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jeudi 8 septembre 2016

Troubles, deuils, opprobres

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Sans cesse renaissant, le journal de Jean Galtier-Boissière, le patron du Crapouillot, connaît une nouvelle mouture, de semi-poche cette fois.
Caustique et net dans ses appréciations - on connaît Galtier-Boissière -, il livre des instantanés utiles à qui veut tenter de retrouver les sensations d'un temps de trouble, de deuil et d'opprobre.
Piochage presque hasardeux au cœur de la cruauté, de l'Eternel Françouais et du Sempiternel franchouillard :

L'Académie française expulse les deux Abel.

Identités révélées :
Durand (dans la clandestinité : Dupont)...
Mais nous ignorions ce Dupont aussi bien que ce Durand.
Et de même :
Arthur Duconneau (dans la clandestinité : Jupiter).
(...)
In Bidault veritas.
On raconte que M. Bidault s'était sérieusement dopé pour prononcer son premier discours devant l'Assemblée.
- Quelle est ton opinion sur Bidault ? demandait un huissier à son collègue.
- C'est un homme qui ne tient pas le litre.


(22 mai 1945)
Youki me téléphone que Robert Desnos est vivant ! Il a fait des marches terribles, la baïonnette au flanc ; son meilleur ami qui ne pouvait plus avancer a été tué à côté de lui. Il revient par la Russie. Quelle joie pour nous de savoir Robert Sauvé !






Jean Galtier-Boissière Mon Journal depuis la Libération. - Paris, Phébus, "Libretto", 336 pages, 10 €

dimanche 3 novembre 2013

Le Livre de Quinze grammes augmenté (Jean Arbousset)

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De Jean Arbousset, voici ce que disent les archives froides, poussiéreuses, sans émotion :
« Jean Roger Bernard Arbousset, né le 7 mai 1895 à Béziers (Hérault) trouva lui la mort ainsi que le déclare les archives « le 9 juin 1918, tué à l’ennemi à Cuvilly (Oise), Sous-lieutenant, 4e Régiment du génie, Compagnie 8/63 – venu du 1er Régiment du génie –, Matricule n° 25.141, classe 1915, n° 3.421 au recrutement de Marseille (Acte transcrit à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 19 mai 1919, n° 6.859/9). »
Ce que ne disent pas les archives, c’est ce que fut Jean Arbousset, ludion plongé dans la boue des tranchées de la Grande Guerre, bon compagnon et poète qui n’eut guère le temps de laisser pommer son œuvre, fauché qu’il fut d’une balle en plein front après avoir fait imprimer à Paris quelques exemplaires d’un recueil de poèmes du front, Le Livre de Quinze grammes, caporal (G. Crès et Cie, 1917).
Travaillant d’abord bénévolement à la préfecture de Marseille désorganisée par les incorporations de 1914, il prend part aux batailles d’Argonne, de Champagne, de la Somme, de l’Aisne et de Lorraine. On peine à croire qu’un seul destin puisse conduire à la fréquentation de tant de zones de combat… Pourtant, Jean Arbousset est plein d’allant et d’un naturel gai, il est la béquille morale de ses camarades, publie son journal de tranchée (tout à fait disparu lui aussi), Le Percot de Quinze grammes — dans l’argot des Poilus, le « perco » est une information fantaisiste —, il est l’humoriste brave et léger qu’on surnomme « Quinze grammes » parce qu’il n’est pas épais :

Ce sont les Poilus de l’Argonne
qui viennent de me baptiser.
J’aime mon surnom, car il sonne.
Ce sont les poilus de l’Argonne,
et je les veux récompenser
en les chantant, ô ma patronne. (…) »


