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jeudi 20 juillet 2017

Les jardins merveilleux de Ferdinand Bac

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Les écrits de Marco Martella (et de ses pseudonymes) redoublés par sa revue Jardins nous avaient alerté sur l'émergence d'un sujet prégnant. Tandis qu'on verdit les façades d'immeubles (tant bien que mal) et que les Chinois construisent une ville-sylve expérimentale avec l'architecte italien Stefano Boeri, le besoin de verdure et de petits animaux et insectes (parfois mal comprise : la Ville de Paris a fait de très gros efforts en faveur des rats qui se sont multipliés depuis peu : ils seraient six millions, bientôt la prochaine peste) s'est déclaré chez M. Toulemonde. Du vert, fini le béton, fini le bitume, de l'arboré, de la chlorophylle crient les gosiers, et c'est bien puisque les arbre et la verdure sont ce qui rend la vie possible en zone humaine. Là encore les urbanistes et les architectes français n'ont pas encore tout à fait compris. Pas encore. Plus tard. Quand le modèle chinois aura prévalu. Nous avons cependant un modèle plutôt éloquent : Ferdinand Bac.

Petit-cousin germain de Napoléon III, Ferdinand Bac (1859-1952) peignait et écrivait avec beaucoup d’élégance. On sait moins les talents de paysagiste qu’il tenait de son père géologue et cartographe. Agnès du Vachat consacre un très bel essai à cette activité de l’esthète, Le Jardin méditerranéen de Ferdinand Bac. Elle montre comment Bac a réinventé le jardin du Sud au moment où s’épanouissait la Riviera, émettant en particulier un net refus du pastiche et de l’ornement pour les trois jardins de sa composition, ces « jungles de beauté ».
Projet de refondation culturelle de l'art des jardins bien plus que lubie de richissime personnage, Ferdinand Bac a puisé aux sources de l'histoire, du territoire méditerranéen et des espèces indigènes de quoi construire pour l'avenir, lançant en fait un mode du jardin latin, ou méditerranéen jusqu'en Californie.

Les pauvres Européens, écrivait-il en décembre 1926 dans Commedia, qui ne se décident pas à avoir le sens de l'Extérieur seront bientôt pareils à ces mouches, enfermées dans un verre d'eau, et qui escaladent ses parois en imaginant être au bout de l'univers. Un exercice démesuré du passéisme a longtemps empêche ces gens de jeter un regard vers un présent qui est encore leur avenir et, mêlant le romantisme au classicisme, ils ont vécu sur les vieilles formules dont le pire qu'on puisse dire est qu'elles se répétaient.

Créateur paradoxal cherchant dans le passé de quoi fabriquer le moderne, il a mis en évidence un art du jardin — depuis transformé en casino sur la Riviera... — équilibré, subtil, évocateur.

Quand j'étais enfant, je voyais sous mes fenêtres un très vieux monsieur se promener dès l'aurore dans un jardin de son âge. (...) Son port était olympien, son visage encadré d'un collier de barbe blanche, et malgré sa calotte de velours noir et le râteau qu'il tenait à la main, il avait un air diplomatique. C'était un conseiller de légation, octogénaire, qui, à la Cour de Weimar, avait connue M. de Goethe. Un jour je me hasardai à aller le voir et en me faisant les honneurs d'un pavillon, croulant sous le lierre et rempli de pots de fleurs et oignons de tulipes, il me dit : "Mon enfant, un jardin est une réduction de l'Univers. Il comble tous les besoins de l'homme qui, s'il était moins sot, ne chercherait pas plus loin."
Je contai ma visite à un jeune élève de l'Ecole polytechnique qu j'admirais pour son savoir et celui-ci me défendit de prendre au sérieux les propos de ce vieux radoteur. Je le lui jurai, mais je n'ai pas tenu parole" (1).




Agnès du Vachat Culture et Paysage. Le Jardin méditerrannée de Ferdinand Bac. — Nantes, Petit Génie, 192 pages, 21 €
Un article relatif au même sujet, par Agnès du Vachat.


(1) Il y a lieu de s'attarder sur cet article de Ferdinand Bac issu de la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1925. Il s'intitule "L'art des jardins" et il est passionnant.

vendredi 4 septembre 2015

Vienne-en-Dauphiné, par Ernest de Ganay

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Vienne-en-Dauphiné

Si tu vas quelque jour à Vienne-en-Dauphiné,
TU pourras admirer, diadème identique,
Les Sept Collines dont, telle la Rome antique,
Le front de cette ville est aussi couronné.

Hubert Robert eût peint ce Temple abandonné,
Et, fragments de l'église ou romane ou gothique,
Tu verras la plus douce estampe romantique
En passant devant l'arc ou le mur ruiné.

Et tu contempleras dans le coeur de la ville,
La ronde Tour du Roi, si rose et si tranquille,
Qu'encercle au ciel tout bleu le vol des pigeons blancs.

Surtout tu chériras la vieille cathédrale
Qui par-dessus les toits mire, aïeule ogivale,
Dans le Rhône ses traits vénérés et tremblants...



Ernest de Ganay Fleurs, Feuillages, Fontaines. — Paris, chez Georges Crès et Cie, MCMXX.


