L'Alamblog

Accueil | Contre-feux, revue littéraire | Les espaces de l'édition indépendante

mardi 10 janvier 2017

Copiste de lui-même

FBonjean.jpg


Peut-être se souvient-on de ce que le poète Yves Martin avait, lors de ses fréquents séjours à l'hôpital, prit l'habitude, contraint forcé, de composer ses poèmes sans le recours au papier et de les apprendre par cœur afin de les noter au moment de ses libérations. Son recueil de 1992 a du reste et pour cette raison un titre presque verlainien : L'Hôpital vole. Il n'était pas le premier à user de la mémoire pour recouvrer un manuscrit.
En 1922, quatre ans après l'armistice donc, les toutes fraîches Nouvelles littéraires du 11 novembre évoquait le cas presque identique de l'écrivain François J. Bonjean, né le 26 décembre 1884 à Lyon.

Son propre copiste.
Certains journaux ont annoncé que M. J. Bonjean présentait au jury des Dix Une Histoire de douze heures, que préfaça Romain Rolland (F. Rieder et Cie, éditeur, 7, place Saint-Sulpice). Mais personne n'a encore écrit l'histoire de ce livre.
F. J. Bonjean le composa en Allemagne, durant sa captivité qui dura quarante et quelques mois, dont dix-huit dans un camp de représailles. Il le composa durant sa captivité, l'écrivit et l'apprit par cœur.
Bien lui en prit., car lorsque grièvement malade, il fut évacué sur un sanatorium de la Suisse, les Allemands, on ne saurait dire pourquoi, lui prirent son manuscrit.
Bonjean, dont la vie était en danger, demeura en Suisse quelques mois, revint en France à l'armistice et voulut reconstituer son livre. Mais les souffrances subies avaient affaibli sa mémoire et il connut des semaines douloureuses, de vide et d'impuissance.
Subitement, le chapitre IV lui revint à la mémoire, après plusieurs semaines de tâtonnements dans les ténèbres. Puis le chapitre VII ; enfin par petits ou gros paquets il retrouva tout le livre. dont il devint enfin un copiste fidèle.


Descendant d'une famille de Chambéry qui semble avoir oeuvré dans la pharmacie sur plusieurs générations, il devint pour sa part professeur à l'École normale d'instituteurs à Nice. Après la guerre et la période qu'il passa en camp de prisonnier, il devint un collaborateur de la revue Europe (1923-1930) où il devient un spécialiste et un témoin du monde musulman, après avoir pris un poste de professeur en Egypte (1919-1924) et publié son Histoire d’un enfant du pays d’Egypte. Centré sur les questions relatives à la vie moderne en Egypte, à l'islam et à l'exotisme, il donne une trilogie romanesque particulière descriptive où il montre un pays en proie au déchirement entre respect de la tradition et irruption de la modernité dans tout son potentiel de fascination. Parcourant le Moyen-Orient (Alep), l'Asie (Inde) et le Maghreb (Fez, Marrakech) entre 1927 et 1939, il donne ensuite son grand roman, Confidences d’une fille de la nuit puis s'installe définitivement au Maroc. Il y mourra, à Rabat, le 12 juin 1963.
I

En 1922, Benjamin Crémieux avait donné un compte rendu de son premier roman dans la NRF :

Une Histoire de douze heures, par F. J. Bonjean (Rieder).

Ce livre répond à une des questions que nous nous sommes le plus souvent posées au cours de la guerre. A quoi pensaient, que pensaient nos prisonniers en Allemagne ? Non pas la masse, pour qui les obligations de la captivité ne différaient peut-être pas beaucoup de celles de la tranchée ou de l’usine, mais les êtres les plus conscients, les hommes libres, l’élite. M. F. J. Bonjean nous en montre une demi-douzaine, dans un camp de Bavière, qui ont su se trouver parmi la foule et qui entre-choquent leurs personnalités, exaspérées par le cafard avec une violence qui confine parfois à la haine. Il y a un peintre, un philosophe, un aristocrate ami des sports, un ingénieur, un soldat de métier, et enfin, poète et penseur à la fois, Sevrier le héros central du livre, qui semble autobiographique.
La scène est d'abord dans le coin de baraque où vit Sevrier. Il est midi. L'histoire finira à minuit dans la baraque où le peintre et le sportsman font popote en commun. Douze heures pendant lesquelles ces hommes parlent, discutent, souffrent, mettant à nu le fond de leur pensée et de leur âme. Chacun d'eux sait ce qu'il pense, ce qu'il sent, ce qu'il croit ou a cru vouloir. Conversations de damnés qui s'agrippent chacun à leur espoir différent, qui se fournissent chacun une explication différente du mal dont ils souffrent et dont souffre le monde. Ces conceptions diverses, nous les connaissons : celle qu'expose le sportsman, Drieu La Rochelle et Elie Faure ont mis tout leur lyrisme à l'animer ; celle du soldat de métier, nous la retrouvons dans l'Action Française et l'Echo de Paris de chaque jour ; celle de l'ingénieur, nous l'avons trouvée dans tous ces livres qui ont fourmillé après l'armistice : Produire, Agir, Mettons de l'ordre dans la maison! La reconstruction de la France, etc. ; les idées du philosophe, du peintre et de Sevrier, plus subtiles et plus profondes, nous en avons eu l'écho dans des conversations particulières ou nous les avons agitées en nous. Ici elles nous sont présentées dans l'ambiance de désolation où elles ont été conçues.
Certes, les personnages sont des types, des façons de penser, de sentir, d'être, plutôt que des individus ; ils symbolisent le jeu multiforme d'un cerveau et d'une âme singulièrement riches et héroïques. Toutes les raisons de vivre, de lutter ou de renoncer, remises en question par la guerre, nous les voyons soudain à nu, à cru chez ces écorchés vifs. Et si parfois la roue dentée de leurs raisonnements semble tourner à vide, souvent aussi, elle nous accroche et nous déchire jusqu'aux entrailles.
L'orgie des dernières pages autour du "ragoût monstre" obtenu par la fusion de plusieurs plats expédiés en boîtes soudées » et de « huit bouteilles de vin et quatre de liqueurs, pour dix personnes » est un morceau hallucinant.
Mais pourquoi, dans ce beau livre pathétique et austère, avoir introduit cette série de poèmes en prose quasi érotiques, assez mal réussis, qui n'ajoutent rien à l'émotion du lecteur et dont le ton est indigne de Sevrier, leur pseudo-auteur.