Il prend du galon et devient caporal, puis aspirant et sous-lieutenant après avoir suivi les cours de l’école de guerre et lorsque la camarde le saisit, c’est en brave qu’il affronte l’ennemi ; il est cité à plusieurs reprises.
On ne retrouvera sans doute jamais le recueil de poèmes d’amour que Jean Arbousset avait confié à un éditeur — lequel n’en fit jamais rien — par l’entremise de Paul Géraldy, non plus que le roman qu’il écrivait au front sur les feuilles d’un vieux plan-directeur ou ses derniers poèmes éparpillés dans la boue. C’est une frustration car on a pu déjà juger des talents particuliers de ce jeune homme de lettres avec l’« Envoi du front » qu’il confiait au Souvenir, la « revue du front » de Jean des Vignes Rouges ou au tout nouveau Crapouillot de Jean Galtier-Boissière. Les avis étaient unanimes : Jean Arbousset était un poète gracieux, parfois féroce. Son unique sujet fut donc la guerre — que saurons-nous jamais de ses amours ?
Le Livre de ‘Quinze grammes’, caporal (Crès, 1917), soixante-et-onze pages au modeste format in-16 est donc son unique recueil, et un vrai petit chef-d’œuvre de grâce mêlée d’humour acide et d’une noire gravité. Starlette capricieuse, la mort est omniprésente depuis « La danse macabre » jusqu’au « Cheval mort », cette vieille carne, pierre de touche de la poésie funèbre française – pour aboutir au grand bowling des têtes arrachées gisant sur le champ de boue.
Le rouge est mis, la mort rôde car comme chez L’Homme bleu d'Edouard Guerber, elle est l’amante de tous et la maîtresse de chacun, ainsi qu’Arbousset l’écrit à Craonne en 1917 dans le « boyau des Mille Jours » :

Je suis la tresse blanche aux langueurs maladives
Qui vient s’entendre mollement
Entre les trous d’obus, mes multiples amants




Jean Arbousset Le Livre de Quinze grammes, caporal. Édition augmentée d'inédits et présentée par le Préfet maritime, avec une bibliographie. - Bussy-le-Repos, Obsidiane, 11 novembre 2013, 72 p., 12 €

lundi 28 octobre 2013

Journaux du front

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HISTORIETTES
Journaux du front
Le Cafard enchaîné, L'Echo des boyaux, La Woëve joyeuse, Le Diable au Cor des chasseurs, Le Col bleu des marins, Le Looping des aviateurs et quelques centaines d'autres feuilles des tranchées, voilà tout un coin d'histoire qui revit dans le beau livre d'Or des journaux du front que M. André Charpentier a consacré aux Feuilles bleu horizon (1).
Humbles feuillets, aujourd'hui jaunit, polycopiés à 30 exemplaires dans une cagna, où voisinaient la blague éclose au repos et le poëme en prose né dans les longues heures de garde aux créneaux. Documents émouvants certes, mais précieux aussi pour évoquer la psychologie du poilu.
Sans prétentions littéraires pour la plupart, ils étaient surtout humoristiques ; et l'humour, n'était-ce pas alors la forme la plus belle, parce que la plus sereine, du courage ?
A feuilleter les pages abondamment illustrées de ce livre d'Or, on aime voir mêlés les noms des journalistes d'occasion et ceux d'écrivains comme Dorgelès, Reboux, Lamandé ou Lefèvre.
Comme il n'y a rien de nouveau sous ie soleil, ces feuilles, souvent éphémères, eurent des ancêtres en vérité peu connus, par exemple, la Décade égyptienne, rédigée par Tallien ou le Friend publié par Rudyard Kipling durant la guerre du Transvaal.
La multiplication de ces petits « canards » dès l'année 1915, retint l'attention de l'autorité militaire. M. André Charpentier rappelle que certains généraux, trop à cheval sur le règlement, commencèrent par les interdire. Brimade inutile et maladroite. Tout ce qui pouvait occuper et amuser le soldat devait être encouragé pour lutter contre le cafard.
Le général Joffre lui-même envoya une circulaire aux généraux d'armées pour les inviter à faciliter l'éclosion de ces petites feuilles « à la condition que leur rédaction soit sérieusement surveillée ». Aussitôt une censure spéciale s'établit dans chaque division, chargée de veiller à ce que les plaisanteries, boutades et dessins satiriques ne dépassent pas une honnête mesure. Les journaux polycopiés ne connaissaient que cette censure divisionnaire ; mais ceux qui étaient imprimés devaient aussi passer à la censure civile de la ville de l'imprimeur.
Ces feuilles bleu horizon rencontrèrent un vif succès, même à l'arrière, où certains collectionneurs les conservaient pieusement. On savait qu'ils étaient tous fort pauvres ; un quotidien de Paris prit l'initiative d'une souscription en leur faveur.
Le geste était élégant, mais l'autorité militaire veillait. Si ces journaux de tranchée se mettaient à recevoir des fonds de l'intérieur, c'était la fin de leur indépendance, de leur charmante spontanéité et la porte ouverte à toutes les combinaisons, à toutes les compromissions. Les libres journaux du front ne devaient connaître, sous aucun prétexte, l'usage des « fonds secrets » !
Une fois cependant, le chef de service des journaux du front à la Maison de la Presse fit appel à eux pour insérer de la publicité ; il s'agissait, sur l'initiative du Préfet de la Seine, de recommander à tous les « bons municipaux » qui alimentaient alors le budget de la Ville. L'annonce passa dans plusieurs journaux ; chacun d'eux reçut une somme de cinquante francs non comme « paiement d'une publicité, mais comme une preuve de l'amitié » du Préfet.
Ce fut le seul subside officiel dont ils bénéficièrent jamais.
Après la guerre, on eut l'heureuse idée d'une promotion des palmes académiques « à titre militaire » pour tous les journalistes occasionnels des tranchées : nous n'y relèverons que deux noms, celui de Galtier-Boissière, rédacteur en chef du Crapouillot, toujours bien vivant, et celui de M. François-Latour, aujourd'hui rapporteur général du budget de la Ville de Paris qui inséra peut-être alors de la publicité pour les bons municipaux dans l'Echo des Marmites.