Spécialiste des jardins, Ernest de Ganay (1880-1963) était aussi poète. La preuve par deux ici avec "Le Poème des jardins" (Revue des deux mondes, août 1917)

lundi 2 mars 2015

Une bourrache sinon rien

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Rédacteur en chef de la revue Jardins (éditions du Sandre), Marco Martella vient de publier un délicieux recueil d'articles façonnés comme des nouvelles. Autant dire fictionnés, ça sera plus clair. Imaginant un migrant serbo-croate chassé de Sarajevo par la guerre en 1992, Teodor Cerić, Martella lui procure une existence de petits boulots à travers toute l'Europe, et un goût de plus en plus marqué pour les jardins.
A travers ses visites au jardin de Samuel Beckett à Ussy (Seine-et-Marne) ou à des jardins plus notoires ou plus intimes encore, situés du côté des Roches Tarpéiennes ou de l'Autriche, c'est une pensée des jardins qui nous est donnée de découvrir, une pensée ou des manières de vivre, et des curiosités à peine imaginables, comme ces "ermites décoratifs" dont l'existence - presque suggérée dans The Draughtman's Contract de Peter Greenaway - semble n'avoir pas été qu'une lubie de chroniqueur.
La gratitude qu’éprouve le narrateur pour les jardins qui l’ont accueilli au cours de sa longue itinérance nimbe l'ouvrage d'une grande douceur. Le lecteur s'y sent accueilli lui-même et les paysages tant agrestes qu'humains qui y sont peints, toujours éloignés des jardins taillés au cordeau et surfréquentés, évoquent la ressource et la paix.
Comme dirait le petit pois, on a toujours besoin d'un jardin chez soi. Dans son volume de souvenirs, la santonnière des lettres Marie Mauron (1896-1986) ne pouvait s’empêcher de souligner d'eùblée que, « Comme tous les matins, sous le ciel neuf, clair ou brouillé, j’ai commencé ma journée de travail en faisant le tour du jardin-pinède-colline-garrigue-verger ».
Il y a bel et bien un art de vivre les jardins et de s’y sentir humain. Et c'est bien pourquoi, ici, sur notre île, nous conseillons sans détour de lire ces Jardins en temps de guerre dans la foulée du livre d'Anita Desaï, L'Art de l'effacement dont nous parlions hier.
De quoi faire le plein de vert.


Teodor Cerić Jardins en temps de guerre. Traduit du serbo-croate par Marco Martella. — Arles, Actes Sud, 151 pages, 16 €

mardi 10 novembre 2009

Labyrinthes en jardins

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Edith de la Héronnière n’est pas une inconnue au pays de l’Alamblog. Si vous vous en souvenez bien, elle était à l’honneur d’un billet où ses chroniques étaient vantées, justement.
Une nouvelle fois, nous n’hésiterons pas à enfoncer le clou - et à nous répéter, sans que l’âge y soit pour grand chose. Car c’est bien de la seule responsabilité d’Edith de la Héronnière seule de produire des livres qui nous plaisent toujours. Et une fois encore, nous nous sommes régalés d’un essai des plus agréable dont le sujet pourtant rebattu - d’après le sentiment même de l’auteur - nous a paru traité de manière nouvelle. La faute à notre inculture, direz-vous. Peut-être, et peut-être pas.
Peut-être parce que nous n’avons évidemment pas passé notre vie à étudier la question des jardins.
Peut-être pas, parce que, faute d’être tout à fait ignare sur cette question, nous avons (re)découvert sous la plume d’Edith de la Héronnière un double sujet toujours passionnant : et le labyrinthe, et le jardin.
Et peut-être pas non plus car la position de notre auteur trouve sa singularité dans un ton toujours égal, doux, pour ne pas dire gracieux, aimable en un mot, et d’une immense simplicité malgré la pertinence et le savant de son discours. Voilà qui repose… On se cultive aisément dans ses conditions, et l’on prend le goût de réfléchir. Peu d’essayistes nous en offrent ainsi la possibilité.
Aussi, pour faire le point (on a tous besoin de faire le point sur les labyrinthes et sur les jardins un jour ou l’autre), au moment d’errer et de se perdre, il convient de procéder en connaissance de cause. Là, Edith de la Héronnière apporte tous les éléments de réflexion diffusés depuis la haute Antiquité par les historiens et les philosophes. Elle s’arrête notablement sur le Songe de Poliphile, ce livre majeur dont on devrait tous avoir une édition à la maison, où philosopher en jardin n’est pas la moindre des activités.
En conclusion, et pour n’en pas trop dévoiler de cette promenade dans les idées et les métamorphoses de la forêt primitive, retenons cette phrase qui donne envie de se perdre dans ses cent soixante pages :

C’est précisément dans le labyrinthe que l’homme occidental peut identifier un reflet exact de sa situation dans le monde. Promeneur ou flâneur, voyageur ou pélerin, engagé dans une aventure peuplée d’embûches et d’impasses, amoureux de ces difficultés et de toutes ces petites morts grâce auxquelles il grandit jusqu’à atteindre sa dimension réelle, au jour de sa rencontre avec la grande mort. L’égarement est la clé de cette inévitable rencontre. Felix Perditio !

A quoi nous ajouterions, si nous étions latiniste et brave : Felix Lectio !


Edith de la Héronnière Le labyrinthe de jardin, ou l’art de l’égarement. - Paris, Klincksieck, coll. “L’esprit et les formes”, 160 pages, 17 euros