Benjamin Crémieux

lundi 1 décembre 2014

Félicien Champsaur et son bain de boue

couChampEnf.jpg


Bien connu des services de la Publicité littéraire, Félicien Champsaur, le très actif journaliste et homme de livres, ne cessa naturellement jamais de produire, quand bien même l'acier pleuvait sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale.
Rôdé aux usages et tempo de la presse, ce roué personnage savait soigner ses écrits et le faisait avec talent (nous en reparlerons à propos de l'essai récemment paru chez Plein Chant). Invité à visiter le front en novembre 1916 avec quelques confrères, il laissa un curieux document en préface de L'Assassin innombrable (1) - assassin dont on devine assez vite l'identité - une "symphonie dramatique de haine" richement éditée. Mais le suspens n'en était pas la caractéristique majeure.
Réédité judicieusement par Le Vampire actif, la préface devenue L'Enfer de Verdun autonome, n'est pas, contrairement à ce qu'en pense Alexis Jenni, un texte "littérairement splendide". C'est un bon écrit de vieux maître, journalistique certes, une pièce de prose fort bien troussée, et parfois même émue, sous la plume d'un journaliste éprouvé qui mène à bien sa mission et sait satisfaire son commanditaire. A cinquante-huit ans, il a de plus une idée derrière la tête : faire un succès de théâtre, et un succès pa-trio-ti-que. Et sur ce programme prend de l'avance en dégommant dès son préambule la concurrence de vieux comédiens et de premières blettes qui effectuent eux aussi la visite chez les Poilus pour y dramer classique à l'aise. Quant à la splendeur littéraire, on en est déjà très loin.
La singularité de l'écrit de Félicien Champsaur tient à ce qu'il est bigrement schizophrène, et en cela constitue un beau morceau de l'art officiel d'époque. C'est là que l'on voit son talent en réalité : mi-rodomont mi-frère des héros, styliste impeccable - un peu trop d'emphase au final -, le patriotard craignant essentiellement la censure parvient à placer ses billes en se positionnant outrancièrement contre l'Alboche, après avoir épaulé pieusement les soldats, victimes du Kaiser, dans la boue.
Ah, cette boue qui le dégoute...

- c'est la boue qui nous attaque, nous empoigne aux chevilles, aux mollets, la boue effrayante.

De belles pages guerrières pleines de boue et de cadavre et de morceaux de métal, avec des rognons d'arbres, beaucoup de rognons d'arbres, par un de l'arrière, des pages guerrières assaisonnées d'une étonnante et détestable mystique de la guerre (pages 61-62) qui n'aide décidément pas à apprécier ce Champsaur-là. Et lui qui redouble d'efforts en dressant la statue du héros, le général Nivelle...
Bref, en fieffé reporter, il observe, note et rapporte mêmes les propos de son ami Nicolas Beauduin, le gendre de Gaumont, croisé par hasard (?), chargé d'un service cinématographique tout neuf, puis va suivre — après avoir béni Vauban — ! — jusqu'au fort de Douaumont, à travers le dédale, le brouillard et... la boue.

Ayant tout juste le temps de nous laver les mains, tous crottés comme d'abominables barbets, n'ayant aucun moyen de changer de toilette, je montre, confus, une plaque de boues sur mon épaule au général Nivelle. Il me répond, en souriant :
- Mais c'est très chic. Tâchez de la garder jusqu'à Paris.

fchampslampe.jpg
On peine à croire que Champsaur n'aie pas compris la plaisanterie du militaire, comme l'on peine à croire que le récit de sa prise de trophée (une lampe électrique) et le ton général de son propos n'aient alerté sur le décalé désormais inélégant — pour ne pas dire autre chose — de certains de ses commentaires. Drôle d'homme que ce Champsaur qui, par moments, ressemble aux personnages mis en scène dans le Nécropolis d'Henry Champly (La Sirène, 1922) et n'atteint jamais, quoi qu'il en soit, l'intensité des témoignages d'un Gabriel Chevallier (La Peur) ou des notes de Louis Pergaud, pourtant beaucoup moins lyriques ceux-ci, dans leur panade. Car c'est au chaud, bien au chaud, que l'on peut faire des phrases.
L'Enfer de Verdun est donc un document des plus précieux parce qu'il met en lumière la pensée de l'arrière. Apparemment bienveillante, va-t-en-guerre néanmoins, cette pensée dont les ingrats Poilus bientôt ne voudront plus.