Georges Mongrédien

(1) André Charpentier, Feuilles bleu horizon : le livre d'or des journaux du front, 1914-1918. - Éditions des Journaux du front. Nouvelle édition 2007 (Triel-sur-Seine, Italiques)


Les Nouvelles littéraires, 7 mars 1936


Sur le sujet
Tous les journaux du front. Préface de Pierre Albin. - Paris, Berger-Levrault, 1915. Gr. in-8°, 112 p., fig., fac-similés
Publications sur la guerre, 1914-1915. Livres, estampes, albums illustrés, revues, journaux du front. I. 1914-1915 ; II. 1916. - Paris, Cercle de la librairie, 1916-1917, 2 vol.
La Presse du front. Bulletin de l'A.J.F. (Amicale des journaux du front) juil. 1917 (n° 1)-... ; devenu : "L'Ex-Presse du front. Organe mensuel de l'Amicale des journaux du front. déc. 1919 (n° 1)-1929 (?), puis le "Bulletin de l'Amicale des anciens journalistes du front. févr. 1931 (n. s. n° 1)-...
Annuaire de l'Amicale des Journaux du front, fondée le 4 octobre 1919. Année 1930. - Paris, 14 bis rue Torricelli, 1930.
Journaux de tranchées : les feuilles du Musée historique Collection Clerc, exposition été-automne 1976, Besançon, Palais Gravelle. - Besançon, Musée historique, 1976, 32 p.
Jean-Pierre Tubergue Les Journaux de tranchées : 1914-1918. Préface de Jean Rouaud. - Italiques, 1999, 159 p.
Marcelle Cinq-Mars L'Echo du front : journaux de tranchées, 1915-1919. Préface de Frédéric Rousseau. - Outremont (Québec), Athéna, 2008, 223 p.
Benjamin Gilles Lectures de poilus : livres et journaux dans les tranchées, 1914-1918. Préface de John Horne. - Paris, Autrement-Ministère de la défense, Secrétariat général pour l'administration, Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives, 2013, 329 p.


Vignette extraite de Chair à canon. La simple vie des hommes en guerre d'Alexandre REnaud. - (Paris), Le Courrier, 1935.