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mercredi 17 janvier 2018

Les papiers du japon

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Les papiers du Japon

Le papier du Japon, aujourd'hui si apprécié ne fit son entrée en France que vers 1867. Quelques rames de ce papier, de diverses dimensions, figuraienti à l' Exposition Universelle.
Cependant l'introduction du papier du Japon en Europe remonte a la première moitié du dix-septième siècle. Rembrandt, le premier, se rendit compte de la valeur artistique des feuilles rapportées de Decima par un navigateur hollandais. Il imprimait lui-même et ne faisait l'emploi du précieux papier que fort parcimonieusement. Il le réservait pour les portraits de ses amis ou pour le tirage définitif de ses grands cuivres. Le papier était, à cette époque, de la plus rare perfection, lisse et ambré, épais, doux au toucher comme du satin il retenait l'encre dans les parties ombrées, faisait vibrer les reflets et donnait l'impression d'une caresse de soleil. Une des épreuves tirées par Rembrandt du "Jésus guérissant les malades" fut payée 10.000 francs en 1867 l'expert Clément par Théodore Rousseau.
Le Japon posséda toujours du papier. Les historiens japonais eux-mêmes ne peuvent fixer l'époque de sa découverte. La première relation que l'on trouve remonte à l'an 590 sous le règne du daïri Suiko. On apprend, en effet, qu'un bonze serait allé chercher en Corée des perfectionnements, car l'on sait qu'à cette époque le Japon avait déjà des livres. Au huitième siècle, le papier japonais était d'une délicatesse remarquable, malheureusement et pour cette raison la presque totalité des livres anciens du Japon est devenue la proie des vers. Les éditions que nous possédons ne remontent qu'aux dix-septième et dix-huitième Siècles. Les unes sont tirées sur un papier mince, luisant et résistant, les autres, au contraire, sont imprimées sur un papier fait d'une pâte moins sonore, plus spongieuse. Tels sont les beaux tirages du recueil les Cent Poètes et-les exemplaires en noir et en plusieurs tons du dessinateur Hokou-Saï.
Le papier du Japon est le produit d'un arbrisseau de la famille des artocarpées qui se reproduit par boutures. L'écorce seule est employée. Vers le mois de septembre, la plante atteint près d'un mètre, elle est coupée vers le milieu d'octobre, une partie restant en terre produit des rejets pour l'année suivante. D'abord lavée minutieusement et séchée, l'écorce est à nouveau trempée dons l'eau et grattée avec un couteau pour enlever l'épiderme qui sert à fabriquer les qualités inférieures. Ayant ainsi épuré la matière, on l'expose au soleil afin qu'elle prenne une teinte blanche caractéristique, après quoi on la fait bouillir dans de la lessive de cendres de sarrazin. Pour obtenir la teinte désirée, on mélange cette pâte une substance laiteuse préparée avec de la fleur de riz et une décoction de l'écorce du "hydrangea paniculata" et de la racine d'hibiscus.
La pâte ainsi apprêtée, l'ouvrier se servait alors d'un cadre de bambous, tapissé de fils de soie ou de chanvre, ce qui faisait de cet appareil une sorte de tamis, et le trempait dans la cuve. Il l'agitait ensuite dans tous les sens, afin que la matière se répandît uniformément. Une fois que celle-ci avait pris la consistance voulue, l'ouvrier mettait la feuille à sécher sur des planches et ensuite la lissait avec une brosse. Les dimensions des feuilles ainsi obtenues étaient des plus variables, car les Japonais n'employaient aucun des formats réguliers. Cette façon de procéder était en honneur avant l'ouverture des Manufactures impériales, et c'est vers 1878, après l'Exposition Universelle, que le Japon appliqua les formats en cours après que l'on eut insisté à ce sujet auprès de la commission impériale.
Une des applications les plus réussies du papier du Japon est celle qui lui donne l'apparence des vieux cuirs de Cordoue ou des Flandres. Il existe des merveilles du genre, mais elles sont fort rares. D'anciens nobles japonais ont donné des makémonos qui sont de véritables chefs-d'oeuvre en miniature, et Il existe des spécimens magnifiques d'impression en couleur que l'on nomme des "scrimonos".
De nos jours, le papier du Japon est passé dans nos goûts et dans nos habitudes. Toutefois il est bon de remarquer qu'il tient toujours la place d'honneur dans nos éditions de luxe et que c'est avec juste raison que nous lui rendons les ménagements qu'il réclame et les soins qu'il demande.