Félicien Champsaur L'Enfer de Verdun. Édition établie et présentée par Hugues Béesau et Karine Cnudde. - Lyon, Le Vampire actif, 100 pages, 10 €

FCHMPassinnom.jpg
(1) L'Assassin innombrable, sous-titré "Symphonie dramatique de haine contre Guillaume II...et chant d'amour pour nos morts". - Paris, La Renaissance du livre, 1917, 100 pages. Impression bicolore, illustrations de Ibels, Charles Léandre, Bretel, Fabius Lorenzi, Raphael Kirchner, Whidoff
Fchampsterre.jpg

mardi 11 novembre 2014

Touché !, par Célestin Freinet

celestinfretouch.jpg



Billet spécial 11 novembre
Fondateur du plus important mouvement pédagogique du siècle dernier, Célestin Freinet (1896-1966) a connu les rigueurs et douleurs de la guerre et en a fourni le témoignage, ce que l'on ignore le plus souvent...
Entré à l’École normale d’instituteurs de Nice en octobre 1912, (il était né par là), il en sortit prématurément à la fin du printemps 1914, pour remplacer un instituteur parti au front à Saint-Cézaire, au-dessus de Grasse. et, un an plus tard, le 10 avril 1915, il est mobilisé et entre le 15 août suivant à Saint-Cyr comme aspirant. Le 26 février 1916, il arrive dans les tranchées de Champagne, où un an et demi après, le 23 octobre 1917, il est blessé au poumon droit dans le bois des Gobineaux, sur le Chemin des Dames. Il vient d’avoir vingt-et-un ans.
Haletant, c'est le moins que l'on puisse dire, son récit est haché, tendu comme une minute d'existence dans une tranchée tannée par les marmites, malaxée par leur souffle, criblée par les shrapnels. On en sort étourdi, presque aplati.

Un soldat a appuyé son front sur le rebord de la tranchée qu'il vient de creuser — comme pour dormir. Ses voisins n'ont rien vu, n'ont rien entendu ; aucune trace de sang... Il est mort.


Suivent, après Le Choc, et l'Attaque, le coup de baïonette dans les reins, les cahots de l'ambulance, les chocs, et l'hôpital... En soixante-douze pages rédigée en 1919 publiées par la Maison française d'art et d'édition en 1920, Touché ! raconte les circonstances de sa blessure et ses premiers mois d’hospitalisation.
Réédité pour la première fois en 1996 par l'Atelier du gué, une souscription est lancée pour rendre au jour cet étonnant témoignage d'un être précieux.
Que sont 10 € ?


Célestin Freinet Touché ! Souvenirs d'un blessé de guerre. — Villelongue d'Aude, L'Atelier du Gué, 112 pages, 10 € durant la souscription, 13 € ensuite.


Atelier du Gué
11300 Villelongue d'Aude
CelestinFreinetmachina.jpg

La souscription se double d'une seconde opération visant à éditer Le Tango d'Alzheimer de Jean Soublin, relatant une autre forme de blessure...


mercredi 5 février 2014

Petite Bibliographie Lacunaire des éditions Les Étincelles

Thometin.jpg

S'ils n'ont pas tous trouvé la gloire entre 1914 et 1918, certains ont eu l'occasion de raconter leur guerre dans des ouvrages plus ou moins notoires. La maison Les Étincelles, installée à Paris au 34 rue des Archives, lança en 1927 plusieurs collections destinée à faire revivre "La plus grande France", celle qui venait d'être éreintée par cinq années de conflit armé.
C'est ainsi que parurent quelques livres, d'abord marqués par la thématique coloniale, bientôt suivis de titres consacrés aux combattants, aux morts, aux survivants, aux morts vivants, aux gueules cassées et autres victimes de la Grande Guerre.
etintrace13.jpg Au risque de s'y tromper, on signale pour la bonne bouche une revue ‎intitulée Etincelles Norton (n°1., 1935) éditée par la ‎Compagnie des meules Norton, ce qui ne manque pas d'un certain humour noir qu'apprécierait assurément Franquin...
Ajoutons encore qu'après la Seconde Guerre mondiale, les éditions de Savoie (Lyon) publièrent une collection intitulée "Les Étincelles", sans rapport avec notre propos. En 1945 Y parut notamment une Conférence sur l'aventure donnée en 1937 par Georges Simenon



Catalogue lacunaire

Maurice de Barral Principes d'action. Les combattants dans la nation. Préface de Marcel Bucard, 1928, 90 p.

Pierre Massé Le 19e Régiment d'Infanterie à travers l'Histoire, 1597-1923, 1928, 93 p.

Henry Mustière licencieux ès lettres et philosophe pironien La Gazette de Sire Hanau, satire, 1929, 64 p.
etintmoinorton.jpg Jean Norton Cru Témoins, essai d'analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915-1928, 1929, VIII-727 p.

