela se voit sur son visage qui serait charmant
s'il n'était tout enlaidi de croûtes, car la peau des petits est infiniment tendre, elle se déchire sous l'effort de la toux et ce sont autant de petites plaies qui deviennent croûteuses. Ils sont sept, de treize ans à quatre mois. Ils étaient neuf ; deux sont morts ces années dernières de tuberculose.
La mère est fine et distinguée. Ses trente-huit ans si accablés, si épuisés ont conservé une certaine élégance et une certaine souplesse et, lorsqu'elle ouvre son corsage pour allaiter le tout petit, je remarque la blancheur de sa peau et sa gorge, encore jolie. Elle est, me dit-elle, du petit bourg de Saint-Laurent, tout près de Rennes. Elle s'est mariée à vingt-deux ans.
Sans doute, dans ce temps-là, c'était une belle fille fraîche et son mari l'aimait. Elle vit là — si c'est vivre — avec ses sept enfants et le mari ne « rentre » plus, ou bien, quand il « rentre », il vaudrait mieux qu'il ne rentrât pas. Elle touche 52 francs par mois d'allocation aux familles nombreuses. Je crois que c'est exactement 52 fr. 70. Elle touche 4 pains de 6 livres par mois de la paroisse, à condition qu'elle envoie ses enfants au catéchisme et qu'elle leur fasse faire leur première communion. Elle a 1 fr. 75 pour vivre par jour avec ses sept enfants. C'est un soulagement pour elle quand une maladie — pas grave -lui permet d'envoyer deux ou trois des sept à l'hôpital où ils sont nourris et vêtus. Chez eux, ils mangent du pain et boivent de l'eau, mais il leur faudrait un pain de dix livres par jour et le pain noir, le hideux pain noir indigeste que nous a valu la victoire coûte six sous la livre, pour les familles nombreuses.
La femme, la mère, parle simplement, sans larmes et lorsque je m'en vais oppressée, révoltée, indignée - : avec des remords d'oser parfois souffrir pour moi-même, — elle m'accompagne, le dernier dans ses bras, les quatre autres à ses jupes. Sur quels bourriers a-t-elle ramassé les débris de chaussures qu'ils ont aux pieds ? Et pourtant, c'est le printemps, c'est-à-dire que c'est la possibilité de sortir, de courir sur la route, de respirer, de jouir, d'aller au puits chercher de l'eau pour laver quelques hardes ; c'est la clémence du ciel, la tiédeur de l'air, la lumière du soleil pour tous. Mais ils sont là aussi pendant les mois d'hiver.
J'ai reçu ce matin même le bulletin d'avril de l'Union internationale de Secours aux enfants d'Europe. J'ai regardé avec une immense pitié les photographies de la misère à Budapest, prises par l'ex-premier ministre de Hongrie, M. Charles Huszar en compagnie des évêques méthodistes de l'Amérique, photographies de taudis où gisent les innocentes petites victimes des grands seigneurs de la tuerie.
Mais je pourrais joindre à ces documents la photographie de « ma » cabane à humains qui n'est qu'une de nos cabanes à humains, parmi tant d'autres, à nous, les Français victorieux. Elle existe à un quart d'heure de route d'une ville heureuse et qui n'a pas souffert matériellement des horreurs de la guerre, sur le bord des champs fertiles dont chaque pommier chargé de fruits est une fortune, et les paysans enrichis s'écartent d'elle avec mépris et chassent les petits comme des pestiférés.
Cependant, des messieurs graves et des dames vertueuses prêchent la repopulation et pleurent de tendresse en songeant aux félicités des familles nombreuses...
Louise Bodin

mardi 19 août 2014

Lire en vacances (X) : Lire au bagne

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La société ne demande de comptes qu'à ceux qui sont assez niais pour laisser lire dans leurs livres.
Et ces indiscrétions qui coûtent aux aventuriers la honte et la déchéance, sont les faiblesses, le laisser-aller aux vices complaisamment assouvis. Une discipline rude jusqu'à l'abnégation peut assurer le triomphe des pires êtres. Il y a, si nous partons de ce principe que la place au bonheur est à celui qui tente la vie, une bravoure dans le crime.
Soyez de haut vol et vous monterez aux cimes...
Rasez le sol et le chasseur vous abattra.


J. F. L. M.



J.-F. Louis Merlet Le Visage de Machiavel. - Paris, Arthème Fayard, 1909, coll. "Les Livres nouveaux", 295 p.