Fernand Mitton



Le Gaulois, 8 août 1923

mercredi 13 septembre 2017

Naoshima (dream on the tongue)

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Ce vendredi le film de Claire Laborey, Naoshima (dream on the tongue) sera projeté à la Maison de la Culture du Japon en présence de la réalisatrice.

Naoshima est la traversée d’une petite île de la mer intérieure de Seto. Depuis les années 90, sa population décroît et vieillit, son industrie périclite. Sous l’impulsion d’un impressionnant projet de mécénat d’art contemporain, Naoshima se transforme. Les lignes pures et atemporelles des trois musées conçus par Tadao Ando, et les œuvres in situ se fondent dans le paysage, dispersées le long de ses rivages, à l’ombre de sa forêt. À travers le récit d’un rêve ou d’un souvenir, se dessine une île où la présence de l’art jaillit d’une nature primitive et résonne avec la permanence fragile des rites quotidiens. Elle bouscule les représentations des habitants et les confronte à cette obsédante question : qu’est-ce que la beauté?



Maison de la culture du Japon
Vendredi 15 septembre 2017 à 19 h 30
Mo Bir-Hakeim
Grande salle (niveau -3)
Tarif unique 5 €


lundi 10 octobre 2016

Deux projets à soutenir

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Des piles et de la clown.
On ne fait pas plus varié pour un lundi.
Adeptes du financement participatif, voici deux projets estimables et nécessaires que vous pouvez soutenir en mettant la main à la poche.

Le premier est technologique : il s'agit de permettre la mise en œuvre d'un petit appareil qui va vous permettre de réutiliser vos piles jetables jusqu'à vingt fois ! Ce projet est soutenu par Paléo-Energétique (un point ici sur cette initiative utile).

Le second est zygomatique et nipponant : c'est un un tour clownesque au Japon, par Nathalie Le Guillanton.
Franchement, il n'aura échappé à personne que la saison des clowns bat son plein, non ?

Alors, sans crainte, mes sœurs, mes frères, finançons, clownons, rechargeons !


jeudi 5 mai 2016

Mauvais traitement en mer d'Okhotsk




Le nez du menuisier n'arrêtait pas de couler, probablement à cause des larmes qui s'écoulaient à l'intérieur. Il se moucha à nouveau. Puis il saisit un marteau qui brinquebalait dans sa poche latérale et se remit à l'ouvrage.
Soudain, alerté par son oreille, il regarda en arrière. Le câble remuait, il semblait secoué par en bas. Et de là parvenait un bruit sec et lugubre.
L'ouvrier pendu au bout du câble avait un rôle de teint. De la bave s'écoulait de ses lèvres crispées, cadavériques. Quand le menuisier redescendit de l'endort où il travaillait, il vit le contremaître en train d'uriner dans la mer depuis le pont, dans une position peu naturelle, une épaule relevée, une bûche coincée dans la ceinture. Le regard du menuisier passa sur la bûche. "Alors c'est donc avec ça qu'il l'a frappé." A chaque bourrasque, l'urine frappait en chuintant le bord du pont et rebondissait en gerbes.