Jean Renaud Gueules cassées, 1929, XII-201.

Emile Ammann Au service d'une milliardaire américaine. Lettre ouverte à madame Edith Rockfeller. Souvenirs de son chauffeur, 1930, 236 p.
etintdernirevol.jpg B. Cloche Dernières Nouveautés et Révolution de la Grande Guerre 1917. Avec préfaces-extraits des principaux critiques militaires, 1930, 174 p.

Général Cordonnier Ai-je trahi Sarrail ?, 1930, 349 p.

Henri Galis Mon visage fait horreur. Illustrations de l'auteur, 1930, 159 p.

Pierre Loiselet La Fille de l'Ouest. Avec illustrations de Robert Fuzier, 1930, 255 p. Sur la page de titre "La Belle Aventure, ô gué".
Etinreven.jpg Lieutenant-colonel Reboul Les Revenants, 1930, 223 p. Premier tome seul paru.

André Sécheret Fin de chevauchée, 1930, 163 p.

André Suarnet Les Rampants (souvenirs d'escadrille), 1930, 255 p.

Jules Esquirol La Tentation de M. Brémont, roman, 1931, 221 p.

Maurice Fronville Voleurs de gloire, 1931, 320 p.

Renée Girard La Vie intime d'une "Gueule cassée", roman, 1931, 191 p.
etintdnoe.jpg André Obey Noé, pièce en 5 actes (Paris, Vieux-Colombier, 7 janvier 1931), 1931, 160 p. Mention de page de titre : "La Compagnie des Quinze".

Jean-Paul Vaillant Macajotte, 1931, 177 p. Surtire : "Toutes nos provinces".

Georges Demanche Evasions miltiaires de 1870-1871, 1931, 334 p.
etincongo.jpg Capitaine aviateur Marie Le Congo a six jours de Paris, 1931, 243 p.

Edouard Deverin R.A.S., 1914-1919. Du Chemin des Dames au G.Q.G. Dessins de Richard Maguet 169 p.



Collections

Collection La plus grande France

Jean Renaud Le Bout de rail, 1927, 256 p.
Jean Renaud Le Tracé 13, roman colonial. Préface du colonel Ferrandi, (1929), 251 p.
Michel Idrac La Danseuse du Maroc-Hôtel. Avec illustrations de l'auteur. Préface de Jean Ferrandi, 1930, 159 p.
Géo Vallis Nouvelles élévations, 1930, 184 p.
Marcel E. Grancher Shanghaï, roman colonial, 1931, 328 p.



Collection Les Croix de feu

Yvan Noé A la recherche de l'enthousiasme, 1929, 48 p.
Marcel Bucard Chez les morts. Lettre de Claude Farrère, (1929), 24 p. avec gravures et fac-similés d'autographe


etintherv.jpg

Collection des Témoignages de Combattants Français (1930-1931) (Dite aussi "Témoignages de combattants français")
Volumes tirés par l'imprimerie Coulouma à Argenteuil à 1.065 exemplaires dont 1.000 sur pur fil Lafuma au format 190/140 mm, brochés sous couverture rempliée ornée d'une vignette.

André Thérive Frères d'armes, 1930, 85 p.
Jacques Meyer La Guerre, mon vieux..., 1930, 92 p.
Maurice Constantin-Weyer La Salamandre, 1930, 91 p.
Louis Thomas La Gloire, 1930, 71 p.
Louis Guichard La Bouée du Cliff, 1930, 71.
Jean Galtier-Boissière Un Hiver à Souchez, 77 p. Réédition à l'identique des "notes sur la guerre de tranchées" publiées en 1917 avec une "mise à jour" en forme de Préface. "Je pense qu'un ouvrage publié en 1917 pouvait être parfaitement sincère, mais que cette sincérité n'était pas totale: Crainte de la censure d'abord, crainte des parents, des amis, de l'opinion ensuite ? puisque je publie ce témoignage sans nulle modification ? je me crois tenu d'ajouter ici quelques faits et réflexions qui eussent paru inacceptables à l'époque et pourront peut-être aujourd'hui, éclairer le vrai visage de la guerre."
Gabriel Reuillard La Prière des Captifs, 1930, 84 p.
Maurice Genevoix H. O. E., 84 p.
Les deux derniers titres prévus par l'éditeur n'ont pas paru.

jeudi 23 janvier 2014

Retour de Patorni (Aurèle) sur les meurtrières rodomontades de Barrès

PatorniCouv.jpg



Hier apparaissait sur les étals les Notes intimes d'un embusqué d'Aurèle Patorni. Ce récit satirique composé par un certain Simplice, soldat auxiliaire resté loin des combats, est une vraie curiosité qui méritait de reparaître au moment des commémorations de la Première Guerre mondiale.
Son auteur, Aurèle Patorni, est lui aussi une sorte de curiosité : libraire, anarchiste, pacifiste, il a laissé une série de livres étonnants dont nous reparlerons. Adressé à Maurice Barrès, ce va-t-en-guerre plastronnant loin des schrnapels, les Notes de Simplice brossent tout à la fois la figure du planqué pétri de lâcheté et de compromissions, mais aussi celle des absents de la Grande Guerre, ces civils qui trouvent que les obus ont bien du toupet de tomber en ville. Mais comme l'écrivait en juillet 1917 Roland Dorgelès dans Le Bochofage, son journal de tranchée,

On est toujours l'embusqué de quelqu'un.




Aurèle Patorni Notes d'un embusqué. Présentation du Préfet maritime. - Paris, Mille et une nuits, 2014, 100 pages, 3 €

Jean Arbousset Le Livre de Quinze grammes, caporal. - Bussy-le-Repos, Obsidiane, pages, 12 €

René Dalize Le Club des neurasthéniques. Roman de 1912 inédit en volume. - Talence, L'Arbre vengeur, 333 pages, 20 €

Marc Stéphane Ma Dernière relève au bois des Caures. Verdun. Souvenirs d’un chasseur de Driant (18-22 février 1916). — Triel-sur-Seine, Italiques, 2007, coll. “Les Immortelles”, 152 p.

lundi 6 janvier 2014

La Panique

LouisBP.jpg



La Panique

La neige fouette au loin l'immensité tragique
Pleine du roulement des galops éperdus :
les yeux larges, hagards, les cheveux noirs tordus,
Blême, à tombeaux ouverts a chargé la Panique
Une torche agitée haut à son poing. Déjà
Sa longue robe blanche à fleurs mauves ou prunes
Se fend et flotte au loin comme un rayon de lune,
Et son ombre a mêlé chevaliers et goujats.
Aux gueules des canons, les lueurs écarlates
La montrent, emmêlée au chaos du torrent,
Activer l’Épouvante, amalgamée aux rangs,
Et pousser les derniers fuyards à coups de latte ;
Les bras nus, se haussant verdâtre et jaune, elle est
— dans l'inondation annihilant les grades -
Le chef suprême qui, plissant ses yeux de jade
Rit aux éclats, avec un geste de balais.

Louis Berger



Louis Berger (Berger-Boigeol) Sous le canon. — Paris, Eugène Figuière, 1928, Collection "Les Petites Anthologies du XXe siècle" dirigée par Jacques Salève, p. 11.

Où l'on constate que le sujet n'est pas tabou chez les combattants. Gabriel Chevallier l'évoquait dans La Peur, et son roman reste l'un des plus grands livres sur la Première Guerre mondiale...

lundi 9 décembre 2013

Quand Sanglier charge...

PoilunB.jpg



Au poilu inconnu

La sottise béate et la pharisaïsme
S'inclinent tour à tout devant ton monument,
Et tous tes visiteurs, pendant un court moment,
Maquillent de respect leur masque d'égoïsme.

Il en vient de partout : princes, croquants ou rois,
Même le gros Fatty ! Lorsqu'on débarque en France
C'est la mode à présent : on fait sa révérence
Au soldat inconnu comme on passe à l'octroi !

ça coûte un peu moins cher de saluer tes restes
Que d'élever tes fils ou bien ceux des copains.
Au prix où sont, hélas ! la bidoche et le pain
Il vaut mieux s'acquitter par des mots et des gestes...

Or, c'est toi, matricule inconnu de chacun,
Le préposé d'office à nos reconnaissances.
La gloire t'a chois, tu dois obéissance :
Il fallait un héros, mais il n'en fallait qu'un.

Il fallait qu'un soldat restât près des Victoires,
De garde au feu sacré d'où sort l'esprit guerrier.
Mais ce long rabiot, tout seul, sous les lauriers
Pour l'accepter vivant, il fallait une poire.

Ce rôle revenait de droit au plus ancien,
Ce rôle de planton sourd à nos tintamarres :
on n'en a pas trouvé... cous tous en avaient marre.
On choisit donc un mort, afin qu'il ne dît rien.

Et sur toi, pauvre vieux, s'abattit la corvée !
Te voilà rengagé jusqu'au jour solennel
Où par le clairon d'or de l'archange éternel,
Ta longue gfaction sera enfin levée !

Ils te visiteront, soldats, prêtres, civils ;
Tu verras défiler près de toi tous cortèges :
Sociétés de tir, orphéons ou collèges
Venus du Groënland, d'Auvergne ou du Brésil,

Parvenus orgueilleux, enrichis par la guerre,
Ligues de commerçant, patriotes rasoirs :
De leurs discours pompeux lâchant les arrosoirs
Ils magnifieront tous tes années de misère.

Ton sort sera, par eux, sacré le plus beau sort.
Ils diront tes vertus, loueront ton sacrifice,
Mais, en songeant tout bas à leurs beaux bénéfices,
Ils penseront qu'il vaut bien mieux n'être pas mort.

Et tio tu te dias : "Les choses continuent !...
Puisque rien n'est changé, ne changera jamais
Laissez-moi donc dormir et foutez-moi la paix !
Pourquoi m'avoir sortir de cette terre nue

Où je gisais là-bas, sous les vastes labours,
Tranquillement parmi le monceau des victimes,
Puisque demain la Guerre osera d'autres crimes,
Puisque votre bêtise est vivante toujours ?"