Takiji Kobayashi Le Bateau-usine, traduit par Evelyne Lesigne-Audoly. — Paris, Yago, 2010.



mardi 11 mars 2014

Lettres de Matsue

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L'enthousiasme de Lafcadio Hearn (1850-1904) découvrant le Japon est une chose dont on ne se lasse pas. Rédigées lorsqu'il se vit confier son premier poste de professeur à Matsue dans les années 1890, ses lettres charmées avaient paru une première dans la Revue des Mondes en 1924 (puis en volume au Mercure de France, 1928). Elles reparaissent accompagnées de quelques missives inédites qui, toutes, donneront envie de pousser plus loin la découverte de son œuvre singulière.
On a dit qu'il était la singulière passerelle de l'Orient vers l'Occident parce qu'il s'était imprégné, impliqué, enfoncé dans les us nippons, notamment par son mariage. Il y a en effet quelque chose du but longtemps désiré dans la renaissance nippone du journaliste Hearn dont les premiers années avaient été plus que difficiles (abandon, perte d'un oeil, etc.) et l'âge d'homme passablement laborieux (il nous manque d'ailleurs toujours un volume de ses premiers articles américains...).

A Matsue, il y a un petit journal dont je vous enverrai un exemplaire à titre de curiosité. Tous les huit ou quinze jours, il contient un article sur moi. Car chaque acte de "l'étranger" est sujet à commentaires. Au Japon, vivre dans la retraite est impossible. Il n'y a pas de secrets. Les moindres faits et gestes de chacun sont connus de tous, et la vie est d'une franchise extrême, stupéfiante. A mon avis, l'effet moral est excellent, quoi qu'en disent les missionnaires. Songez donc qu'un simple écran de papier, dans lequel on peut percer des trous - ce qui n'est pas considéré du tout comme outrageant, à moins que l'écran ne soit orné de peintures célèbres -, sépare votre vie journalière de celles qui vous entourent ! Telle est, ici, la manière de vivre ordinaire. J'ai, quant à moi, une maison retirée, en entourée de trois jardins. Mais d'ailleurs, je ne dois jamais fermer la porte ni m'enfermer à clef, sauf la nuit.
Ici, il ne faut être ni nerveux, ni impatient (on ne saurait être ni l'un ni l'autre dans une atmosphère pareille), il ne faut ni céder à la mauvaise humeur, ni dissimuler quoi qu e ce soit. Vous savez que je dois donner des conférences et prononcer des "speeches" avec l'aide d'un interprète, lesquels conférences et speeches seront imprimés dans un magazine japonais. Eh bien, c'est délicieux de parler devant un auditoire japonais. un seul regard sur tous ces visages placides et souriants rassure immédiatement l'âme la plus timorée.


Fixé au Japon en 1890, Lafcadio Hearn ancre désormais toute son œuvre dans son pays d'adoption où, jusqu'à sa mort en 1904, il produit contes et romans dessinant les contours de l'âme des insulaires encore ébahis par l'étranger, et inconscients des risques que court leur mode de vie courtoise, raffinée voire héroïque face à cette saleté de "progrès" occidental. A l'instar d'un Bartok du Soleil levant, il récolta le folklore nippon qu'il mixa à ses propres observations avec un doigté et une finesse remarquable. Reste que la finesse de ses observations et son sens littéraire (Some Chinese Ghosts, 1887, Les Fantômes chinois, 1913, etc.) devraient faire pousser comme champignons les rééditions des traductions françaises de ses ouvrages (éditeurs français, encore un effort). Mais pour l'heure, servi avec une préface d'Edith de La Héronnière, elle-même bien connue des Alamblogonautes pour l'intérêt et la délicatesse de ses écrits, ces Lettres japonaises de Lafcadio Hearn vont trôner au sommet de votre cabas d'ici peu, vous verrez. Nous vous recommandons en particulier celles où il évoque la littérature qu'il aime (Zola et Kipling en particulier) et ses journées ordinaires. Délicieuses.



Lafcadio Hearn Lettres japonaises, 1890-1903. Traduites de l'anglais par Édith de La Héronnière et Marc Logé. Préface d’Édith de La Héronnière. Textes inédits de Hugo von Hofmannsthal et de Stefan Zweig traduits de l'allemand par Françoise L'Homer-Lebleu - Paris, Agora-Revue des Deux Mondes, 192 pages, 7,30 €