Charles Sanglier



De son véritable nom Charles Vallet (né en 1875 au Mans et mort en 1963), Sanglier qui a choisi la hure pour porter son message à la fois moral, syndical et révolté, était employé des Postes où il intégra un poste d'"ambulant" en 1901 après avoir exercé divers métiers et avoir réussi le concours de surnuméraire de la maison Pététée. Il devient l'un des fondateurs du syndicalisme postier français et, grand lecteur, il entreprend une activité de rédacteur dans la presse syndicale (Le Cri postal, Le Professionnel des PTT, etc.) où il utilise le pseudonyme de "Charles Sanglier", et se donneà lire dans des revues générales comme Les Humbles, Clarté ou Le Mouvement socialiste. De tendance anarchiste, sa vie professionnelle fut marquée par des sanctions administratives, au fil des mouvements sociaux qui prenaient de l'ampleur chez les agents de la Pététée. Il est même révoqué en 1906 après la grève des facteurs parisiens, est réintégré à un nouveau poste d'avant d'être à nouveau sanctionné en mai 1909 et d'être déplacé d'office une fois encore.
Son oeuvre se résume à ces Poèmes irrespectueux (Paris, La Maison d'art français et d'édition), d'où est issu le poème ci-dessus, et Coinderue, chien errant, roman social avec des illustrations de Gallo (Éditions Le Message des PTT, 1934), Six chansons de mer (musique d'André George, P. Schneider, 1933) et La Tortue et le lièvre, fable, musique de Fllorent Schmitt (Paris,Durand & Cie, 1943).

mardi 12 novembre 2013

La Guerre n'a pas eu de poète... (Victor Snell)

Soli1.jpg



La guerre n'a pas eu de poète
Elle a révélé des prosateurs

On attendait de la guerre un poète, et elle ne nous en a pas donné. Les niaises acrobaties de M. Edmond Rostand ont semblé pénibles à ceux-là mêmes qui eussent voulu leur être le plus indulgent, et c'est une preuve du néant de la poésie guerrière qu'on ait songé à l'intégrer dans ces pauvretés juxtaposées aux gongorismes de M. Jean Richepin. Sans doute, si la censure disparaît un jour et, avec elle, l'hypocrisie qui règne encore dans les journaux et les revues, sans doute, il faudra bien qu'on parle des beaux poèmes de Marcel Martinet et de ces chants jaillis du cœur qui n'ont pu être imprimés qu'à l'étranger. mais, pour l'instant, force est bien de constater l'insignifiance de la production poétique qui porte le poids de s'être faite officielle et la honte d'avoir été mercantile.
Il n'en est pas de même dans le compartiment prose et roman. Et, peu à peu, en ajoutant un livre « très bien » à un autre livre « très bien », on s'aperçoit qu'il est encore relativement facile de mettre bout à bout une dizaine de titres d'ouvrages de premier ordre, encore que de genres différents, et qu'on peut lire sans rougir de honte ou étouffer de colère.
A côté d'œuvres qui priment toutes les autres comme le Feu, la partie centrale de Clarté et les magnifiques Croix-de-Bois, de Roland Dorgelès, n'y a-t-il pas l'âpre et implacable Clavel soldat, de Léon Werth, trop polémiste peut-être, mais si justement indigné de l'absence ou de l'impuissance de la politique populaire ? N'y a-t-il pas le sarcastique Sacrifice d'Abraham, de Raymond Lefebvre ? la Semaine de vie heureuse, publiée en volume sous le titre beaucoup moins bon de Une permission de détente, de P(aul) Vaillant-Couturier ? la Guerre des soldats, qui réunit sur sa couverture les noms de ces deux jeunes écrivains ? Et le très pathétique Nous autres à Vauquois, d'André Pézard ? Et encore cette gageure littéraire Lectures pour une ombre, de Jean Giraudoux ?
Qu'on cite encore Ma Pièce, de Paul Lintier, prototype du témoignage » de guerre, et aussi La Retraite, d’Émile Zavie, et Jean Darboise, aussi, de Marcel Berger (qu'un rond de-cuir de l'arrière fit punir disciplinairement pour avoir dit la vérité) et, dans le genre ironique, Vivre pour la Patrie, de Maurice Level, Les Vieux Bergers, de Jean-José Frappa et le Guerrier posthume, d'André Birabeau. et on devra bien reconnaître que, sur des modes différents, la guerre a pu être l'occasion de productions non négligeables.
Quelle sera leur influence sur la littérature de tout à l'heure, on ne se risquera pas à le prophétiser ici. Mais elles semblent bien préparer une période qui réduira à son minimum d'importance la chose guerrière et exaltera l'idéalisme et l' « utopie » de fraternité internationale. La guerre de 70 avait créé — et c'était naturel — une littérature de pleurnicherie dont bien vite on s'était affranchi sous l'impulsion naturaliste. Peut-être les Allemands vont-ils, pour se consoler, tomber dans ce travers. Mais il est plus probable qu'ils cherchent au contraire un dérivatif et une compensation dans une idéalisation générale et généreuse, en opposition au réalisme brutal de leurs militaristes et des nôtres : car il est manifeste; certain, inéluctable, que nous aurons les nôtres. Dans ce cas, la pensée française et la jeune littérature, née de la guerre contre la guerre, recevront de ce côté une impulsion et bénéficieront d'une consécration dont on ne peut, à l'avance, que se féliciter.


Victor Snell

Floréal, août 1919, numéro-programme, p. (8).

dimanche 3 novembre 2013

Le Livre de Quinze grammes augmenté (Jean Arbousset)

Arboussetweb027.jpg


De Jean Arbousset, voici ce que disent les archives froides, poussiéreuses, sans émotion :
« Jean Roger Bernard Arbousset, né le 7 mai 1895 à Béziers (Hérault) trouva lui la mort ainsi que le déclare les archives « le 9 juin 1918, tué à l’ennemi à Cuvilly (Oise), Sous-lieutenant, 4e Régiment du génie, Compagnie 8/63 – venu du 1er Régiment du génie –, Matricule n° 25.141, classe 1915, n° 3.421 au recrutement de Marseille (Acte transcrit à Marseille (Bouches-du-Rhône), le 19 mai 1919, n° 6.859/9). »
Ce que ne disent pas les archives, c’est ce que fut Jean Arbousset, ludion plongé dans la boue des tranchées de la Grande Guerre, bon compagnon et poète qui n’eut guère le temps de laisser pommer son œuvre, fauché qu’il fut d’une balle en plein front après avoir fait imprimer à Paris quelques exemplaires d’un recueil de poèmes du front, Le Livre de Quinze grammes, caporal (G. Crès et Cie, 1917).
Travaillant d’abord bénévolement à la préfecture de Marseille désorganisée par les incorporations de 1914, il prend part aux batailles d’Argonne, de Champagne, de la Somme, de l’Aisne et de Lorraine. On peine à croire qu’un seul destin puisse conduire à la fréquentation de tant de zones de combat… Pourtant, Jean Arbousset est plein d’allant et d’un naturel gai, il est la béquille morale de ses camarades, publie son journal de tranchée (tout à fait disparu lui aussi), Le Percot de Quinze grammes — dans l’argot des Poilus, le « perco » est une information fantaisiste —, il est l’humoriste brave et léger qu’on surnomme « Quinze grammes » parce qu’il n’est pas épais :

Ce sont les Poilus de l’Argonne
qui viennent de me baptiser.
J’aime mon surnom, car il sonne.
Ce sont les poilus de l’Argonne,
et je les veux récompenser
en les chantant, ô ma patronne. (…) »


Il prend du galon et devient caporal, puis aspirant et sous-lieutenant après avoir suivi les cours de l’école de guerre et lorsque la camarde le saisit, c’est en brave qu’il affronte l’ennemi ; il est cité à plusieurs reprises.
On ne retrouvera sans doute jamais le recueil de poèmes d’amour que Jean Arbousset avait confié à un éditeur — lequel n’en fit jamais rien — par l’entremise de Paul Géraldy, non plus que le roman qu’il écrivait au front sur les feuilles d’un vieux plan-directeur ou ses derniers poèmes éparpillés dans la boue. C’est une frustration car on a pu déjà juger des talents particuliers de ce jeune homme de lettres avec l’« Envoi du front » qu’il confiait au Souvenir, la « revue du front » de Jean des Vignes Rouges ou au tout nouveau Crapouillot de Jean Galtier-Boissière. Les avis étaient unanimes : Jean Arbousset était un poète gracieux, parfois féroce. Son unique sujet fut donc la guerre — que saurons-nous jamais de ses amours ?
Le Livre de ‘Quinze grammes’, caporal (Crès, 1917), soixante-et-onze pages au modeste format in-16 est donc son unique recueil, et un vrai petit chef-d’œuvre de grâce mêlée d’humour acide et d’une noire gravité. Starlette capricieuse, la mort est omniprésente depuis « La danse macabre » jusqu’au « Cheval mort », cette vieille carne, pierre de touche de la poésie funèbre française – pour aboutir au grand bowling des têtes arrachées gisant sur le champ de boue.
Le rouge est mis, la mort rôde car comme chez L’Homme bleu d'Edouard Guerber, elle est l’amante de tous et la maîtresse de chacun, ainsi qu’Arbousset l’écrit à Craonne en 1917 dans le « boyau des Mille Jours » :

Je suis la tresse blanche aux langueurs maladives
Qui vient s’entendre mollement
Entre les trous d’obus, mes multiples amants




Jean Arbousset Le Livre de Quinze grammes, caporal. Édition augmentée d'inédits et présentée par le Préfet maritime, avec une bibliographie. - Bussy-le-Repos, Obsidiane, 11 novembre 2013, 72 p., 12 €

lundi 28 octobre 2013

Journaux du front

AlexandreREnaudChairacanon.jpg


HISTORIETTES
Journaux du front
Le Cafard enchaîné, L'Echo des boyaux, La Woëve joyeuse, Le Diable au Cor des chasseurs, Le Col bleu des marins, Le Looping des aviateurs et quelques centaines d'autres feuilles des tranchées, voilà tout un coin d'histoire qui revit dans le beau livre d'Or des journaux du front que M. André Charpentier a consacré aux Feuilles bleu horizon (1).
Humbles feuillets, aujourd'hui jaunit, polycopiés à 30 exemplaires dans une cagna, où voisinaient la blague éclose au repos et le poëme en prose né dans les longues heures de garde aux créneaux. Documents émouvants certes, mais précieux aussi pour évoquer la psychologie du poilu.
Sans prétentions littéraires pour la plupart, ils étaient surtout humoristiques ; et l'humour, n'était-ce pas alors la forme la plus belle, parce que la plus sereine, du courage ?
A feuilleter les pages abondamment illustrées de ce livre d'Or, on aime voir mêlés les noms des journalistes d'occasion et ceux d'écrivains comme Dorgelès, Reboux, Lamandé ou Lefèvre.
Comme il n'y a rien de nouveau sous ie soleil, ces feuilles, souvent éphémères, eurent des ancêtres en vérité peu connus, par exemple, la Décade égyptienne, rédigée par Tallien ou le Friend publié par Rudyard Kipling durant la guerre du Transvaal.
La multiplication de ces petits « canards » dès l'année 1915, retint l'attention de l'autorité militaire. M. André Charpentier rappelle que certains généraux, trop à cheval sur le règlement, commencèrent par les interdire. Brimade inutile et maladroite. Tout ce qui pouvait occuper et amuser le soldat devait être encouragé pour lutter contre le cafard.
Le général Joffre lui-même envoya une circulaire aux généraux d'armées pour les inviter à faciliter l'éclosion de ces petites feuilles « à la condition que leur rédaction soit sérieusement surveillée ». Aussitôt une censure spéciale s'établit dans chaque division, chargée de veiller à ce que les plaisanteries, boutades et dessins satiriques ne dépassent pas une honnête mesure. Les journaux polycopiés ne connaissaient que cette censure divisionnaire ; mais ceux qui étaient imprimés devaient aussi passer à la censure civile de la ville de l'imprimeur.
Ces feuilles bleu horizon rencontrèrent un vif succès, même à l'arrière, où certains collectionneurs les conservaient pieusement. On savait qu'ils étaient tous fort pauvres ; un quotidien de Paris prit l'initiative d'une souscription en leur faveur.
Le geste était élégant, mais l'autorité militaire veillait. Si ces journaux de tranchée se mettaient à recevoir des fonds de l'intérieur, c'était la fin de leur indépendance, de leur charmante spontanéité et la porte ouverte à toutes les combinaisons, à toutes les compromissions. Les libres journaux du front ne devaient connaître, sous aucun prétexte, l'usage des « fonds secrets » !
Une fois cependant, le chef de service des journaux du front à la Maison de la Presse fit appel à eux pour insérer de la publicité ; il s'agissait, sur l'initiative du Préfet de la Seine, de recommander à tous les « bons municipaux » qui alimentaient alors le budget de la Ville. L'annonce passa dans plusieurs journaux ; chacun d'eux reçut une somme de cinquante francs non comme « paiement d'une publicité, mais comme une preuve de l'amitié » du Préfet.
Ce fut le seul subside officiel dont ils bénéficièrent jamais.
Après la guerre, on eut l'heureuse idée d'une promotion des palmes académiques « à titre militaire » pour tous les journalistes occasionnels des tranchées : nous n'y relèverons que deux noms, celui de Galtier-Boissière, rédacteur en chef du Crapouillot, toujours bien vivant, et celui de M. François-Latour, aujourd'hui rapporteur général du budget de la Ville de Paris qui inséra peut-être alors de la publicité pour les bons municipaux dans l'Echo des Marmites.

Georges Mongrédien

(1) André Charpentier, Feuilles bleu horizon : le livre d'or des journaux du front, 1914-1918. - Éditions des Journaux du front. Nouvelle édition 2007 (Triel-sur-Seine, Italiques)


Les Nouvelles littéraires, 7 mars 1936


Sur le sujet
Tous les journaux du front. Préface de Pierre Albin. - Paris, Berger-Levrault, 1915. Gr. in-8°, 112 p., fig., fac-similés
Publications sur la guerre, 1914-1915. Livres, estampes, albums illustrés, revues, journaux du front. I. 1914-1915 ; II. 1916. - Paris, Cercle de la librairie, 1916-1917, 2 vol.
La Presse du front. Bulletin de l'A.J.F. (Amicale des journaux du front) juil. 1917 (n° 1)-... ; devenu : "L'Ex-Presse du front. Organe mensuel de l'Amicale des journaux du front. déc. 1919 (n° 1)-1929 (?), puis le "Bulletin de l'Amicale des anciens journalistes du front. févr. 1931 (n. s. n° 1)-...
Annuaire de l'Amicale des Journaux du front, fondée le 4 octobre 1919. Année 1930. - Paris, 14 bis rue Torricelli, 1930.
Journaux de tranchées : les feuilles du Musée historique Collection Clerc, exposition été-automne 1976, Besançon, Palais Gravelle. - Besançon, Musée historique, 1976, 32 p.
Jean-Pierre Tubergue Les Journaux de tranchées : 1914-1918. Préface de Jean Rouaud. - Italiques, 1999, 159 p.
Marcelle Cinq-Mars L'Echo du front : journaux de tranchées, 1915-1919. Préface de Frédéric Rousseau. - Outremont (Québec), Athéna, 2008, 223 p.
Benjamin Gilles Lectures de poilus : livres et journaux dans les tranchées, 1914-1918. Préface de John Horne. - Paris, Autrement-Ministère de la défense, Secrétariat général pour l'administration, Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives, 2013, 329 p.


Vignette extraite de Chair à canon. La simple vie des hommes en guerre d'Alexandre REnaud. - (Paris), Le Courrier, 1935.

- page 1 de 2